Soigner l’homosexualité ?

Quand d’aucuns crient à l’impolitiquement correct, d’autres continuent de chercher le salut auprès des thérapies de conversion… Orthodoxes et homosexuels, ils témoignent.

P13 JFR 370 (photo credit: Avi Katz)
P13 JFR 370
(photo credit: Avi Katz)
Dès l’âge 13ans, Avi Cohen* sait qu’il est gay. Il a toujours préféré jouer avec lesfilles. Avec la puberté, il devient évident qu’il est attiré par les garçons. A15 ans, il a une « vie sexuelle très active » avec d’autres ados deson âge.

Pour Cohen,cependant, la question de l’homosexualité est loin d’être simple. Etudiant dansune yeshiva orthodoxe à São Paulo, au Brésil, il sait que la Torah condamnel’homosexualité. L’aîné de trois enfants dans une famille pratiquante, il estconscient de ce que l’on attend de lui : suivre le chemin tout tracé de latradition ancestrale. Rester vierge jusqu’au mariage, de préférence à l’orée dela vingtaine, avec une jeune fille orthodoxe, et fonder un foyer avec desenfants.

En regardant enarrière sur toutes ces années, Cohen, aujourd’hui âgé de 32 ans, reconnaît queson attirance sexuelle envers d’autres hommes lui posait un sérieux problèmeintellectuellement. Il sait alors qu’il doit résoudre ce conflit entre sesconvictions religieuses et son moi intérieur, entre les mœurs de la sociétédans laquelle il a grandi et son penchant personnel.

« J’aitoujours su que je voulais épouser une femme », avoue Cohen. « Maiscomment faire ? Je n’étais en rien attiré par les femmes, ni physiquementni émotionnellement. J’aurais pu rester célibataire, mais ce n’est pas non plusce que Dieu veut de nous. Je me sentais complètement coincé. »

Vers la fin deses études secondaires, alors qu’il s’engage pour une année de congépré-universitaire dans une yeshiva à Jérusalem, Cohen prend la décision de cessertoute activité sexuelle. Il souhaite se concentrer sur les réponses religieusestraditionnelles à ses problèmes personnels : la prière, l’étude de laTorah et l’introspection.

« J’étaissoi-disant trop “froum” (trop religieux) pour m’intéresser aux femmes »,se souvient-il. « Je passais le plus clair de mon temps plongé dans leslivres, dans la salle d’étude de la yeshiva. Je consacrais des heures entièresà la prière. Et je ne parlais pas aux filles, parce qu’apparemment j’étais troppieux pour ça. Mais ce n’était qu’une apparence. Je restais loin des fillesparce que je n’avais aucune attirance pour elles, et je ne pouvais passupporter l’idée d’être poussé à me marier. »


« Je suisvraiment reconnaissant »

Mais ce célibatqu’il s’est imposé n’aide pas Avi à réprimer son désir pour les hommes, ni àstimuler son manque d’intérêt sexuel envers les femmes.

Frustré etinquiet de son avenir, il va chercher en ligne à entrer en contact avecd’autres juifs orthodoxes homosexuels. Au lieu de cela, il tombe sur JONAH« Juifs offrant de nouvelles alternatives à la guérison », un groupeorthodoxe qui affirme que « tout le monde a la capacité de changer ».L’association offre un soutien à « ceux qui luttent contre une attiranceindésirable pour les personnes du même sexe afin de se sortir del’homosexualité ».

JONAH l’adresseà un thérapeute privé, qui va guider Cohen à travers un voyage émotionnel dansses souvenirs d’enfance, sa relation avec ses parents, et surtout l’aide àdéchiffrer les messages qu’il a intériorisés sur sa propre masculinité.

Au cours de sesquatre années de traitement, Cohen apprend à identifier les éléments quiprovoquent son penchant homosexuel, à créer des relations saines et nonsexuelles avec d’autres hommes et obtenir différemment la satisfaction de sesbesoins. « En fait, j’ai appris à satisfaire mes propres besoins d’unemanière non sexuelle », explique-t-il.

Au bout de deuxans de thérapie, Cohen commence à faire attention aux femmes. Mais de manièrecomplètement différente de ce qu’il ressent envers les hommes. Il décrit sonattirance pour les hommes comme « de la luxure pure et simple, comme s’ils’agissait d’un morceau de viande », tandis que son désir pour les femmesdécoule d’un changement dans son attitude à leur égard.

Installé dansson appartement à Jérusalem avec sa femme et sa petite fille d’un an, ilexplique avoir suivi un processus thérapeutique qui implique un« changement de paradigme » et la création de relations équilibréesavec les hommes et les femmes.

« Une foisque j’ai changé mon attitude envers les hommes… j’ai appris que j’avaissexualisé mes sentiments d’insécurité et de non-acceptation parmi les autresgarçons quand j’étais enfant », explique-t-il.


L’homosexualitén’est plus une maladie mentale depuis 1973

« J’avaisaussi quelques problèmes avec mes parents sur lesquels j’ai dû travailler. Maisune fois que j’ai réalisé que j’étais tout aussi masculin que les autres gars,mon désir sexuel à leur égard a diminué. Cela m’a aussi aidé à créer desrelations normales avec les femmes et m’a donné la liberté intérieure depouvoir communiquer avec elles. Quand j’ai rencontré Shira, ma femme, noussommes vite devenus très amis. Et cette relation profonde a fait que j’ai puéprouver sexuellement de l’attirance pour elle. Nous sommes mariés depuisquatre ans et nous attendons notre troisième enfant. Je suis vraimentreconnaissant. » Il n’y a pas de domaine plus controversé dans le monde dela santé mentale que celui de l’effort de changement d’orientation sexuelle, outhérapies réparatrices ou de conversion hétérosexuelle. Les partisans de cesthérapies affirment que dans de nombreux cas, voire même dans tous les cas,l’attirance homosexuelle est le résultat d’un traumatisme émotionnel subi dansl’enfance (parents absents ou à l’écart, intimidation, etc.). Ils avancentque la psychothérapie intensive peut aider les individus à réduire leurpenchant pour les membres du même sexe, et finalement mener une vie« normale » d’hétérosexuels.

La grandemajorité des professionnels de la santé mentale, en revanche, et presque tousles groupes de défense homosexuels, rejettent d’emblée l’idée de la conversionhétérosexuelle. Ils soulignent le fait que l’homosexualité a été retirée duManuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), publié parl’American Psychiatric Association, en 1973. Cela a marqué une révolution dansl’approche psychologique offerte aux homosexuels à la recherche d’une thérapie.Avant cette date, ceux-ci étaient traités comme si leur état était un troubledéviant sexuel, qu’ils aient choisi eux-mêmes d’y trouver un remède ou qu’ilsaient été contraints sous la pression de suivre une thérapie pour tenter dechanger leur orientation.

Tout cela achangé une fois que le DSM a rayé l’homosexualité de ses tablettes.

Du jour aulendemain, les professionnels de la santé mentale ont commencé à conseiller auxgays d’assumer pleinement leur homosexualité, qui n’est ni une tare, ni unobstacle à une vie morale ou pleine de sens.

Comme ledéclare un thérapeute de Jérusalem, « Il n’existe pas un seul casd’inversion réussie d’orientation sexuelle. On ne peut ni diagnostiquer nitraiter l’homosexualité, car ce n’est pas une maladie mentale. Un point, c’esttout ! »

La plupart despartisans des thérapies de conversion hétérosexuelle admettent quel’homosexualité n’est pas une maladie et refusent de porter un jugement surceux qui ont choisi d’assumer leur identité gay. Mais ils affirment avec forceque le rejet massif des thérapies réparatrices parmi les professionnels de lasanté mentale est la preuve que ce domaine est régi aujourd’hui par le« politiquement correct » plutôt que par un engagement scientifique.Il est clair, selon eux, que certaines personnes ont réussi à réduire ouéliminer leur penchant pour le même sexe et continué à mener une vie épanouied’hétérosexuels.


Des étudesréduites au silence

Les groupes dedéfense des droits gays et lesbiens et leurs partisans politiques ne sontcependant pas prêts à se pencher sur la question.

« Pour mathèse de doctorat, j’ai étudié les caractéristiques psychologiques etreligieuses d’homosexuels masculins mécontents de leur sort, qui suivent desthérapies de réorientation sexuelle », explique le Dr Y. Elan Karten, unpsychologue clinicien ultra­orthodoxe de Jérusalem qui a beaucoup écrit sur lesujet.

« Monétude a porté sur 117 hommes adultes qui ont suivi une forme de thérapie deconversion au moins six mois avant de participer à ce projet. L’âge moyen desparticipants était de 39 ans. Ils ont été recrutés par des psychothérapeutesprivés (41 %), des organisations laïques (38,5 %) et religieuses(20,5 %). Dans l’ensemble, les résultats montrent une réductionsignificative des sentiments et comportements homosexuels et une augmentationdes sentiments et comportements hétérosexuels.

« Mais jen’ai pas réussi à faire publier ma recherche. L’American PsychologicalAssociation (APA) n’a pas voulu y toucher. De même, aucun journal respectable,parce que cela aurait conduit à la censure et même à la mise en quarantaine parses pairs dans la communauté psychologique. L’APA dénigre la thérapieréparatrice aux cris de « il n’existe aucune preuve scientifique del’efficacité du traitement », mais je leur retourne l’accusation.Cherchent-ils seulement à savoir ? Seraient-ils prêts à publier desdonnées précises en contradiction avec leur théorie ? En fin de compte leJournal of Men’s Studies a publié mon article en 2010, mais tout de même, ilest difficile de faire confiance à la recherche traditionnelle », conclutKarten.

Selon d’autres,la volonté de marginaliser la recherche et les témoignages probants touchantaux thérapies réparatrices fait partie intégrante des programmes universitairesdes futurs psychologues, travailleurs sociaux, thérapeutes familiaux, etc.

Aviva Pinchasi*raconte comment, au cours de ses études d’assistante sociale à la YeshivaUniversity, dans les années 2000, elle a tenté de faire part de son expériencepersonnelle de pensionnaire dans un séminaire ultraorthodoxe, Beis Yaakov, à Gateshead,en Angleterre. « J’ai vu de nombreux cas où se posaient des questions derelations de dépendance, pas de problèmes sexuels », note Pinchasi.« Une fois résolues ces questions, la plupart des femmes ont fondé unfoyer sain et connu une vie hétérosexuelle satisfaisante. Mais quand j’aiessayé d’aborder le sujet, on m’a cloué le bec, ce qui est en totalecontradiction avec les règles du débat académique et la norme en vigueur dansle milieu du travail social. C’est la seule fois où j’ai vu quelqu’un forcé ausilence », s’étonne-t-elle.


Succès chez« certains individus très motivés »

Même lorsquel’on tombe sur des informations à ce sujet, cela reste une question si épineusesur le plan politique qu’il est difficile de s’y retrouver. Par exemple dans lecas de la fameuse étude du Dr Robert L. Spitzer, « Homosexuels etlesbiennes peuvent-ils changer leur orientation sexuelle ? »,présentée à la réunion annuelle de l’APA en 2001, et publiée enoctobre 2003 dans les Archives of Sexual Behavior, un journalprofessionnel réputé pour son sérieux.

Professeur depsychiatrie et de psychologie à Columbia University, Spitzer est un des acteursessentiels de la radiation de l’homosexualité comme maladie mentale en 1973.Son étude porte sur 200 personnes des deux sexes (143 hommes et 57 femmes).Toutes font part d’une réduction significative de leur attirance pour despersonnes du même sexe et d’une augmentation de leur désir hétérosexuel, suiteà la psychothérapie.

Selon l’articlede Wikipedia sur l’étude de Spitzer, 66 % des hommes et 44 % desfemmes ont atteint un « bon fonctionnement hétérosexuel… Contrairement auxidées reçues, certaines personnes très motivées, qui ont recours à différentestechniques de conversion, peuvent altérer de façon substantielle les multiplesindicateurs de l’orientation sexuelle… Certaines personnes peuvent changer etchangent effectivement », écrit Spitzer.

Mais il serétracte en 2012 et va jusqu’à présenter des excuses aux homosexuels pour avoirdéfendu, sans preuves, l’efficacité de la thérapie réparatrice « chezcertains individus très motivés ».

Cela n’empêchepas les défenseurs de ces thérapies de continuer à citer l’étude de Spitzer, endisant qu’il a été soumis à une intense pression politique dès la publicationde l’étude de départ. Ils avancent également qu’il n’existe aucune basescientifique pour justifier l’annulation de l’étude.

« Rien n’achangé au sujet de cette étude », indique Shlomo Zalman Jessel, unthérapeute approuvé par JONAH. « Au mieux, on peut dire qu’il se sent malà l’aise avec la façon dont ses recherches ont été utilisées. Il s’inquiète dece que certains ont été contraints à la thérapie, et que cela a pu leur causerun tort éventuel. Mais il s’agit là de scrupule moral ou philosophique. Cela necontredit en rien ses conclusions. »


« Uneguerre contre les homosexuels »

Les opposantsaux thérapies de conversion, de leur côté, considèrent l’homosexualité comme unélément essentiel de la personnalité. Ils affirment que le traitement est, aumieux, inefficace et, au pire, extrêmement dangereux. Ils apportent commepreuve les scandales à répétition parmi les « ex-gays », qui ontcraqué après des années de vie hétérosexuelle, pour ressortir du fameux placardet revendiquer leur homosexualité.

Ils citentExodus International, un groupe chrétien évangélique qui a prôné la thérapieréparatrice pendant plus de 30 ans, avant de fermer ses portes en juin dernier,après que son fondateur ait été photographié dans un bar gay.

« Chercherà transformer les homos en hétéros, c’est une histoire vieille comme le monde.Mais finalement, tout se casse la figure », déclare Wayne Besen, ledirecteur de Truth Wins Out (la vérité l’emporte), une organisation de luttecontre l’homophobie.

Besen rejetteles thérapies réparatrices qui, selon lui, ne sont rien de plus qu’unetentative homophobe pour susciter la haine de soi chez les homosexuels.

« Cela n’arien à voir avec la thérapie », insiste-t-il. « Ce n’est rien de plusqu’une guerre contre les homosexuels, une tentative de nous détruire, de nousfaire haïr ce que nous sommes, de nous persuader que nous ne sommes que despécheurs. Ils attaquent, diabolisent et déshumanisent lesbiennes, gays etbisexuels. Ils les blessent, sans réparer quoi que ce soit. Ce n’est même pasde la science bidon. C’est l’adaptation de la terminologie médicale au servicede la haine. »

Besen n’est passeul dans sa démarche, et son message gagne du terrain aux des Etats-Unis. En2013, les gouverneurs de Californie et du New Jersey ont signé des projets deloi visant à interdire les thérapies de conversion sur les mineurs. D’autresétats suivent dans le même sens. Plusieurs personnes qui ont suivi des séancesde thérapie réparatrice ont en outre déposé plainte, l’an dernier, dans le NewJersey, contre l’organisation JONAH. Ils accusent cette dernière de fraude à laconsommation quand elle prétend pouvoir inverser les tendances homosexuelles.


Le chemin de laTorah

ArthurGoldberg, codirecteur de JONAH, s’abstient de commenter ces allégations. Maisil confirme que son organisation ne « certifie » pas les thérapeutes,qui, pour la plupart, ont reçu une certaine formation professionnelle et vécupersonnellement avec succès une transformation de leur libido d’homo àhétérosexuelle.

En fin decompte, l’efficacité des thérapies réparatrices semble largement mise en doute.Assis dans un café de Jérusalem, Daniel Mizrahi*, 35 ans, reconnaît qu’ilcontinue à lutter avec ses pulsions homos, malgré près de 15 ans de traitementen tous genres. Sur les six hommes interviewés pour ce reportage, tous sauf unont rapporté être en butte à un combat similaire, quoique à un degré moindre.

Les thérapeutescomme Shlomo Zalman Jessel préviennent que l’on ne peut raisonnablement pass’attendre à 100 % de résultats positifs. Il compare cela à la dépression,dont le traitement n’est pas considéré comme un échec si le patient a unerechute, ou s’il continue à lutter contre la dépression. La clé, dans ce cas,est d’aider celui-ci à développer des techniques pour combattre la dépressionafin d’être en mesure de mener une vie saine et de fonctionner au quotidien.

C’est cetobjectif – une vie de famille hétérosexuelle dans une communauté orthodoxe –qui fait courir Mizrahi.

« C’est unprocessus difficile, mais je pense en venir à bout », explique-t-il.« J’ai été attiré par les hommes toute ma vie, mais une vie d’homosexueln’est tout simplement pas envisageable pour moi. Pour le meilleur ou le pire,je crois au chemin que nous montre la Torah : des relations humainesnormatives, un mari et une femme, élever une famille. Si je devais me laisseraller à mes désirs homosexuels, ce serait tricher avec moi-même et m’empêcherde devenir la meilleure personne que je puisse être. »

« Certainsaffirment que la thérapie réparatrice rend suicidaire, mais pour moi, c’est lecontraire », conclut Mizrahi. Si je pensais que mon attirance pour leshommes est un fait établi et immuable, cela m’ôterait tout espoir. Et ça oui,pourrait me rendre suicidaire. »

* Les noms ontété changés pour des raisons évidentes. Toute ressemblance avec des personnesexistantes est absolument fortuite.


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