Parasha de la semaine : Les cinq étapes de la délivrance

La sortie d’Egypte, intervenue il y a plus de trente-cinq siècles, constitue la référence historique absolue de la délivrance messianique.

By RAV MORDEKHAÏ BENSOUSSAN
December 24, 2013 20:34
La traversée de la Mer Rouge

P23 JFR 370. (photo credit: Wikipedia)

C’est Moshé qui fut choisi par Dieu pour guider le peuple d’Israël et le mener vers la Terre promise, étape finale de la sortie d’Egypte, en raison de ses qualités d’âme et de cœur. C’est donc lui qui peut être considéré comme le messie de l’époque, ou l’archétype du messie à venir, celui qui est également décrit par le prophète Isaïe, au chapitre XI.


Pourtant, la mission de Moshé ne commence pas dans les meilleures conditions, tant s’en faut. Il refuse d’abord, purement et simplement, la mission divine d’aller délivrer Israël et ce n’est qu’au bout de sept jours d’âpres discussions et d’assurances données par Dieu (notamment en lui adjoignant son frère aîné Aharon) que Moshé accepte contraint et forcé, il est vrai, après avoir provoqué l’ire divine (Chemot IV, 14). Sur sa route vers l’Egypte, Moshé manque d’être tué par l’ange parce qu’il a « omis » de circoncire son propre fils Eliezer, préoccupé ou contrarié par cette mission imposée. Il est sauvé in extremis par son épouse Tsipora, qui fait le geste approprié en circoncisant son fils, en lieu et place de Moshé (IV, 25-26). Enfin, dernière difficulté en ce début de mission, pour Moshé : il semble s’emporter contre Dieu en L’interpellant vivement à cause de la mauvaise tournure des événements ; l’esclavage n’a fait que s’aggraver sa première intervention au Nom de Dieu devant le Pharaon. Il ne comprend donc pas le bien-fondé de sa mission de « libération » d’Israël (fin de la section Chémot V, 22-23). Où est donc cette délivrance promise ?


La dureté de l’esclavage


Notre parasha, Vaéra, constitue le nouveau commencement ou le véritable début du processus de la délivrance d’Israël, comme si une page est tournée sur un mauvais départ et que les choses sérieuses commencent. Le ton divin est ferme et autoritaire : Vaydaber Elohim el Moshé, indiquant qu’à présent la force de Dieu va devoir Se manifester dans toute sa puissance contre le Pharaon et son peuple, sentiment renforcé par l’utilisation de la formule Ani Hachem ! en fin de verset : Je suis Dieu ! Ne doute pas une seconde que Je Suis seul à récompenser celui qui le mérite (Rachi). Cette ferme mise au point, qui s’apparente plus à un rappel à l’ordre, fait suite à l’état d’âme exprimé par Moshé devant la souffrance de son peuple, au point de s’étonner ouvertement devant le Tout-Puissant que Sa délivrance est très lente à venir. Moshé, dans sa douleur fraternelle face à la pénibilité de l’esclavage, en oublie que Dieu dirige les événements de l’Histoire dans une perspective qui lui échappe, lui simple humain ayant les pieds sur terre et impliqué dans le moment présent.


Dieu est La Cause Suprême, Celui Qui guide l’homme et a fortiori Son peuple, sur le chemin de son destin. Ce n’est que de la souffrance que naîtra le bien, des ténèbres que jaillira la lumière. Tout le processus de la délivrance messianique est inscrit dans cette équation, et l’ordre du monde est ainsi pensé par Dieu. S’insurger contre la justice divine au moment de la douleur, c’est ne pas voir les implications majeures induites par les événements présents, parce que l’homme est, par définition, tout impliqué dans le présent, dans la réalité immédiate ; sa vision ne peut être que limitée et partielle.


Aussi Dieu va-t-Il remettre Moshé à sa place d’abord, en lui rappelant qu’Il dirige l’histoire d’Israël et qu’Il est à même de châtier ceux qui auront opprimé Son peuple ; puis, en lui promettant l’enclenchement du processus de sa délivrance, selon cinq étapes précises et nécessaires.


Dieu commence par promettre de « faire sortir Son peuple de dessous le labeur d’Egypte » puis de le « sauver de sa servitude » ; enfin, Il parle de le « délivrer d’un bras étendu et par de grands prodiges » (VI, 6). L’analyse fine de ces trois premiers verbes, dans ce verset, nous permet de comprendre le processus du plan divin. Le salut commence par le sauvetage physique du joug égyptien : Israël n’aura plus à subir dans sa chair, le cruel labeur de l’Egypte, son fouet sur son dos et ses charges éreintantes qui meurtrissent leur corps. La Torah utilise plusieurs termes, au début de la Parasha Chemot, pour exprimer précisément la cruauté extrême de cet esclavage, qui lui brise le corps et lui ôte toute résistance, toute force physique et mentale (I, 14 ; II, 23-24-25).


La délivrance du peuple d’Israël


La seconde étape, est celle de la délivrance, qui revêt un aspect mental, qui consiste à empêcher le persécuteur de reprendre le dessus sur l’opprimé. Cet aspect psychologique est bien connu chez un prisonnier libéré, encore habité par la crainte d’être repris et de subir à nouveau le poids de son incarcération. Ces deux étapes seront franchies alors même qu’Israël était encore en Egypte, sous la menace potentielle de leurs tortionnaires d’hier.


La troisième étape est exprimée par la délivrance physique et psychique, celle qu’Israël ressentit après être physiquement sorti d’Egypte et avoir vu, de ses yeux, les corps des Egyptiens flotter sur les eaux tumultueuses de la mer Rouge, après sa traversée miraculeuse. Le risque d’être repris par les Egyptiens n’étant plus, l’angoisse du retour disparut aussitôt. Le quatrième degré de cette délivrance est exprimé par le verbe vélakahti : « Et Je vous prendrai pour Moi comme peuple, et Je serai votre Dieu » (VI, 7). Ce verbe a une signification précise dans la Bible : celle d’acheter un terrain, un bien, comme ce fut le cas pour Avraham qui acheta le terrain de la grotte de Makhpela (Béréchit XXIII, 13 ; traité Kiddouchin 2a). L’acquisition d’Israël par Dieu est comparable à celle d’une fiancée par son futur époux, lors de la mise de l’anneau au doigt. En effet, cela établit parfaitement le sens de la sortie d’Egypte, la raison pour laquelle Dieu usa de tous les prodiges qui l’ont accompagné. C’est pour se diriger vers le mont Sinaï et y recevoir la Torah, qu’Israël – la fiancée – fut délivré d’Egypte et rompit ses chaînes de l’esclavage, pour appartenir à Dieu dans une union sublime et totale. D’ailleurs, la tournure du verset exprime tout à fait cette intention profonde, à l’instar de ce que déclare solennellement le fiancé sous le dais nuptial : « Tu m’es à présent consacrée par cet anneau… », il sous-entend : et moi, je serai consacré à toi. Dieu s’unit à Son peuple.


Vers la Terre d’Israël


Cependant, il existe une cinquième et dernière étape, dans ce long cheminement vers la liberté spirituelle que Dieu prévoit pour Son peuple : le lieu de résidence. A l’instar de ces jeunes mariés, qui prévoient même par contrat leur lieu de résidence en tant que couple, Dieu annonce d’emblée où Son peuple devra habiter définitivement, après l’étape du Sinaï. C’est la Terre Promise aux Patriarches qui sera le lieu de prédilection de leur vie commune : « Et Je vous ferai entrer dans le pays que J’ai juré de donner à Avraham, et Je vous le donnerai en possession : Je suis l’Eternel ! » (v. 8). Voici donc clairement indiqué le but du voyage, de cet événement métahistorique majeur qu’est la sortie d’Egypte. La Torah doit être appliquée dans un espace adapté, propice à l’épanouissement spirituel, comme l’explique Rabbi Yéhouda Halévi, dans son Kouzari (chapitre II). La liberté chèrement acquise par Israël, ne vaut que si elle est utilisée et maîtrisée au service d’une doctrine, d’un idéal de vie qui ne peut atteindre sa plénitude qu’en Terre d’Israël, Terre élue par Dieu pour le peuple qu’Il a élu.


C’est là que la véritable connaissance de Dieu atteindra son paroxysme, comme le prédit le prophète Isaïe, dans son chapitre consacré à la venue messianique (XI). Même une fois installé sur sa terre, Israël peut être considéré encore comme en exil, jusqu’à ce qu’il fait de la Torah son mode de vie au quotidien.


Si nous transposons ce processus de la délivrance vécue par Israël, il y a trente-cinq siècles, à celui qui est prévu pour la venue messianique à venir, nous constaterons certaines similitudes frappantes qui nous permettent de croire que le retour sur notre terre est bien un aboutissement de l’exil et sa raison d’être. Les souffrances de l’esclavage en Egypte auront été nécessaires pour apprécier la liberté et la délivrance ; de la même manière, seul celui qui a vécu dans les ténèbres pourra réellement apprécier la lumière du jour. La Terre d’Israël est l’aboutissement de notre histoire ; c’est sur elle que nous devons nous réaliser en tant que peuple libre et attaché à sa Torah. Dans ce contexte, nous vivons le grand débat d’idées qui n’a toujours pas trouvé de conclusion, quant à la manière de vivre sur notre terre.


Nous attendons toujours notre sortie d’Egypte, dans sa dimension mystique tant espérée.


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