Témoignages : les Juifs algériens et leur passé

Ils n’avaient pas prévu de quitter la terre qui les avait vus naître. Pourtant, dans le sillage de l’Indépendance, ils n’ont eu d’autre choix que l’exil. Les lecteurs du Jerusalem Post racontent.

By TÉMOINS
December 4, 2012 17:05
Carte postale, Alger

P17 0512 521. (photo credit: DR)

 
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« La valise ou le tombeau », « Une main devant, une main derrière » : autant d’expressions figurées qui hantent l’inconscient collectif des Juifs d’Algérie et de leurs descendants, aujourd’hui encore. 


Le pain et l’eau ont meilleur goût de l’autre côté de la Méditerranée. 

Jacques Bénichou
Netanya

Les évènements de 1962 ne sont pas un naufrage, tel le Titanic rencontrant un iceberg, mais un choc. Comme un trou dans la coque du navire, alors qu’il prend l’eau dans la cale, depuis fort longtemps.

Il ne faut pas prendre comme date de référence le 1er novembre 1954, jour de l’attaque de la Poste centrale d’Oran et point de départ de la révolution algérienne, mais remonter plus loin dans le temps.

Pas seulement au lendemain du jour de la victoire sur les Allemands, en mai 1945, mais plus loin encore : le 5 juillet 1830.

En ces temps-là, la France avait deux problèmes sur les bras : le premier concernait la sécurité de la navigation en Méditerranée, compromise par les pirates barbaresques. Portugais, Espagnols, Français et Italiens étaient agressés. Le second avait trait au litige ancien - et jamais éclairci - d’ordre commercial, entre le Dey d’Alger et le négociant Cohen-Bacri, pour une livraison de blé.

Le résultat, au bout de 130 ans de colonisation, c’est un bateau qui sombre : le pouvoir politique de la France en Algérie est compromis. Les Français de souche et les naturalisés deviennent des naufragés volontaires à la recherche d’une bouée de sauvetage.

Faut-il voir des responsables dans la conduite en haute mer du « bateau Algérie » ? Impossible d’être rationnel et conscient dans cette aventure.

Ne pas débarquer le 5 juillet 1830 et régler le différend par canonnière interposée, comme ce fut le cas en 1683, quand le marquis Abraham Duquesne, sur l’ordre de Louis XIV, bombarde Alger ? Ou débarquer à Alger, capturer le Dey et le ramener captif sur le sol de France ? Ou encore, triompher des Algériens, selon les régions, et se rapatrier ? Mais les Français sont en concurrence avec les Allemands, les Italiens, les Anglais et les Turcs. En restant en Algérie et en développant son économie dans tous les domaines, ils font du pays le fleuron des velléités impérialistes des Européens.

Restent des regrets… 

La carène du navire craque sous le coup des révoltes locales et le conflit de 1939-1945 est prétexte à une revendication nationaliste, qui peut s’exprimer ainsi : « Votre victoire n’est pas la nôtre. Nous comptions un peu sur Hitler pour reconquérir nos territoires, nos rêves sont devenus cauchemars. Nous engageons le fer, partout où nous sommes colonisés ».

Les conséquences seront humaines et sociales. Les populations, accablées de terrorisme pendant huit années de guerre subversive (1954-1962), ne font pas confiance aux indépendantistes. Elles subodorent qu’elles seront les victimes du nouveau pouvoir, unanimement et dans le plus grand désordre, et préfèrent changer de vie pour des cieux plus cléments.

Alors que la rébellion paraissait anéantie au prix de douloureux sacrifices de civils et de militaires, le pouvoir politique a préféré trancher net. Un problème de noeud gordien entre la France et les insurgés, en leur accordant « tout ».

C’est une forme de trahison qui est ressentie par les uns et par les autres.

En compensation des torts qu’auront à supporter les rapatriés, par chance, une loi a été votée pour une forme d’indemnisation des biens perdus. Cela se limitera aux biens fonciers et commerciaux.

L’individu qui prend sur lui de s’installer en France n’a pas droit à une indemnité ; l’économie française répond favorablement de sa réussite par l’effort consenti.

La méfiance et l’hostilité ressenties par les Métropolitains se sont effritées avec le temps. Cinquante ans sont passés. Les gros nuages se sont dissipés, restent des regrets, non pas les biens perdus ou volés, mais les tombes de nos ancêtres disparus, et les lieux saints investis dans la profanation… Pour conclure, en ce qui concerne notre situation communautaire juive en Algérie avant 1830, nous dépendions d’un Bureau arabe, sous la dénomination de « dhimmi », protégé. En 1850, sur notre demande, nous passions sous l’administration française, et en 1870, grâce au décret Crémieux diligenté par la communauté juive de France, nous devenions Français à part entière, en droits et devoirs.

Durant dix ans, nous avons ressassé nos échecs et puis, nous nous sommes tus, pris par la nécessité de réussir; Et finalement, nous nous sommes rendu compte que le pain et l’eau étaient de meilleur goût de l’autre côté de la Méditerranée. 



Le grand départ 

Les valises en carton sont prêtes depuis des semaines, sinon des mois, avec quelques affaires de première nécessité. Comment appréhender cet exil ? 

Hanna Zini
Jérusalem 

Chaque soir, nous assistons à la même scène entre mes parents. Ma mère en a assez ! Elle a connu la guerre, la déportation, les camps de concentration. Elle vit depuis des années cette guerre qui n’en finit pas. Et elle déteste par-dessus tout cette terre. Cette chaleur, ces mouches et cette société qui n’a rien à voir avec son passé glorieux.

Mon père, lui, est né en Algérie. Il est un enfant du pays et parle l’arabe. Il a fait six ans de guerre, la deuxième, la mondiale. Il en est revenu malade, amaigri, déçu, mais avec une femme de « là-bas », dont il est fier. Chaque matin, il revient après la prière en nous annonçant qu’un « autre » encore est tombé. Qu’une autre famille est partie pendant la nuit et que la synagogue, petit à petit, se vide de ses fidèles.

J’ai dix ans. Je me pose des questions que je n’ose soumettre aux adultes qui, d’ailleurs, ont trop souvent l’oreille collée à la radio, pour me répondre. A ces moments-là, je haïs cette radio. Je vais donc chez mes grands parents : âgés et malades, ils ont toujours besoin d’aide.

En chemin, mon plaisir est de voir le marchand de beignets sur le trottoir et le petit vendeur d’arbouses qui présente les fruits rouges dans des cornets de papier. Et le pain : je me souviens de l’odeur du pain.

Celui de Mme Bello, la grosse boulangère ; celui des Arabes qui offrent leurs pains plats couverts de nigelle ; celui des boulangers espagnols, dont l’odeur se mêle à celle de la mouna, et je respire profondément. Ah ! L’odeur du pain de mon enfance… Soudain une explosion. Panique générale dans la rue. On ne sait pas au juste d’où cela provient : souvent de cafés ou de cinémas.

Je rentre en vitesse à la maison, sachant que mon absence provoquera l’hystérie et l’angoisse. Il faut que ma mère sache où chacun de nous se trouve.

A dix ans, on est plutôt inconscient et la peur s’estompe très vite pour faire place aux activités quotidiennes. Celles-ci consistent à faire semblant de potasser son programme scolaire avec lequel on doit se débattre seul.

Les enseignants sont les premiers à être partis.

Moi, j’ai des activités bien plus importantes qui consistent à tresser des nattes de fils bleu blanc rouge, pour en faire des tours de cous. Personnellement, j’aime corser la provocation en cousant sur mon chemisier l’écusson des Pieds-Noirs. Je ne sais au juste que signifient OAS et Fellagas ; mais ce qui est clair, c’est qu’il y a les bons et les méchants.

Et nous, nous sommes du côté des bons, évidemment ! 

Le dernier cadeau d’un Juif qui doit partir 

Les jours s’écoulent avec leur flot de sang.

Nous, les enfants, sommes inquiets, mais également pris par ces réalités qui nous font mûrir plus vite que les autres. La vie et la mort s’entremêlent et malheureusement la guerre dure depuis trop longtemps. Nous sommes des « habitués » de la guerre.

Nos réflexes, même, démontrent à quel point nous sommes rôdés : les fellagas coupent les fils électriques au moment de nos devoirs ? Qu’il en soit ainsi : nous nous précipitons vers la réserve de bougies pour dessiner nos cartes de géographie ou l’anatomie du coeur ! La fusillade fait rage au bord de notre balcon ? Nous éteignons la lumière pour nous étaler de tout notre long sur les dalles glacées et sous les lits ! L’eau de la ville est sectionnée ? Marmites de la maison sous le bras, nous allons les remplir au Parc municipal ! C’est le quotidien.

Un jour, un adolescent arabe frappe à notre porte et me demande de l’accompagner chez un marchand juif de notre connaissance.

Je suis ahurie que ma mère non seulement accepte, mais me donne pour instruction de ne le dévoiler à personne.

Arrivée chez le marchand, l’un de ceux qui ont une boutique de luxe, on m’isole dans l’arrière boutique et on me demande de choisir une paire de chaussures. Je n’y comprends rien. Le marchand insiste pour que je choisisse la plus belle paire. Je rêve ! A cette époque, une paire de chaussures a une grande valeur. Je rentre à la maison toute heureuse de mon acquisition. Mais mes parents font triste mine, jusqu’aux larmes.

Larmes qu’ils ont toutes les difficultés du monde à retenir : c’est le dernier cadeau d’un Juif qui doit fuir le lendemain.

Ces chaussures, je les ai portées très longtemps. Elles symbolisaient non seulement le don d’un fidèle, mais pour moi le dernier objet qui me reliait à un monde définitivement perdu.

Un aller sans retour 

12 juin. Je l’ai deviné : notre départ est pour le lendemain.

13 juin. Il est cinq heures du matin. Le soleil brille et nous nous levons en silence. Je suis responsable du sac de bébé. Nous sortons sur la pointe des pieds et la porte se ferme définitivement sur ses habitants.

J’ai cette conscience aiguë d’un départ sans retour. Mon regard cherche à filmer les images de la ville, les images sur lesquelles mon enfance disparaît.

Il y a le magasin de jouets, au coin de la rue Thiers, la place du marché, vide à cette heure matinale, le jardin public et au-delà, l’école des filles. Nous passons devant la mairie et je ravale déjà mes sanglots. Le paysage se brouille déjà. Et d’ailleurs on nous presse, il ne faut pas arriver en retard.

Un car nous attend ; d’autres familles arrivent. Toutes chargées d’un résidu de vie et de quelques couffins de souvenirs. Les gens sont tristes, ils évitent de se regarder.

Nous montons silencieusement. Il faut partir. On prie pour arriver sans essuyer une rafale de mitraillette. Je m’endors malgré les nausées du voyage.

Oran - On débarque devant un immense hangar transformé en camp de transit où des dizaines de lits semblables à des civières s’alignent en rangs d’hôpital. Il y a là des vieux, devenus soudainement encore plus vieux, des femmes qui pleurent et d’autres qui allaitent ; et une multitude d’enfants qui courent dans tous les sens. Il nous faut rester regroupés auprès de ma mère.

On entend qu’il n’y a plus d’avions en partance vers la Métropole. Peut-être aurons-nous une place sur un bateau, les jours prochains ? J’ai faim. Un marchand vend du pain à la criée.

Enfin quelque chose à se mettre sous la dent.

La nuit venue, il est impossible de fermer l’oeil au milieu de ce bruit, de ces gémissements étouffés, de ces milliers de personnes qui cachent leur angoisse et espèrent échapper aux « événements » grâce à la mère Patrie.

Deux jours s’écoulent, qui amènent un flot humain comme le ressac des vagues.

Soudainement, je vois un camarade de mes frères. Il fait partie de ces familles pauvres où l’on naît débrouillard. Ce jour-là, j’ai envie de lui sauter au cou : lui, au moins, est une connaissance ! Mais l’attente d’un départ prochain a tôt fait de nous séparer.

« Dans ces moments-là, on accepte ce qu’il y a » A la fin de la semaine, on nous dirige sur un bateau. Il est surchargé. On se retrouve sur le pont, assis sur des chaises longues.

Le jour on suffoque et la nuit on grelotte.

Un Juif de notre communauté enlève son manteau pour me couvrir : je claque des dents. Mais il y a aussi la faim : nous n’avons rien à manger.

On a pitié de nous et quelqu’un nous offre une boîte de sardines. Quel festin ! Le goût me colle encore au palais. Quant au bébé, il a droit à un biberon préparé avec l’eau du radiateur. On marche au système D.

Le château d’If est en vue, mais nous nous sentons plus près des prisonniers que du Comte de Monte-Christo. Nous avons franchi la Méditerranée.

Marseille - Un nouvel hangar, très ressemblant au précédent, nous attend en dehors de la ville. Mais l’accueil est froid, dur et on sent le personnel débordé.

Les instructions sont contradictoires, les logements manquent… En quelques minutes nous prenons l’uniforme des « rapatriés ».

La Croix Rouge est là, avec son lot de bonnes soeurs. Même le personnel hospitalier juif nous fait comprendre qu’il n’y a pas lieu d’être aussi exigeant en ces moments de grande difficulté. La grande exigence ? Recevoir un sandwich sans jambon ou un petit pain sans rien.

 « Dans ces moments-là, on accepte ce qu’il y a », nous répond-on.

Nous restons le ventre vide. Mes yeux scrutateurs observent ceux, parmi nos coreligionnaires, qui ont déjà franchi le pas afin de ne pas être « exigeants » ! Et je me disais : « Comment est-ce possible ? » On nous dirige vers Nancy, où un HLM nous attend. Nous décidons de partir pour Paris.

C’est la capitale ou rien.

Paris ne nous a pas pris dans ses bras. Mais en descendant du train, nous foulons le dernier rayon de soleil sur les pavés parisiens. Là, débute une nouvelle page de l’Histoire… 



« Nous avons bien fait de partir si tôt d’Algérie » 

Partie de son plein gré d’Algérie, en 1951, avec sa famille, cette femme ne garde pas qu’un goût amer de sa traversée de la Méditerranée. 

Mahbouba Selem 
Jérusalem 

Je suis née en Algérie en 1924. Jusqu’en 1951, l’Algérie était mon pays et celui de mes parents : nous y avons tous vu le jour. Je m’y suis mariée à 18 ans, j’y ai donné la vie à cinq enfants. Et pourtant, j’ai quitté l’Algérie quelques années plus tard, en 1951, onze ans avant la Déclaration d’Indépendance. J’avais 27 ans. Je suis venue m’installer en France avec mon mari et mes enfants, rejoindre mes parents qui vivaient là depuis plusieurs années. Cette décision n’a pas été facile à accepter pour mon mari.

Pour moi, ce n’était pas pareil, j’ai très vite su qu’il fallait partir.

J’ai donc grandi en Algérie et je garde de mon enfance de bons souvenirs. En ce temps-là, il n’y avait pas d’antisémitisme. Arabes, Juifs, nous vivions les uns à côté des autres, chacun dans sa communauté et tout le monde se respectait. Nous étions tous chez nous dans ce pays. Les Arabes respectaient nos traditions. Pour Pessah, Rosh Hashana, ils nous souhaitaient de bonnes fêtes.

Mais là-bas, dans notre village, il y avait malgré tout un problème : pas de travail pour les jeunes, pour mes frères… Puis, les années passant, les Arabes ont changé d’opinion sur nous. De mauvaises idées, étrangères à notre village, leur sont venues en tête.

Plus d’un an avant notre départ en 1951, j’ai vécu l’événement qui m’a ouvert les yeux. Je revois encore la scène : un jour, je vais au marché acheter des légumes et faire des courses. En traversant la place, un jeune Arabe, que je ne connais pas, se met à me lancer des cailloux et à me traiter de « sale Juive ! » Je regarde à gauche et à droite, je cherche d’où viennent les cailloux. Je vois le jeune homme. Sur le coup, je n’ai rien dit parce que si j’avais crié ou même ouvert la bouche, trois cent Arabes se seraient jetés sur moi. Je continue donc mon chemin, j’achète ce que j’ai à acheter et je rentre à la maison, dévastée. J’étais sous le choc : cette agression m’a blessée au plus profond de moi-même.

« On va tuer les Juifs » 

Dans les jours qui ont suivi, je n’ai pas arrêté d’y repenser. Je ne comprenais pas, je n’avais rien fait de mal et on me jetait des pierres.

Cela m’a fait mal au coeur, mal comme personne ne peut l’imaginer. Je pense que dès ces années-là, dès 1950, on s’est mis à ne plus aimer les Juifs. Parce que les Arabes voulaient leur Algérie arabe, point final. Tout allait dans ce sens-là, je n’ai pas tardé à en avoir la preuve.

Après cet incident au marché, j’ai commencé à entendre des bruits courir autour de moi.

On se mettait à déblatérer sur les Juifs. À la maison, on avait une domestique arabe qu’on aimait beaucoup. Et elle aussi nous aimait beaucoup. Elle était gentille avec nous, elle s’entendait bien avec mes beauxparents, travaillait bien. Un jour, elle a dit à ma belle-mère : « Tu sais, moi, j’ai entendu des choses… Les gens disent ‘on va tuer les Juifs, on ne veut plus que les clients achètent chez eux’ ».

Cela m’a confortée dans mon inquiétude.

Et la menace est devenue réalité. Avec mon mari, on tenait une petite épicerie. Et on l’a constaté par nous-mêmes : personne ne voulait plus venir chez nous. Avant ça, on travaillait beaucoup avec les Arabes, ils nous achetaient le savon, l’huile, le sucre, le café… Enfin tout, quoi ! Mais petit à petit, la crainte grandissait : « Il ne faut plus acheter chez les Juifs et ceux qui achètent chez les Juifs, on les tuera ! » Les Arabes se sont mis à avoir peur. Et pour nous, financièrement, c’est devenu très dur.

Un jour, j’ai décidé d’en parler à mon mari : on ne devait pas rester en Algérie, on ne pouvait pas y vivre correctement. J’avais des enfants en bas âge et je n’avais pas de quoi leur acheter des sandales. J’étais une jeune maman, j’avais peut-être 24, 25 ans... Je voulais partir. Mes parents étaient en France, je voulais les rejoindre. Ça faisait sept ans qu’ils avaient quitté l’Algérie, bien avant ces tristes événements. Mon père avait découvert la France au cours d’un voyage et il avait eu le coup de foudre. Il a décidé de s’y installer, il a emmené avec lui sa femme et deux de ses fils.

Enfin arrivés en France 

Mon père était sûr qu’ils trouveraient un emploi dès leur arrivée. Et il a eu raison : mon père et mes frères ont tout de suite été embauchés à l’usine. Quant à ma mère, elle nous racontait dans ses lettres que le climat français était froid, humide, qu’il pleuvait tout le temps. Le soleil d’Algérie leur manquait, mais ils étaient heureux.

De mon côté, je ne supportais plus de vivre en Algérie, cette situation me torturait.

C’est alors que j’ai parlé à mon mari. Je lui ai demandé avec quoi nous allions bien pouvoir vivre ici, à part l’eau et le soleil : on ne vendait plus rien ! Sur le coup, il a d’abord refusé. Il a prétexté le mauvais temps que nous décrivait ma mère.

Mais pour moi, ce n’était pas une raison. J’ai insisté, j’ai dit qu’en France, on trouverait facilement du travail, qu’on aurait un salaire régulier tous les mois… Que ce serait mieux pour les enfants, qu’on aurait droit aux allocations familiales. Mais il a tenu bon, il n’a rien voulu entendre.

Quelque temps après, je suis revenue à la charge. Il a encore refusé, mais il commençait à prendre conscience de la dure réalité.

Alors, pour accélérer les choses, je lui ai finalement posé un ultimatum. J’emmenais les enfants avec moi en France : soit il venait avec nous, soit il restait là, tout seul. Mais il avait compris, il m’a dit « tu as raison, allons en France ».

Il est parti le premier. Je suis restée encore trois mois, le temps de liquider la marchandise du magasin, pour avoir un peu d’argent pour voyager. Mon mari a aussitôt trouvé du travail, car mon frère l’a fait rentrer dans l’usine où il travaillait. Voilà, c’était fait : on était enfin arrivés en France.

Quitter l’Algérie n’a absolument pas été un déchirement pour moi. La France nous offrait une vie meilleure, il n’y a pas de comparaison possible. Au début, à Paris, c’était compliqué parce que nous vivions chez mes parents, dans un petit appartement du 17e arrondissement. Mais mon mari travaillait, mes frères travaillaient, nous avions des aides de l’Etat.

Pour mes enfants, il y avait l’école, la garderie, la maternelle : ils étaient en sécurité. De fil en aiguille, nous avons gagné de l’argent, d’abord trouvé un petit deux-pièces sans l’eau courante, puis un grand appartement de six pièces, à Clichy. Nous avons commencé à vivre confortablement.

« J’ai su avant tout le monde » 

Nous avons bien fait de partir si tôt d’Algérie.

Car en 1962, la situation s’est embrasée en un éclair : les membres de notre famille restés là-bas nous ont rejoints en catastrophe, laissant tout derrière eux. Des attentats, des assassinats avaient lieu. Mon mari et moi avions cédé notre épicerie à mes beaux-parents. Mon beau-père s’est fait tuer dans son propre magasin. Un Arabe avait confié un sac à ma belle-mère. Elle l’a rangé derrière le comptoir et le sac a explosé. Mon beau-père a eu les jambes coupées sur le coup et il est mort peu de temps après. Ma belle-mère et ses petites-filles ont reçu des éclats de bombe. Ma belle-soeur et son mari avaient eux aussi un magasin, dans le même quartier. Ils ont tout abandonné pour sauver leur vie.

Moi, j’ai su avant tout le monde… J’ai senti très vite que ça tournerait mal. Et quand notre domestique m’a raconté ce qu’on disait des Juifs, je n’ai plus eu aucun doute.

Je n’ai pas cessé de le répéter à mon mari. J’ai été bien inspirée en quelque sorte.

Des assassinats comme celui de mon beaupère, il y en a eu beaucoup. Je n’ai donc jamais regretté ce pays. Parce que j’étais bien mieux en France. Pourtant, l’Algérie c’était la France en ce temps-là. Mais les Arabes ont voulu récupérer leur pays, ils voulaient l’Algérie toute entière. Heureusement qu’on est parti, onze ans avant l’Indépendance.

Aujourd’hui, je suis grand-mère et je vis en Israël. J’ai fait mon aliya il y a sept ans : c’était mon rêve de venir ici. Avec mon mari, on se promettait de venir en Israël dès qu’on serait à la retraite et que les enfants seraient mariés. Avant de s’installer définitivement, nous sommes venus chaque été, régulièrement, pendant vingt-cinq ans.

L’un de nos fils avait acheté un appartement.

Nous en profitions pendant les vacances et maintenant, nous y vivons. Cet appartement, c’est une bénédiction, un véritable miracle ! Sans cela, nous n’aurions pas pu venir vivre ici, nous n’avions pas les moyens d’acheter.

Je me souviens du bonheur que j’ai ressenti, quand mon fils m’a annoncé la nouvelle. Je n’y croyais pas car il n’avait pas beaucoup d’argent. Six mois après, je suis venue le voir, cet appartement. Il n’était pas encore totalement construit mais il était là. Et maintenant, c’est notre maison. Alors c’est une jolie histoire, une histoire qui se termine bien. Que Dieu nous préserve, que Dieu nous protège et que Dieu protège Israël, qu’il nous donne la paix en Israël. Amen.

  


Oui, je suis une réfugiée… 

Maude Berreby 
Tel-Aviv 

J'étais à l’école primaire, en première année de cours élémentaire. Ce n’était pas l’heure de la récréation, cependant l’institutrice nous avait demandé de sortir dans la cour de l’école. Nous nous sommes exécutés en silence. Dans les autres classes, le même ordre avait été donné.

Tous, assis sous le préau, attendions dans le plus grand des silences, des explications.

Que se passait-il ? Au loin, des déflagrations, des bruits d’explosion, les uns après les autres. Des proches, des très proches, des moins proches. Et dans la cour, ce silence, lourd, très lourd, interrompu par cette valse de « boums », et entrecoupé d’une fanfare de sirènes.

C’est ce jour-là que la guerre d’Algérie a débuté. Je n’avais que 7 ans quand mon enfance a basculé, quand le cauchemar a commencé.

J’habitais rue Vieille-Saint-Augustin à Bone (devenue Annaba depuis l’Indépendance).

Pour arriver chez moi, il fallait traverser le quartier de la place d’Armes, un quartier très animé et encore plus animé ce jourlà.

Il y avait eu de nombreux attentats, et le quartier n’avait pas été épargné. Une grenade avait été jetée dans un restaurant et était tombée dans la poêle à frire du garçon qui faisait des briques à l’oeuf. Comique ou tragique ? Quand on n’a que 7 ans, ce sont les petits détails qui marquent. Les grands, les adultes, parlaient de guerre. Pour moi, la grenade dans la poêle prenait la forme d’un ballon, d’une balle de tennis ou d’une balle de pingpong, selon les nuits, selon l’intensité des évènements et des attentats qui s’étaient produits dans la journée.

Sordide arrosage 

Ainsi, des jours, des années, les attentats se sont poursuivis. Il n’était pas question de prendre des vacances, ni même d’aller chez mes grands-parents à Constantine. C’était dangereux de prendre le train, les fellagas les faisaient dérailler.

Maman tenait un petit magasin sous le marché qui s’appelait « Maud ». A la sortie de l’école, mon frère et ma soeur venaient me chercher et m’y emmenaient pour que nous restions tous ensemble. A 19 heures, à la fermeture, nous partions rejoindre papa qui travaillait tout prêt, et la famille rentrait à la maison. Traverser la place d’Armes, c’était comme traverser un champ de mines.

Un soir, en chemin, nous étions en face d’un café tout près du travail de mon père.

Les lumières se sont brutalement éteintes à l’intérieur de l’établissement : telles des ombres chinoises, les hommes tombaient les uns sur les autres, dans un fracas de bris de verre assourdissant. Ce n’est qu’après quelques secondes qu’un énorme boum - qui résonne encore dans mes oreilles - s’est fait entendre. Un soldat est sorti, son oeil dans la main, je revois cet homme titubant et hurlant en anglais : ce même jour, était arrivé un bataillon de soldats americains qui arrosaient leur arrivée en Algérie. Sordide arrosage.

J’ai compris alors qu’il s’écoule quelques bonnes secondes entre l’explosion ellemême et le bruit de la déflagration que l’on entend ; drôle de préoccupation pour une petite fille de 8 ans.

Ainsi, de 1956 à 1962, les évènements se sont poursuivis aux rythmes de : « Algérie française » et « Ya Ya Ben Bella ».

Nous étions spectateurs, à travers les persiennes fermées de notre premier étage du 10, rue Vieille-St-Augustin qui dominait toute la rue et la place.

Quand la situation était trop grave, nous partions nous réfugier chez les cousins qui habitaient dans un quartier moins chaud, mais ces allers et retours m’étaient insupportables. Il ne fallait rien oublier, ni les cours, ni les devoirs, ni nos vêtements, et cela pouvait durer assez longtemps.

J’étais déjà en classe de cinquième et je me souviens de cet énorme dictionnaire de latin sans lequel je ne pouvais faire mes devoirs, qu’il fallait trimballer dans nos bagages de fortune. La guerre ne nous exemptait ni des devoirs, ni des compositions, ni des examens.

Ni désirés, ni attendus 

Durant ces six années, nous n’avons eu que très peu de répit. Le dimanche, si nous avions la chance de pouvoir aller acheter un créponnet (sorbet au citron) sur le cours Bertagna, nous ne prenions pas le temps de nous attabler, car c’était dangereux, nous vivions ce petit moment de bonheur à la sauvette. La glace à la main, on se dépêchait de rentrer chez nous.

Maman me disait toujours : « Quand tu vois une femme voilée, regarde bien ses pieds : si elle a de grands pieds, sauve-toi, car c’est un homme déguisé en femme qui va certainement commettre un attentat. » A l’été 1961, alors que la situation devenait invivable, mon père réussit à acheter des places de bateau. Il fallait fuir.

Nous sommes partis le lendemain. Les quatre enfants, maman et mes deux cousines de 3 et 4 ans : sept personnes, sept valises, sept billets. Je ne me souviens même pas de la date exacte de notre départ.

Nous étions complètement traumatisés et le voyage fut terrible. J’avais maintenant 12 ans et je me sentais enfin délivrée de cet enfer que nous avions vécu. J’aspirais enfin à un peu de bonheur. Mais l’arrivée au port de Marseille a été catastrophique.

« On ne veut pas de vous, les Pieds-Noirs », nous avait crié le chauffeur de taxi.

Maman avait un frère à Saint-Etienne. C’était notre seul salut. Se débrouiller pour trouver un train qui nous amène à Saint-Etienne.

Nous avons pris un omnibus qui s’arrêtait à toutes les gares, le voyage n’en finissait plus et à l’arrivée, quelle surprise : Saint-Etienne, pour moi, aurait dû être le paradis, mais je me souviens d’une ville noire et triste. En un mot, pas du tout attirante. Je me souviens de la méfiance des gens qui nous rencontraient, nous étions à leurs yeux des colons, donc forcément, ni désirés, ni attendus.

Un hiver glacial 

Après quelques semaines passées chez notre oncle, nous avons obtenu, grâce à son aide, un petit appartement dans un HLM à 5 km de Saint-Etienne, dans un hameau du nom de Saint-Jean-Bonnefonds.

Nous étions contents, nous allions enfin avoir un petit chez-nous, à la campagne, au milieu des paysans, des fermiers, des vaches qui paissaient dans les près. Je n’en avais jamais vues auparavant, ou, en tout cas, je n’en avais pas le souvenir.

Ici, elles paissaient en toute tranquillité. Pas un bruit, pas d’explosions, pas de sirènes, pas d’ambulance. Le calme, ce n’est pas évident de s’y habituer rapidement.

Et puis l’hiver est arrivé. L’hiver le plus froid que je n’ai jamais connu, avec des températures records cette année-là et un misérable poêle à charbon pour nous chauffer. Un hiver glacial. Les bottes, les manteaux, les bonnets, les gants, nous ne connaissions que l’hiver très doux de l’Algérie.

Afin de garder nos pieds au chaud et pour éviter les engelures, maman nous mettait des journaux dans les bottes et ainsi nous avions un peu moins froid, quand nous attendions l’autobus, le matin, pour aller au lycée.

Nous avons découvert également le verglas.

C’est quoi au juste le verglas ? Une plaque de glace que l’on ne voit pas, bien entendu.

En sortant de l’immeuble, maman a poussé la porte cochère, a posé un pied dehors. Un seul, mais pas le deuxième, car elle est partie en vol plané et a atterri dans les poubelles qui étaient sur le trottoir, la tête ouverte et un traumatisme crânien.

Ainsi, nous sommes arrivés en France, nous qui vibrions intensément au chant de La Marseillaise, nous qui chantions « C’est nous les Africains qui revenons de loin ».

En France, j’ai poursuivi des études d’économie, me suis mariée, ai eu des enfants, mais je n’y ai jamais vraiment trouvé ma place. Je me suis toujours sentie déracinée et en quête d’identité. J’ai décidé de partir en Israël en 1978.

Aujourd’hui, je vis à Tel-Aviv avec mes enfants et petits-enfants et je voudrais dire à madame Hanane Ashraoui, dont j’ai lu l’article : « Non, Madame Ashraoui, je n’ai pas quitté volontairement ma patrie l’Algérie. Je ne l’ai pas quittée sous la pression d’un groupe sioniste. Je ne l’ai pas quittée sous la pression de l’Agence juive.

J’ai quitté l’Algérie parce que je n’avais pas le choix. J’y ai laissé mes biens, j’y ai laissé mes morts. Qu’il ne vous en déplaise, Madame Ashraoui, oui, je suis une réfugiée.



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