Talents en exil

Pour contacter les lauréats israéliens du prix Nobel, il faudra sans doute à l’avenir composer des numéros aux Etats-Unis.

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October 29, 2013 20:24
Arieh Warshel, prix nobel de chimie

P9 JFR 370. (photo credit: Lucy Nicholson Reuters)

Le débat public, déjà houleux, sur la façon de considérer les Israéliens qui vont vivre à l’étranger s’est intensifié la semaine dernière après le commentaire de Yaïr Lapid sur ces habitants de Terre promise qui vivent et travaillent en Allemagne. A quoi sont venus s’ajouter les mots très durs d’Ouzi Dayan, président de la loterie nationale Mifal Hapaïs, qui a déclaré : « Les Israéliens qui vont vivre en Allemagne me dégoûtent ».

Yael Dayan, conseillère municipale de Tel-Aviv et cousine d’Ouzi, estime quant à elle qu’il ne faut pas critiquer les Israéliens qui quittent le pays, et que vivre à l’étranger ne constitue pas une trahison par rapport au sionisme.

Cette question était déjà au cœur du débat à l’époque où Itzhak Rabin était Premier ministre. On a même entendu celui-ci traiter ceux qui ont choisi de vivre hors des frontières d’Israël de « mauviettes ».

Certains sont d’accord avec Rabin, alors que d’autres sont simplement jaloux et se joindraient volontiers à eux s’ils le pouvaient.

Cependant, un troisième groupe est totalement indifférent au discours public sur cette question.

Une étude réalisée par le centre Taub d’études en politique sociale en Israël dresse un tableau extrêmement sombre de l’enseignement supérieur dans le pays.

« L’Etat d’Israël investit actuellement 26 000 shekels pour chaque étudiant, contre 82 000 shekels dans les années 1970. En quarante ans, le montant payé par Israël par étudiant a été divisé par plus que 3. » « Ces dernières années, le phénomène de “fuite des cerveaux” a pris une ampleur phénoménale, et la situation en Israël est aujourd’hui pire que dans n’importe quel autre pays occidental. Les universités israéliennes se désintéressent systématiquement de la recherche », indique le rapport.

Un économiste sur 7


L’étude affirme qu’en 1973 on comptait 131 cadres universitaires pour 100 000 habitants au sein de la population du pays. Un taux qui a fléchi en 2011 pour passer à 62 cadres universitaires pour 100 000 habitants, « soit 53 % de moins, même si le nombre d’étudiants inscrits dans les établissements d’enseignement supérieur (y compris les collèges privés) a augmenté de 428 %. » Un certain nombre d’universités israéliennes ont en effet formé des centres d’excellence et embauché des chercheurs israéliens et étrangers de premier plan. D’importantes sommes d’argent ont été consacrées au financement de ces programmes.

La question demeure, cependant, de savoir pourquoi existe-t-il seulement un petit nombre de tels centres et pourquoi toutes les universités israéliennes ne suivent-elles pas ce principe ? En outre, les salaires des maîtres de conférences ont diminué de façon drastique. De plus en plus de chercheurs sont classés comme professeurs débutants et ne sont donc pas éligibles pour d’importantes subventions de recherche. Conséquence : de nombreux chercheurs abandonnent les universités pour des emplois dans le secteur privé ou dans des centres de recherche étrangers qui offrent des salaires nettement plus attractifs.

L’étude du centre Taub révèle également que le tiers des chercheurs de niveau universitaire israéliens est employé par des institutions américaines, un nombre en progression constante.

Et le professeur Dan Ben David, via l’étude Taub poursuit : « Dans les universités américaines, au regard des postes menant à la titularisation, dans les dix premiers départements d’économie, un économiste sur sept est israélien. C’est une perte énorme pour Israël. Aussi cela vaut-il la peine d’encourager les Israéliens à l’étranger à revenir au pays par des mesures incitatives. » Un article cite notamment le Bureau central des statistiques : « En 2011, 14 % des citoyens israéliens dotés d’un doctorat scientifique ou d’un diplôme d’ingénieur vivent à l’étranger pendant une longue période, et n’ont pas l’intention de retourner en Israël. Entre 1985 et 2005, seulement 10,5 % des Israéliens qui ont obtenu un doctorat vivent à l’étranger et n’ont pas l’intention de retourner en Israël. »


Un monde universitaire inadapté


Une autre enquête réalisée par le ministère de la Stratégie économique et le Bureau central des statistiques montre que près de 6 000 scientifiques israéliens qui vivent à l’étranger n’ont pas l’intention de revenir vivre en Israël.

Mais pour autant, le nombre de « cerveaux » qui quittent Israël diminue lentement mais sûrement. Cependant, ceux qui partent maintenant ne reviendront très probablement jamais.

Les institutions universitaires et de recherche aux Etats-Unis offrent aux chercheurs israéliens davantage de postes menant à la titularisation, des budgets plus importants, de meilleures opportunités quant à la qualité des programmes de recherche, des salaires plus élevés et des avantages plus nombreux. Il n’est donc pas étonnant que les cerveaux juifs continuent à inventer des brevets et gagner des prix Nobel, en Amérique et non en Israël.

Le problème principal réside dans le fait que le monde universitaire israélien ne s’est pas adapté à l’époque contemporaine. Nous n’avons pas accordé suffisamment d’importance au maintien des scientifiques à domicile. Les méthodes d’enseignement dans les universités israéliennes demeurent archaïques, alors que le reste du monde s’est modernisé et est plus accessible à des coûts très bas « même pour ceux qui vivent dans la jungle en Afrique.

En revanche, ici, en Israël, le monde académique s’est changé en entreprise. Si l’on peut payer, on peut obtenir un diplôme. Sinon, cela devient impossible. Et cela coûte très cher », en particulier dans les collèges privés, là où la plupart des Israéliens finissent par étudier, car les universités ne peuvent accepter qu’un petit nombre de candidats.

Les universités anciennes reçoivent un énorme budget de l’Etat et offrent des programmes d’études limités, avec des cours enseignés par des professeurs qui, dans bien des cas, ne sont plus de toute première jeunesse.

Les instituts privés (en particulier technologiques) offrent, pour leur part, une variété de filières d’étude et de recherche. Cependant, comme ils ne reçoivent pas de subventions gouvernementales comme les universités, ils exigent des frais d’inscription extrêmement élevés et ne donnent guère d’opportunités de recherche.

Le triste résultat est que beaucoup d’Israéliens de valeur vivent et travaillent à l’étranger. Il y a fort à parier qu’à l’avenir, pour contacter les Israéliens lauréats du prix Nobel, il faudra encore appeler des numéros de téléphone aux Etats-Unis.

L’auteur est un ancien brigadier-général qui a servi comme chef de division au Shin Beth (l’Agence israélienne de sécurité).



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