Prières derrière les barreaux

Etudes religieuses en milieu carcéral : la formule a fait ses preuves, elle constitue un moyen efficace de favoriser la réhabilitation des criminels.

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February 26, 2013 13:44
Torah lesson at Rishonim Prison.

Torah lesson at Rishonim Prison 370. (photo credit: Courtesy Prison Service)

C’est le milieu de matinée dans l’une des plus grandes prisons d’Israël. Quelques dizaines de juifs orthodoxes, dans leurs uniformes de détenus, se balancent de ce mouvement caractéristique en étudiant la Torah, dans le silence le plus complet. De l’autre côté du couloir, la petite synagogue pénitentiaire est pleine à craquer de prisonniers de tous âges. Ils jouent de la darbouka, tapent dans leurs mains et chantent des hymnes de louanges.

La scène pourrait se dérouler dans n’importe quelle synagogue de l’Etat hébreu. Mais à une différence majeure.

« Ces hommes ne sont pas de simples voyous ; ils ont commis des crimes », souligne gravement le rabbin Shlomi Cohen, rabbin-adjoint des Services de prison. Cette aile « torani » du centre pénitentiaire Rimonim, dans la région du Sharon, est réservée aux détenus qui observent les mitzvot : plusieurs heures quotidiennes d’étude religieuse sont intégrées aux autres activités de la vie derrière les barreaux.

Le dispositif accueille 108 prisonniers et se divise en 3 niveaux. Le premier est destiné aux débutants, ceux qui se sont tournés vers la religion après leur incarcération.

Le second, qualifié d’intermédiaire, s’adresse aux détenus arrivés avec un bagage religieux. Enfin, le niveau « avancé » est réservé aux prisonniers orthodoxes, qui ont passé des années dans les yeshivot et kollels du monde extérieur.

L’aile « torani » de Rimonim – qui accueille quelque 450 détenus de tout le pays – est l’une des six existant en Israël. Trois d’entre elles sont exclusivement réservées aux orthodoxes, tandis que les autres gèrent tous les niveaux de pratique.

En dehors de ces bâtiments « torani », des classes d’études juives existent dans toutes les prisons israéliennes. Plus de 1 000 détenus (environ 10 % du total de la population carcérale) peuvent donc bénéficier d’une instruction religieuse pendant leur incarcération.

Prison ou hôtel Plaza ? 

Le programme torani est largement connu en Israël. Une popularité qui s’explique par la médiatisation de certains de ses détenus, dont des anciens politiciens. Comme par exemple l’ancien ministre du Travail et des Affaires sociales.

Shlomo Benizri (Shas) a passé 2 ans et demi derrière les barreaux de l’aile religieuse de la prison Maasiyahou, où il a servi de compagnon de cellule à l’ancien président Moshé Katsav, qui purge 7 ans d’incarcération pour une série de crimes à caractère sexuel.

Le programme n’est pas seulement connu pour sa capacité à réhabiliter des criminels, mais également pour la réputation qu’on lui prête de constituer un moyen aisé pour les détenus de se rendre l’incarcération plus douce.

Cette idée se retrouve un peu partout dans le monde : ces hommes religieux auraient trouvé Dieu derrière les barreaux, ou du moins en apparence, pour tromper les magistrats, les commissions de libération conditionnelle et les épouses qui les attendent au foyer.

En Israël, le cliché voudrait que le condamné comparaisse à son audience le visage mangé par une fausse barbe et une kippa toute neuve. Pire encore : plus large serait la kippa, plus sérieux serait le crime. « Certains débarquent en effet en s’imaginant qu’ici c’est l’hôtel Plaza, qu’ils ont juste à se visser une kippa sur la tête et voilà. Mais nous arrivons en général à les repérer, car il leur faut adhérer à un cadre de vie exigeant », explique le rabbin Gabriel Ezra, rabbin en chef de la prison Rimonim.

Jeune homme de frêle stature, il déambule à travers l’aile torani tout en évoquant le programme avec l’enthousiasme d’un politicien – où plutôt, celui d’un prêcheur de prison. Il s’arrête sur le pas de la porte du cours d’étude avancée qu’il loue pour « son haut niveau qui n’aurait rien à envier aux meilleures yeshivot de Jérusalem ».

Un des étudiants lève les yeux de son livre de prières et déclare, en plaisantant, qu’Ezra est tellement taillé pour la politique qu’il ferait mieux de quitter la prison et de rejoindre la Knesset.

Comme Dieu l’a demandé

A l’extérieur du cours pour débutants, le rabbin pointe du doigt l’emploi du temps épinglé au mur. La journée commence avec la prière de 6 h 15 du matin et s’achève à 21 heures, après 7 heures d’enseignement l’après-midi. A ses dires, le cours fournit un cadre de vie rigoureux pour des hommes qui ont souvent vécu dans le chaos et le désarroi et ont manqué de limites claires et définies.

Le rabbin Cohen, qui a rejoint le Service des prisons il y a 26 ans, après avoir été officier dans la marine, lui fait écho.

Dans l’étude de la Torah, dit-il, « l’idée est de se demander : “Qu’ai-je appris qui pourra me rendre meilleur ?” ». Et d’expliquer que la majorité des classes se focalise sur les enseignements du Lévitique, quant aux mitzvot de l’homme envers son prochain.

« Le message principal que nous essayons de faire passer, est que le monde n’est pas une forêt sauvage et qu’il faut se conduire comme Dieu nous l’a commandé », conclut le rav.

Hanan Ashtamker est un détenu de 42 ans, sa taille et ses mains impressionnent, mais son visage a tout du chérubin.

Voilà 3 ans et demi qu’il se trouve dans l’aile torani, suite à une peine de 6 ans pour des violences conjugales envers son ex-femme sur lesquelles il ne souhaite pas s’étendre.

Ashtamker a d’abord continué de se montrer agressif au sein du système carcéral, mais l’étude de la Torah, dit-il, lui a ouvert de nouvelles voies. « Ce que j’ai compris, c’est que gérer sa violence est la même chose qu’avec d’autres questions : on transpose simplement les leçons de la Torah ».

Le détenu n’a aucune relation avec sa fille de 8 ans. Selon ses dires, l’étude thoraïque lui a permis de trouver un sens qu’il ne ressentait pas auparavant. Il affirme avoir « appliqué les leçons apprises en classe aux relations personnelles et aux erreurs commises avec ma femme. Je sais que n’aurais pas fait ce que j’ai fait si j’avais été dans une structure de ce genre à l’époque ».

Moins de récidive

Le sujet est des plus familiers pour le Dr Ouri Timor, enseignant au Collège académique d’Ashkelon et à l’université Bar-Ilan, qui s’intéresse depuis très longtemps à la réhabilitation de la population carcérale. Dans une étude de 1998, il a montré des taux de récidive remarquablement bas pour des anciens détenus qui avaient bénéficié d’un programme d’études religieuses et continué d’étudier après leur libération.

Pour Timor, en plus de contribuer à les réhabiliter, les cours fournissent un environnement apaisant pour les prisonniers, les occupent et les maintiennent éloignés de la violence et des stupéfiants. Sur les 517 détenus interrogés pour l’étude, seuls 50 sont retournés en prison. Un chiffre bien plus bas que le taux de 43,5 % de récidive de la population carcérale générale, selon les données du service des statistiques.

Selon le professeur, des résultats similaires seraient escomptables avec des programmes similaires pour les 48 % de prisonniers qui ne sont pas juifs. Mais ses suggestions ont été rejetées par les autorités pénitentiaires qui craignent de voir fleurir un islam radical en leurs murs. « “Mais vous êtes fou ! Voulez-vous donc créer une branche du Hamas en prison ?” C’est la réponse de base que je reçois », se désole Timor.

En découle donc une regrettable absence d’une structure dont certains ont pourtant tant besoin. « Quand on parle aux détenus », pointe-il, « le mot qu’ils utilisent le plus souvent, c’est “balagan” (bazar). Ils décrivent leur vie comme un grand bazar, comme le chaos ». Avec les études religieuses, ils ne sont plus seuls à gérer leurs existences et ils reçoivent en échange le sentiment que les choses s’ordonnent. Mais la clef du succès reste la poursuite des études après la sortie de prison.

« Lorsqu’ils sortent et qu’ils retournent aux mêmes quartiers et aux mêmes amis, leurs chances sont minces. Il est très important qu’ils demeurent dans ce cadre une fois de retour dans la société. Ils ont alors bien plus de chances de s’en sortir ».


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