Quel rabbin à la tête d’Israël ?

Les rabbins d’aujourd’hui sont consultés sur des sujets auxquels ils n’ont pas été nécessairement formés

By RAV ADIN EVEN-ISRAËL STEINSALTZ
February 6, 2014 16:12
Rav Adin Even Israel Steinsaltz

P8 JFR 370. (photo credit: MARC ISRAEL SELLEM/THE JERUSALEM POST)

De Charybde en Sylla. Un des grands maîtres ‘hassidiques surnommé le « Yéhoudi Hakaddoch » de Pschiskha1 s’est exprimé un jour en ces termes : « Au début, il y avait les prophètes. Puis Dieu constata que ces prophètes n’étaient plus les mêmes et que la situation se détériorait. La prophétie fut alors interrompue et les prophètes furent remplacés par les Sages de la Michna et du Talmud. Ces derniers dirigèrent ainsi le peuple d’Israël jusqu’à ce qu’une certaine décadence se fît jour. C’est alors que Dieu nous envoya les Guéonim qui, à leur tour, ne parvinrent pas à conserver leur rang. Dieu nous dépêcha ensuite les Grands Rabbins, ceux qu’on désigne sous le nom de Richonim et A’haronim ; malheureusement, eux non plus ne conservèrent point leur niveau. Pour finir, le Saint béni-soit-Il nous donna les Admourim, les maîtres ‘hassidiques. » Mais ce même « Yéhoudi Hakaddoch » devait ajouter : « Je perçois qu’ici encore les choses vont aller de mal en pis, je suis néanmoins incapable de prédire qui succédera à ces Admourim ».

Ces paroles n’attestent pas seulement d’une réalité changeante, mais démontrent aussi que, dans chaque génération, le peuple juif a bénéficié de dirigeants en son sein. Et mon propos n’a pas trait ici aux dirigeants politiques qui, certes, peuvent disposer d’un énorme pouvoir ; mais, in fine, il s’avère que même les plus grands dictateurs disparaissent de notre mémoire pour devenir exactement ce que leurs nombreux sujets représentaient à leurs yeux, de la poussière de la terre. Que reste-t-il donc de Nimrod, ce chef politique suprême à l’époque de notre patriarche Abraham ? Peut-être quelques légendes, voire moins que cela. Somme toute, ce ne sont pas les gouvernants d’Etats qui changent notre monde.

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D’autres individus ont toujours été là pour, en réalité, déterminer la face profonde de choses, même s’ils n’occupaient aucune fonction officielle. Malheureusement, nos prophètes n’étaient en rien des dirigeants politiques ; demeurant sur le bas-côté, ils étaient abreuvés d’humiliations. Le prophète Isaïe faisait certes partie de la noblesse2, comme on peut le constater au travers de son style éminent ; néanmoins, c’est en ces mots3 qu’il dépeint sa condition : « J’ai livré mon dos aux coups et mes joues aux violences ; je n’ai point dérobé mon visage aux insultes et aux crachats ». Toutefois, le souvenir des prophètes reste bien plus vivant que celui des rois ; leur influence apparaît comme évidente au cours de leur propre époque comme plus tard. Chaque génération se pare d’êtres d’une telle stature, tantôt prophètes ou philosophes, tantôt techniciens ou scientifiques, créateurs d’inventions technologiques ou personnalités influentes des médias de masse.

Ce sont bien eux qui, en vérité, marquent le cours du monde. Partant, la question des plus essentielles est la suivante : qui peut-on désigner comme un authentique leader ? Et en ce qui nous concerne : les rabbins, maîtres du judaïsme contemporain, exercent-ils véritablement le rôle de guides de notre génération ?

Le rôle du rabbin a changé

Au cours de ces cent dernières années, le rôle du rabbin a subi de profonds changements : à cela, nombre de raisons, certaines parfois économiques. En tout état de cause, il est clair que les rabbins contemporains occupent de moins en moins une fonction de décisionnaire en matière de halakha, la loi juive. Y-a-t-il vraiment beaucoup de gens qui se tournent aujourd’hui vers eux pour les interroger en matière de cacherout4 ?

En revanche, les rabbins sont plus souvent consultés à propos de problèmes d’un tout autre genre, que ce soit à propos de la vie conjugale, des rapports entre parents et enfants, voire des questions de foi et d’opinions. Les rabbins d’aujourd’hui, qui ne sont ni psychologues, ni conseillers conjugaux, ni même philosophes, se voient dans l’obligation de répondre à des problèmes pour lesquels ils n’ont reçu aucune formation et habilitation particulières. A rebours, ils ne doivent traiter pratiquement d’aucun des sujets couvrant leur cursus. Comment d’ailleurs un rabbin qui s’est marié à l’âge de 19 ans et qui vit avec la même femme depuis des années, peut-il apporter son soutien à quelqu’un qui s’est empêtré dans une relation avec l’épouse de son ami, s’il n’a pas au moins conscience que l’infidélité conjugale est de nos jours monnaie courante ? Par ailleurs, combien de rabbins se sont-ils penchés, avec tout le sérieux et toute la profondeur exigés, sur des questions de foi pour être capable d’y apporter une réponse ?

La Torah (Lévitique I, 16) désigne de tels guides sous le nom de « chefs de familles d’Israël », littéralement : les « têtes des milliers d’Israël ». Il s’agit là d’une définition ayant trait à la quintessence du leader. La Torah évoque précisément la tête, car cette dernière sait tout ce qui se passe chez tous les membres du corps et en ressent la douleur. Un authentique guide d’Israël doit pouvoir pareillement ressentir les problèmes de son peuple et éprouver la souffrance de tous ceux qui endurent la moindre douleur. Le Rabbi de Ruzhyn5 affirmait qu’il ressentait les souffrances d’une femme en plein accouchement à une distance de 400 kilomètres.

C’est avec regret que je pose cette question, mais qui, parmi nos rabbins ou les corps rabbiniques de notre Etat, prête une quelconque attention aux jeunes filles qui se trouvent à Tel Baroukh, l’une des plages tristement fameuses de Tel-Aviv ? La plupart, malheureusement, n’ont même pas conscience de ce qui s’y passe. Non pas que je suggère que nos rabbins rendent une visite dans ces lieux.

Mais quiconque se prétend une « tête des milliers d’Israël » doit au moins être au courant qu’un tel phénomène existe et que des jeunes filles juives en sont prisonnières. Ces dernières ne sont peut-être pas au niveau de nos matriarches, Sara, Rébecca, Rachel et Léa, mais elles sont néanmoins nos enfants, notre chair et notre sang ; et celui qui est incapable de sentir leur désarroi et leurs maux connaît sans aucun doute un problème. Une tête qui n’éprouve pas la douleur des membres de son corps ne mérite pas son nom, tout au plus est-elle un schtreimel, un simple chapeau, voire une peau d’animal en peluche.

Un guide relié à son peuple

Chaque Juif ressemble à un membre d’un même corps, chacun – dût-il s’apparenter à l’annulaire de la main gauche – souhaite savoir qu’il est rattaché à une certaine tête, au travers des nerfs, du sang et de la chair ; il lui importe de ressentir qu’elle est là, qu’elle agit en lui, et il n’aimerait certainement pas se voir considérer comme un doigt amputé. Nous sommes tous les membres de ce « corps » juif, nous sommes tous reliés et attachés les uns aux autres, et c’est pourquoi nous avons le devoir de rechercher notre tête, au sens où la Bible l’entend.

Cette recherche est d’une profonde authenticité. Mon objet n’est pas de procéder à un examen minutieux de tous les petits ou grands rabbins, ou de tel ou tel « Baba » faiseur de miracle : nul doute que tous sont saints et purs. Je n’essaie pas non plus de trouver quelqu’un à qui donner la place et les honneurs. Je ne recherche rien d’autre que la tête, veuillez me dire seulement où donc elle se trouve6 !

Je serais incapable de désigner quelqu’un a priori aujourd’hui ni même d’expliquer la manière de le chercher. Mais je peux, pour le moins, conter un récit ‘hassidique. Quelques mois avant de quitter ce monde, le Baal Chem Tov convoqua ses disciples pour les préparer à sa disparition qu’il prévoyait dans un proche avenir. A ses élèves qui lui demandaient : « Comment pourrons-nous savoir à quel nouveau Rabbi il conviendra de nous rattacher ? Qui donc sera digne d’être notre Rabbi ? », il répondit : « Demandez donc à tout éventuel candidat un conseil, comment vaincre l’orgueil. S’il vous en prodigue un, cela signifie qu’il n’y a rien de vrai en lui. Cependant, si sa réponse est : « Puisse Dieu apporter Son aide », alors vous pouvez le suivre, c’est un juste parfait. »

Peut-être devrions-nous donc nous tourner non pas vers ceux qui prétendent avoir réponse à toutes les questions mais plutôt vers ceux qui, consultés à propos d’un remède pour la collectivité d’Israël ou pour un problème dans la vie privée d’un individu, savent avouer : « Je ne sais pas ».
Mon propre sandak7, le Rav Avraham ‘Hen, a écrit un livre chargé d’émotions sur son père, Rav David Tzvi ‘Hen, lui-même un grand ‘hassid et un grand homme, rabbin de la ville de Tchernigov en Ukraine. Il y conte qu’un jour un jeune homme vint s’inscrire chez son père en vue de son prochain mariage. En vérifiant tous les documents, le Rav David Tzvi ‘Hen s’aperçut que son candidat au mariage, bien que talmid ‘hakham, parfait érudit dans les textes sacrés, se trouvait être un véritable mamzer8, selon tous les critères de la Torah ; il n’avait pas l’ombre d’un doute à ce sujet.

Alors que le Rav tenait le dossier dans ses mains, le jeune homme perçut que quelque chose n’allait pas. Et de lui demander : « Rabbi, y a-t-il un problème avec la jeune fille qui m’est destinée ? » Le Rav lui répondit sans hésitation : « Votre mariage est impossible ». Désemparé, le jeune chercha néanmoins à comprendre : « J’imagine qu’il existe quelque raison justifiant que notre union est vouée à l’échec, mais que me conseillez-vous donc de faire ? » Le Rav n’eut alors point d’autre choix que de lui révéler la dure vérité : « Cela n’a rien à voir avec le fait que la jeune fille ne vous convient pas, vous ne pouvez pas vous marier car vous avez le statut de mamzer ». Mon sandak conclut cette histoire en rapportant que son père prit son visiteur sur ses genoux et qu’ils se mirent tous les deux à pleurer.

C’est un rabbin comme celui-là que je recherche. Le Rav David Tzvi ‘Hen n’a suggéré aucune solution au problème de ce pauvre jeune homme car il n’en existait aucune. Contrairement à certains autres rabbins, il n’essaya pas d’inventer un quelconque remède à la douloureuse question des mamzerim. Mais il éclata en sanglots à cause de la terrible peine qu’éprouvait ce malheureux garçon sachant qu’il lui était impossible de construire un foyer. Un tel Rav ressemble bien à la tête qui éprouve la douleur de son corps. Quel que soit le membre concerné, fût-ce seulement le petit doigt, c’est toujours le cerveau qui a mal en premier.

« C’est votre rabbin, pas le nôtre ! »

Permettez-moi de conclure avec une autre histoire. La ville de Dvinsk (aujourd’hui Daugavpils en Lettonie) comptait à une époque deux Grands Rabbins. L’une des raisons à cette double nomination avait pour but, entre autres, de pouvoir les confronter l’un à l’autre.

Le premier, le Rav Meïr Sim’ha Hacohen, était à la tête des mitnagdim9.
Le second, le Rav Yossef Rosen, désigné comme le Gaon de Rogotchov, dirigeait la communauté des ‘hassidim. Soit dit en passant, ils entretenaient entre eux d’excellents rapports. Un jour, les autorités appointèrent un troisième rabbin – un médecin ou un avocat – muni de diplômes officiels. Peu de temps après, un Gentil rencontra un Juif de la même ville et lui raconta : « Sais-tu que la nuit dernière nous avons bu tout en jouant aux cartes jusqu’au petit matin, et que votre rabbin était parmi nous ? » Notre bon Juif, surpris, s’enquit : « Parlez-vous du Rav Hacohen ? Ou peut-être du Rav Rosen ? ». Mais le Gentil corrigea : « Ni l’un ni l’autre, il s’agit de votre rabbin officiel ! ». Et son interlocuteur de rétorquer aussitôt : « Celui-là ? Mais c’est votre rabbin, non pas le nôtre ! ».

De fait, la question qui s’impose à propos de toutes sortes de rabbins, « officiels » ou non, est la suivante : à qui donc appartiennent-ils ? Sont-ils les rabbins de telle ou telle institution ayant voté pour eux ? Ou bien seraient-ils les rabbins de l’édit du Rabbinat israélien datant des années 1920 ? A moins qu’ils ne soient issus de telle ou telle manœuvre ? Et s’il en est ainsi, rien d’étonnant à ce que leur nom soit attaché à certaines attitudes ou rumeurs déplaisantes, bien loin de ce que la Torah désigne comme « une odeur délectable devant l’Eternel »…

Qui donc mérite le titre de rabbin, au sens biblique de « tête des milliers d’Israël » ? Il est sans doute difficile de répondre à cette question mais l’on peut fournir quelques indications. En hébreu, le nom d’Israël comprend les lettres de « Li Roch », ce qui signifie « je possède une tête » ou « une tête pour moi ». C’est que le peuple d’Israël est en quête de sa tête. Il se peut fort bien qu’elle ne soit pas visible, mais notre devoir consiste pourtant à la chercher et à s’y attacher, qu’il s’agisse d’un homme désigné publiquement, célèbre ou anonyme. Cette recherche doit nous conduire vers un homme qui puisse effectivement être qualifié de véritable tête, vers un être ressentant les maux de la collectivité comme de l’individu et capable de hisser ceux qui le suivent. Pareil guide pleure à propos de la douleur et des souffrances des enfants d’Israël tout comme devant Dieu ; de temps à autre, il sait aussi partager leurs joies. 

Discours prononcé par le Rav Adin Even-Israël Steinsaltz lors du dîner annuel en son honneur à Jérusalem le 13 Kislev 5774 (25 novembre 2013)

1.Rabbi Yaacov Yossef Rabinovich, 1766-1813.
2.Les Sages du Talmud (voir le traité Méguilla 10b) précisent qu’il était le cousin du roi David.
3.Isaïe L, 6.
4.Bien que j’aie été moi-même souvent consulté sur la question de savoir si, en matière de cacherout, l’on pouvait accepter l’autorité de tel ou tel rabbin. En vérité, la halakha relative aux questions d’argent n’est pas moins contraignante que celle ayant trait à la nourriture. L’interdiction de manger du porc n’est pas forcément moins grave que celle de voler. Cependant, l’on m’a bien plus souvent questionné à propos de la cacherout de telle ou telle nourriture plutôt qu’à propos de la possibilité de se servir de certaines sommes d’argent dont la « cacherout » laisserait éventuellement à désirer…
5.Rabbi Israël Friedman, 1796-1850.
6.Voir Genèse XXXVII, 16.
7.La personne qui tient le bébé sur ses genoux lors de la circoncision.
8.Enfant né d’une relation adultérine et qui, selon la loi juive, ne peut se marier qu’avec un autre mamzer.
9.Nom donné à ceux qui s’opposèrent au ‘hassidisme, mouvement fondé le Baal Chem Tov, au début du XXVIIIe siècle.


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