Un sheikh ami

La tribu du sheikh de Rahma prévoit de déménager dans la nouvelle commune d’Ariha, voisine de Yeroham, qui devrait sortir de terre d’ici 2 à 4 ans.

By YOHAV OREMIATZKI
August 27, 2013 16:25
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Vous êtes assis en tailleur sur des tapis de prière, à moitié adossé sur quelques coussins rectangulaires. A vos pieds, une théière et une cafetière rongée par les cendres chauffent lentement sur un foyer cerclé dans le sol. La tente spacieuse, à l’intérieur de laquelle le sheikh Ode Zanoun reçoit, laisse passer une lumière aveuglante dans son dos. Chaque fois que vous finirez une gorgée de café au goût acidulé et concentré, il vous resservira.

Pour arriver au village de Rahma, il aura fallu traverser la ville juive de Yeroham et continuer pendant 2 ou 3 kilomètres au nord-est jusqu’à une zone industrielle en plein désert rocailleux, où la sortie de route pourrait être fatale à un conducteur inexpérimenté. Entre deux baraquements, des amas de tôle froissée et des arrivées d’eau pas beaucoup plus épaisses que des fils électriques, Ami Tesler doit demander son chemin pour retrouver l’emplacement du sheikh qu’il côtoie depuis un an.

Le responsable du développement local des Bédouins du Néguev claque la bise à son khouya (ami) avec lequel il s’exprime en arabe. Ce dernier commence par se présenter selon l’usage. « Je suis le sheikh de Rahma qui compte 300 familles et environ 1 200 personnes. Le village appartient à la très grande tribu Azazme qui s’étendait dans l’ancien temps de Mitzpe Ramon à Beersheva. Ici, toutes les tribus me soutiennent et acceptent mon autorité ».

L’autorité dont Ode Zanoun parle résulte de 30 ans de service à Tsahal, de 1974 à 2004. « Dans chaque famille, il y a au moins un soldat. Certains ont été blessés pendant les guerres israélo-arabes. Ce sont eux qui m’ont apporté leur soutien », révèle le sage de 58 ans. Or, si les officiels répètent à l’envi que les Bédouins sont pour la plupart « des gens très bien qui ont défendu Israël », Ami Tesler admet à demi-mot qu’ils ne sont plus qu’une centaine par an à s’inscrire à l’armée.

Ode Zanoun semble, pour sa part, être tout sauf un homme partisan ou rancunier. « Nous ne sommes liés à aucune organisation », assure-t-il. Ainsi, après la petite contribution d’un mouvement islamique à la construction d’une école maternelle financée par la mairie, le sheikh fait retirer une inscription que le mouvement avait apposée pour faire croire qu’il avait largement contribué à l’édification du bâtiment.

« Nous avons toujours eu de bonnes relations avec les citoyens et les maires successifs de Yeroham. Mais il n’y avait rien eu d’effectif avant la venue de Doron Almog et Benny Begin », affirme celui dont tribu avait refusé de partir vivre à Segev Shalom en 1977 et Bir Hadadj en 1992, à cause de dissonances internes et d’inadéquation avec les politiques de l’époque. « Quand Doron Almog et le maire de Yeroham Michael Bitton (Kadima) ont compris que les tribus consentiraient à vivre ensemble autre part si les Bédouins étaient consultés, j’ai dit “asseyons-nous et parlons”. »

« Je vivrai dans une maison, mais dans le jardin on fera une tente »

Rahma fait partie des villages dits « non reconnus ». L’absence de revendications territoriales n’a pas toujours été la règle, « mais quand nous avons vu les problèmes qu’elles engendraient », poursuit Ode Zanoun, « nous nous sommes résignés. Ainsi, lorsque nous aurons un endroit où habiter, personne ne nous dira plus : “ne vivez pas ici” ».

Ode Zanoun est la preuve vivante qu’un Bédouin n’a pas besoin d’être jeune pour emménager en ville. « Dans le passé, on se déplaçait avec tentes et moutons. Mais là, comme on est sédentaire depuis longtemps, on veut changer de mode de vie. Le tableau sera bien meilleur dans le futur. Vous n’aurez plus à uriner n’importe où en venant nous voir, et nos enfants n’auront plus à faire 15 kilomètres pour aller à l’école. La hamoula (regroupement de familles) partagera un endroit dédié en dehors du village pour les animaux… »

L’idée que la structure des villages bédouins puisse se dissoudre dans la modernité ne traverse pas l’esprit du sheikh Zanoun. « Nous voulons à la fois la modernité et conserver nos traditions. A Ariha, je vivrai dans une maison, mais dans le jardin on fera une tente pour que mes enfants voient comment on vivait avant. »


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