Volte-face ou la guerre des braves

Avec l’arrivée des réservistes, l’armée réussit à atteindre la frontière de 1967 et au-delà. C’est le tournant de la guerre.

By ABRAHAM RABINOVICH
October 22, 2013 16:33
L'importance des réservistes à Kippour est incommensurable

P18 JFR 370. (photo credit: Tsahal)

Convoqué à Tel-Aviv au lendemain de Yom Kippour par le lieutenant général David Elazar, chef de l’état-major, le général de division Moshé « Moussa » Peled est informé que sa division de réserve blindée ne se rendra pas au Sinaï comme prévu, mais au Golan. « Les Syriens ont franchi la frontière », lui annonce Elazar. « Monte là-haut au plus vite. » Alors que ses chars se dirigent vers le nord, Peled prend les devants et se rend au siège du commandement nord, sur le mont Canaan, près de Safed pour coordonner les opérations avec le général de division Itzhak Hofi, qui commande le front. Il le trouve dans une pièce obscure où il tente de faire un somme.

« Ma division arrive ce soir », déclare Peled. « Où voulez-vous que nous prenions position ? » A son grand étonnement, Hofi préconise de constituer une ligne de défense le long du Jourdain, côté Israël. Cela sous-entend qu’il prévoit que le Golan va tomber.

Malgré son calme affiché, Peled perçoit que Hofi encaisse le contrecoup de l’évolution apocalyptique de la journée précédente. « Je ne suis pas partisan de la défense », réplique Peled. « Je crois que nous devons attaquer. » L’ancien chef d’état-major, le général Haïm Bar-Lev, arrive dans la soirée à la demande d’Elazar, pour examiner la situation avec Hofi. Peled est invité à se joindre à eux. Il propose de pousser vers le nord, à partir du Moshav El Al sur le Golan sud, qui n’est pas encore tombé, en direction de Rafid, à 30 kilomètres au nord-est. Cette route passe à travers les principales lignes de ravitaillement syriennes. En déplaçant sa division en formation compacte, Peled pourra maîtriser tout ce que les Syriens lanceront contre lui, explique-t-il.

Bar-Lev s’entretient au téléphone avec Elazar, qui demande à parler à Peled. « Nous allons attaquer », annonce alors Bar-Lev à Hofi.

A travers les lignes syriennes


A la tombée de la nuit, ce dimanche soir, 12 chars israéliens stationnés à Tel Faris, les derniers chars restant dans le sud du Golan, se préparent à traverser les lignes syriennes. Avec eux, se trouvent 60 soldats également isolés : parachutistes, personnel de renseignement et équipages de chars hors d’usage. Ils vont monter sur les tanks.

Alors qu’ils se mettent en route, le capitaine Ouzi Arieli prend la tête du peloton. Evitant les routes, le convoi s’arrête avant de franchir chaque crête. Les pilotes éteignent les moteurs pour permettre à Arieli de tendre l’oreille. La voie est libre jusqu’à la dernière montée avant la Tapline. Devant eux, quatre tanks sont perchés sur un chemin de terre, juste avant la clôture qui marque le tracé de l’oléoduc enfoui.

Arieli indique qu’ils vont tenter de passer entre les tanks sans faire feu, afin de ne pas alerter les autres forces syriennes dans la région. Il est possible que les équipages soient endormis. Même s’ils sont réveillés, ils n’identifieront pas forcément les tanks israéliens dans l’obscurité. Ils pourront alors franchir la clôture et continuer à travers champs. Le terrain de l’autre côté est sauvage et sans pistes, mais Arieli le connaît bien.

Son tank et celui de derrière passent entre les chars syriens sans incident.

Mais alors que le troisième char approche, l’un des tanks syriens fait feu. Le tir frappe bas et atteint le char israélien sans le détruire. En riposte, une rafale met le feu aux chars syriens. Arieli écrase la clôture de la Tapline et conduit les blindés dans un oued en contrebas, alors que les unités syriennes à proximité envoient des fusées éclairantes.

10 heures pour traverser le Golan


Arieli navigue prudemment à travers le terrain rocheux. Au plus profond des oueds, des précipices apparaissent. Remontant la pente, la colonne se trouve confrontée à une bande de deux kilomètres de feux de brousse. Arieli pourrait faire le tour, mais il craint que ses blindés n’offrent ainsi une cible idéale aux chars syriens tout autour. Le plus sûr, décide-t-il, est de passer à travers le feu.

Le lieutenant Oded Beckman, dans le tank de derrière, respire la terre brûlée tandis qu’il plonge à travers les flammes. Bientôt, il sent une odeur de caoutchouc brûlé près des chenilles. La terre carbonisée brille entre les parcelles de maquis en feu. Les soldats couverts de suie accrochés au-dessus de son tank à quelques mètres ne se discernent que par le blanc des yeux et l’orange des flammes, reflété par les ceintures de munitions drapés sur leurs poitrines.

Regardant en arrière, il aperçoit les chars en arc de cercle – une ligne de mastodontes blindés qui plonge dans un champ de flammes, tels des cavaliers de l’apocalypse. Une scène gravée dans sa mémoire, dont il se souviendra clairement des décennies plus tard.

Avec des pauses fréquentes d’observation et d’écoute, il faudra 10 heures pour traverser l’étroite zone du Golan. C’est déjà l’aube, quand les tanks atteignent Arik Bridge. Les réservistes dans les autochenilles en route pour le Golan leur font signe. Quand ils s’approchent et voient les visages fatigués des jeunes soldats, noircis par la poudre et la poussière, les réservistes gardent le silence.

Après avoir déchargé leurs passagers, les équipages des chars reçoivent l’ordre de se ravitailler, de se réarmer et de retourner à la base du bataillon, à Camp Jordan, sur les hauteurs. Leur combat vient de commencer.


Deux grenades pour cinq tanks


En deux jours de bataille, les conscrits postés sur le Golan réussissent, avec l’aide des premières unités de réserve, à émousser la ruée de l’ennemi. L’attaque syrienne n’a pas encore atteint son apogée, mais un cordon d’unités de réserve commence à se former autour de l’énorme trou creusé dans les lignes israéliennes. Le commandement nord, qui, le dimanche matin s’apprêtait à abandonner le Golan, se prépare, le soir même, à la contre-attaque.

L’abandon de Tel Faris laisse la fortification 116 comme la seule position israélienne le long de la moitié sud de la ligne de cessez-le-feu encore opérationnelle. Sentant la fraîcheur du soir, le lieutenant Yossef Gour enfile un gilet pare-balles pour se réchauffer.

A 20 heures, cinq chars syriens quittent la route de la frontière en direction de la fortification. Le char de tête repousse les véhicules en panne et ouvre le feu.

Comme il ne lui reste que deux cartouches de bazooka, Gour décide de répliquer avec une grenade à fusil, sans être sûr de son efficacité. Dès que le tank atteint la passerelle, il se dresse et tire.

Impossible de voir l’impact, mais le tank se fige et cesse le feu. Il touche le second tank avec une autre grenade à fusil. Lui aussi s’arrête, mais les trois autres véhicules ouvrent le feu.

Au moment où Gour demande à l’artillerie de faire feu, un obus explose derrière lui. Son gilet pare-balles absorbe la majorité de l’impact, mais un éclat d’obus perce un trou profond dans son épaule droite, à la limite du gilet. Il perd alors toute sensation dans son bras et s’évanouit. Ses hommes le transportent dans un bunker, où un médecin bande sa blessure.

Des cris en arabe


Pendant la nuit, le jeune officier se sent flotter près des rives attirantes de la mort, mais à l’aube son esprit commence à s’éclaircir. De temps à autre, les soldats descendent voir comment il va. Ils rapportent avoir repoussé plusieurs attaques. Mais il ne reste plus que dix hommes debout.

En milieu de matinée, les chars syriens commencent à pilonner le fort. La poussière, qui entre par les bouches d’aération, emplit le bunker. Dégagé de ses responsabilités, Gour se sent étrangement calme, jusqu’à ce qu’il entende ce qu’il redoutait le plus – des cris en arabe. Les Syriens sont à l’intérieur du fort.

Il se remet sur pieds et se dirige vers l’entrée du bunker.

Dehors, il pleut. Dans la cour se trouvent trois soldats syriens. L’un d’eux tient une mitraillette dans ses deux mains et balance ses rafales en arc de cercle. Lançant sa jambe gauche sur un jerrycan juste à l’entrée, Gour y fait reposer son fusil et tire en automatique de la main gauche. Les Syriens échappent aux balles, mais disparaissent hors de vue. Soudain, il entend des grenades et des tirs d’armes légères.

Les autres soldats israéliens, qui ont trouvé refuge dans les tranchées pour se mettre à l’abri des tirs du tank, ne se sont pas rendu compte de l’infiltration syrienne, jusqu’à ce que leur parviennent le bruit des coups de feu dans la cour.

Ils contre-attaquent aussitôt, tuent certains des assaillants et mettent les autres en fuite. Sous le coup de sa poussée d’adrénaline, Gour reprend son poste à la passerelle.

Pas d’autre choix que la victoire


Avec sa brigade en état d’alerte dimanche soir, le colonel Ori Orr se trouve dans l’impossibilité de convoquer ses officiers qui, pour cela, devraient quitter leurs postes. Au lieu de quoi, il marche le long de la ligne pour leur parler directement sur leurs tanks. Compte tenu des lourdes pertes, la quasi-totalité des officiers doit être affectée à de nouvelles fonctions. Orr s’arrête dans l’obscurité pour écouter les conversations des soldats.

Il est lui-même, à n’en pas douter, au centre de toutes les discussions. Sa voix sur le réseau radio, calme et autoritaire, est essentielle à la cohésion de la brigade.

Dans un livre écrit par Haïm Sabato, étudiant de yeshiva qui a servi comme artilleur dans la brigade de Orr, l’auteur décrit le commandant de la brigade qui monte sur son char d’assaut dans l’obscurité. En se présentant, le colonel tire une barre de chocolat de sa poche de chemise et la partage entre les membres d’équipage. « Je sais que c’est difficile pour vous », déclare-t-il. « Vous êtes jeunes. C’est difficile pour moi aussi. J’ai combattu dans une guerre ardue [la guerre des Six Jours], mais ici c’est complètement différent. Avant l’aube, nous allons attaquer en direction d’Hushniya. Votre compagnie fournira le tir de couverture. Nous avons perdu beaucoup de chars. Vous avez perdu le commandant de votre bataillon ainsi que le commandant de votre compagnie. Mais nous allons gagner. Nous n’avons pas le choix. »


Le bataillon renaît de ses cendres


A l’hôpital de Safed, le major Shmouel Askarov a reçu des visiteurs des rapports désastreux sur la situation au front. Sa brigade, la 188e, a en effet cessé d’exister. Ses commandants supérieurs sont morts. Les soldats ont d’eux-mêmes commencé à se replier.

Dans le lit d’à côté se trouve un officier au visage et aux cheveux blonds noircis par les brûlures et la suie. Il semble dormir, mais ne cesse de se retourner et de répéter : « Quel carnage ! » Askarov reconnaît Zvika Greengold, avec qui il a servi.

Tôt, lundi matin, Askarov se glisse hors de l’hôpital, sans se faire repérer par les médecins et se dirige vers le Golan en jeep. Il fait halte au pied des hauteurs, où se trouve une base de blindés.

Sa brigade démantelée, il décide d’organiser une nouvelle force et de la mener au combat. Il y a 150 hommes à la base. Il les rassemble et leur parle aussi fort que ses cordes vocales endommagées le lui permettent. Il faut remonter sur les hauteurs, explique-t-il. On a besoin de chacun. Des camions pour les transporter attendent dehors.

Pendant un instant, il semble que les soldats soient prêts à le suivre, mais un officier prend la parole. « Je suis gradé et j’ai pris la fuite. Vous pouvez me mettre en prison, mais je ne vais pas retourner dans cet enfer. » Pour les autres, cela sonne plus comme la voix de la raison que l’appel à l’héroïsme d’Askarov. Il part seul.

A Camp Jordan, il trouve les tanks de retour de Tel Faris. La plupart ont été endommagés. Askarov rassemble les hommes. Ils sont visiblement découragés. La situation est désespérée, déclare-t-il. Les tanks doivent pourtant être prêts au combat pour le lendemain matin.

Malgré sa voix rauque et ses blessures, sa détermination ne laisse personne indifférent. La réponse cette fois-ci est enthousiaste. Les mécaniciens grouillent autour des chars endommagés, en désossent certains afin d’en réparer d’autres. A un moment donné, un colonel du commandement nord apparaît. Choqué par l’apparence d’Askarov, il lui ordonne de retourner à l’hôpital. « C’est moi qui commande la brigade maintenant », répond Askarov. Le colonel abandonne.

Peu avant l’aube, quelqu’un frappe Askarov sur l’épaule. C’est le lieutenant-colonel Yossi Ben-Hanan, qui commandait le bataillon d’Askarov jusqu’au mois précédent. Il était en lune de miel au Népal quand il a entendu la BBC rapporter le déclenchement de la guerre. Askarov remet sans difficulté le commandement de la force – 11 tanks – à Ben-Hanan. Leur ancien bataillon est en train de renaître de ses cendres.

Combat rapproché


Gour conduit ses hommes à la fortification 116, lundi matin, pour récupérer kalachnikovs et munitions sur les Syriens morts. Les alentours sont encombrés de chars et de véhicules blindés. 70 corps jonchent le sol après deux jours de bataille. Tard dans l’après-midi, une jeep apparaît sur la piste qui mène au fort. Deux membres du personnel de reconnaissance de la division de Moussa Peled en sortent et déclarent que des autochenilles sont en route pour les évacuer.

Peled déplace sa division nord sur un front étroit afin de présenter un barrage infranchissable, à l’approche de la principale route d’approvisionnement syrienne. Les Syriens s’empressent de répliquer.

Des nuages de poussière signalent l’approche de deux colonnes de blindés, l’une en provenance de Hushniya à l’ouest et l’autre de l’autre côté de la frontière à l’est. Pendant trois heures, chars israéliens et syriens s’affrontent en combat rapproché. A l’issue de l’opération, des dizaines de tanks syriens gisent sur le champ de bataille, tandis que le reste s’est retiré vers l’arrière.

Pour arrêter la division de Peled, les Syriens font appel, pour la première fois, à un grand nombre d’éléments d’infanterie armés de missiles Saggers et de lance-roquettes, ainsi que de canons antichars. Peled ordonne un barrage roulant d’artillerie déployé devant ses blindés. C’est la réponse efficace contre les chasseurs de tanks qui avait fait défaut au Sinaï.

La guerre de la 7e brigade


A l’extrémité nord du plateau du Golan, la 7e brigade est engagée dans sa propre guerre, détachée de ce qui se passe ailleurs. Elle réussit à bloquer le passage de Kuneitra, une vallée sinueuse à travers laquelle les Syriens tentent une percée majeure. La brigade a perdu plus de la moitié de ses tanks, mais le moment critique est seulement maintenant à portée de main.

Le haut commandement syrien a réuni la plus grande force jamais mobilisée dans ce secteur. Celle-ci comprend 70 chars de la garde présidentielle commandée par Rifat Assad, le frère du président Hafez el-Assad. Les blindés syriens dans ce secteur sont quatre fois plus nombreux que ceux du colonel Avigdor Ben-Gal.

Le président Assad suit la bataille décisive depuis la salle de commandement de l’état-major syrien, et encourage les commandants sur le terrain par radio.

Les hommes de Ben-Gal sont épuisés. Un officier s’endort pendant que son commandant est en train de lui parler. Ici et là, des chars commencent à se replier sans autorisation.

Les armées rivales sont engagées dans la dernière ligne droite. Un dernier effort, une minute d’endurance de plus, peut faire toute la différence.

La journée de mardi commence avec le barrage le plus massif que la brigade ait jamais essuyé. Ben-Gal appelle le commandant de bataillon Avigdor Kahalani. « Place tes chars dans mon secteur. Vous me servirez de réserve. » « J’arrive », répond Kahalani.

Ben-Gal a pris position près du kibboutz Elrom, sur une colline à deux kilomètres derrière les principales rampes de tanks qui surplombent la vallée. Kahalani aperçoit le feu nourri de l’artillerie dans la région et entend des appels à munitions.

Il ne peut y avoir plus d’une dizaine de tanks intacts sur place.

Ben-Gal a ordonné aux tanks de s’éloigner des rampes en raison du pilonnage intensif, mais ne peut désormais obtenir aucune réponse de leur part. Après quatre jours de direction active, il est en train de perdre le contrôle, alors que ses officiers sont touchés et que ses ordres ne sont pas transmis. Il décide d’effectuer une dernière tentative pour consolider le front.
« Kahalani, c’est Yanosh. Sors. Vite. Terminé. »


La peur au ventre


Kahalani attendait impatiemment cet ordre. Il commence à avancer. La rampe centrale est en vue. Les blindés israéliens sont dispersés 500 mètres en arrière.

Il choisit de les ignorer pour le moment. Kahalani se dirige vers un oued sur la gauche. C’est par là que les chars syriens ont pénétré sur les hauteurs du terrain israélien ces derniers jours. Kahalani veut s’assurer que la rampe est vide avant de reprendre le terrain. Il contourne un mur de pierre et se trouve face à face avec trois tanks syriens. Son mitrailleur, David Killion, les touche avant qu’ils ne puissent tirer.

Un tank syrien sort de l’oued et Killion le transperce aussitôt. Quelques instants plus tard, un autre T-62 émerge et Killion l’arrête également. Kahalani cherche autour de lui un tank à positionner à la tête de l’oued. Il n’en voit pas et ordonne à son chauffeur de grimper sur un tertre qui surplombe l’oued sur toute sa longueur. En quelques minutes, Killion descend cinq chars de plus. Cela règle le problème de l’oued, mais Kahalani a maintenant une vue plongeante sur la vallée derrière.

Une masse de chars se dirige vers la ligne israélienne.

Derrière la rampe de tir, les blindés israéliens sont dispersés comme des brebis perdues, à quelques centaines de mètres de Kahalani, leurs équipages inconscients du danger qui approche. Il faut absolument les voir regagner la rampe avant que les Syriens n’y arrivent en force. Seul l’avantage d’une position de tir supérieure peut compenser la disparité en nombre.

Kahalani lance un appel sur sa radio, mais reçoit peu de réponses. Il se rend compte que la plupart des commandants de tanks choisissent de l’ignorer. C’est leur quatrième journée consécutive de bataille. Ils sont sous les bombardements d’artillerie lourde et l’armée de l’air syrienne a touché plusieurs d’entre eux. Plus de la moitié de leurs camarades sont morts ou blessés, et ils ont à peine dormi depuis que la bataille a commencé. Ils ne peuvent plus se résoudre à affronter le barrage de feu nourri sur la rampe. Ils ont atteint leur limite.

Dans le tank avec Kahalani, le lieutenant Gidi Peled, son officier des opérations, sent la peur lui tenailler le ventre depuis le début de la guerre. Il a également vu la peur traverser le visage de Kahalani. Mais jusqu’à présent, le bataillon a opéré comme une voiture de course bien réglée, avec la peur comme compagnon de route. Maintenant, celle-ci semble avoir pris les commandes.

A deux doigts du désespoir


Un dilemme cauchemardesque saisit Kahalani. Il est le seul à voir le danger approcher et le seul à pouvoir mobiliser les équipages afin qu’ils regagnent la rampe. Seul son exemple personnel peut pousser les chefs de tanks paralysés à se mettre en mouvement.

Mais il ne peut ni abandonner l’oued, à travers lequel les chars syriens pourraient déboucher, ni établir un contact radio avec la plupart des tanks. Il essaye de passer en revue les diverses options qui s’offrent à lui, sans pouvoir en retenir aucune.

« Kahalani, au rapport. » La voix de Ben-Gal est tendue.

« Ici Kahalani. Je ne parviens pas à contrôler les tanks. Ils dérivent constamment vers l’arrière. » Dans ses rapports depuis le début de la guerre, il essaye toujours d’éviter de paraître alarmiste pour ne pas aggraver le fardeau du commandant de brigade. Même ce rapport est formulé avec retenue, mais la réalité parle d’elle-même. Ben-Gal répond qu’il va essayer de lui envoyer d’autres blindés.

Kahalani commence par s’adresser aux tanks situés derrière la rampe et déclare : « Ici le commandant du bataillon. Que celui qui m’entend lève son drapeau. » Dix tanks se trouvent à proximité. La plupart lèvent leurs drapeaux. « Nous devons regagner la rampe. Sinon… » Ses remarques sont interrompues par les bombes de deux avions. Malgré la puissance des explosions, aucun tank n’est touché. Quand le deuxième remonte, Kahalani aperçoit une étoile de David sur sa queue. Il est à deux doigts de désespérer.

En avant !


Sur son flanc droit, un commandant de compagnie, le major Meir Zamir, rapporte à Ben-Gal qu’il ne lui reste que trois tanks et presque plus de munitions. « L’aide est en route », le rassure Ben-Gal. « A juste un quart d’heure. » « Je ne sais pas si je peux tenir encore un quart d’heure. » Kahalani rétablit le contact avec les tanks derrière la rampe. « Ici le commandant du bataillon », reprend-il. « Une grande force ennemie se trouve de l’autre côté de la rampe. Nous allons avancer. En avant ! » Son tank se met en route et quelques autres commencent à le suivre avec hésitation. Deux chars syriens parviennent au-dessus de la rampe. Killion tire avec d’autres blindés et détruit les deux chars syriens. Les centurions qui s’étaient déplacés vers l’avant se retirent maintenant vers l’arrière.

Ben-Gal adresse un message radio à Kahalani pour l’informer qu’il lui envoie des tanks sous le commandement d’Eli Guéva. Ben-Hanan conduit d’autres chars pour soulager Zamir.

Regardant derrière lui, Kahalani aperçoit le nuage de poussière soulevé par les blindés qui s’approchent au loin. Pour la première fois depuis le début de la bataille, ce jour-là, un rayon de lumière apparaît.

« Ici le commandant du bataillon », déclare Kahalani, qui réalise que les ordres directs n’ont aucun effet. « Regardez le courage de l’ennemi qui monte en position devant nous. Je ne sais pas ce qui se passe chez nous. Ce n’est que l’ennemi arabe auquel nous sommes habitués. Nous sommes plus forts qu’eux. Formez une ligne avec moi. J’agite mon drapeau. En avant ! » Il parle d’un ton égal, mais hurle le dernier mot.

La vallée des larmes


Un commandant de peloton est assis à l’arrière, dans son tank, tremblant de peur. Le reste de son équipage est dans le même état, les nerfs brisés. Il n’a pas fui, se répète le lieutenant à lui-même à plusieurs reprises, il n’a pas fui. Il a entendu les appels de Kahalani à la radio, mais n’a pas répondu. Cette fois-ci, il est piqué au vif par les paroles du commandant. Est-ce qu’il sous-entend qu’ils feraient preuve de lâcheté ? « En avant ! », commande le lieutenant au conducteur de tank.

« Ne vous arrêtez pas », lance Kahalani, tandis que les véhicules se mettent en ligne de formation. « Continuez à avancer. » Les écoutilles sont maintenant ouvertes, mais les commandants restent bas dans leurs tourelles, les yeux juste au-dessus du bord. Tout le monde redoute ce qui les attend.

Remontant la pente, ils doivent se frayer un chemin entre les tanks qui gisent sur le flanc. Ce n’est qu’au bout des derniers mètres dans les positions de tir qu’ils peuvent apercevoir la vallée. Le passage de Kuneitra est noir de véhicules.

Parmi la masse de chars et de véhicules renversés au cours des précédents jours de combats, des dizaines de blindés avancent obstinément. Les plus éloignés se trouvent à 915 mètres environ, les plus proches à seulement 45 mètres.

Les centurions ouvrent le feu. Chaque équipage mène maintenant son propre combat et déclenche la peur et la fureur refoulées.

Askarov à nouveau blessé


« Visez seulement les tanks qui bougent », lance Kahalani. On aperçoit des équipages syriens qui sautent des chars et se ruent vers l’arrière. Les centurions de Guéva parviennent maintenant à la rampe de Kahalani et se joignent aux tirs. Pour la première fois, les chars syriens semblent vaciller. A la fin, il n’y a plus de cibles mobiles.

L’attaque syrienne sur le flanc droit de Ben-Gal atteint également son apogée. Zamir, qui n’a plus que deux tanks, commence à reculer. La force dirigée par Ben-Hanan arrive à ce moment précis. Ben-Hanan croise Zamir et lui lance un nonchalant « Shalom ». Se haussant sur un léger monticule, Ben-Hanan voit un T-55 s’avancer vers lui à juste 45 mètres.

« Stop ! », crie-t-il. « Feu ! » Son combat vient de commencer.

Askarov prend position aux côtés de Ben-Hanan alors que le reste de l’unité forme une ligne de bataille. Des éclats d’obus criblent le visage de Ben-Hanan et lui cassent ses lunettes.

Il passe le commandement à Askarov et se retire brièvement pour se faire soigner par un médecin.

Askarov frappe un tank à 37 mètres de lui, mais il est touché à la tête par une balle et gravement blessé. Une fois de plus, il est transporté hors du champ de bataille.

Ben-Gal, qui en dehors de quelques petits sommes n’a pas dormi depuis quatre jours, s’avance pour observer le reflux de la vague syrienne. En contrebas, la vallée s’est transformée en un vaste dépotoir de 260 chars, ainsi que de véhicules blindés.

Tisser des liens fraternels


Ailleurs sur le Golan ce mardi, les derniers Syriens sont repoussés au-delà de la ligne de cessez-le-feu de 1967. Le haut commandement décide de donner un jour de repos aux troupes épuisées avant de pousser vers Damas.

Kahalani réunit ses officiers avant la contre-attaque, jeudi matin. Il scrute leurs visages tandis qu’ils sont assis par terre. La plupart sont des remplaçants. « Pour tous ceux qui viennent de nous rejoindre et ne savent toujours pas où ils sont, vous êtes au 77e bataillon de la 7e brigade. Le commandant de bataillon Kahalani se tient par hasard devant vous ». Un sourire hésitant apparaît sur les visages tendus. « Avant de vous expliquer quelle est notre mission, je veux savoir qui vous êtes et quelles sont vos fonctions. » Il demande à chaque nouveau venu d’énoncer à quelle compagnie il a été affecté, ce qu’il a fait depuis le début de la guerre et de quelle unité organique il vient. Certains sont des réservistes. Kahalani pose à chacun une dernière question personnelle – de quelle partie du pays il vient, ce qu’il fait dans le civil, s’il est marié, combien d’enfants il a.

Peled, habitué au ton austère des séances d’information de l’armée permanente, est dérouté par ces questions personnelles. Qu’ont-elles à voir avec ce qui se passe maintenant ? C’est seulement plus tard qu’il finira par comprendre que Kahalani tissait un réseau humain, pour faire de ce groupe disparate d’étrangers jetés ensemble sur un lointain champ de bataille une troupe fraternelle prête, dans les moments de danger qui se présenteront prochainement à eux, à risquer la mort – parce qu’il le leur demandera.

Ce n’est qu’après avoir établi ce lien que Kahalani se tourne vers Peled et lui demande de dérouler la carte. « La brigade a reçu l’ordre de percer les lignes syriennes », déclare Kahalani. « Notre bataillon va diriger l’attaque. » Il indique leur itinéraire et énonce l’ordre dans lequel les unités vont se déplacer. « Je vous souhaite bonne chance. Et surtout : battez-vous comme des lions. Nous nous mettons en route dans 20 minutes. A vos tanks ! »


La quantité devient la qualité


Le retournement de situation sur le front égyptien arrivera quelques jours plus tard, avec la traversée d’Israël du canal de Suez.

La division du général Avraham Adan parcourt le désert pour couper la IIIe armée égyptienne et éliminer en chemin les batteries antiaériennes, ce qui va permettre d’ouvrir le ciel à l’armée de l’air.

Un général américain qui a effectué une étude approfondie de la guerre de Kippour et de ses implications pour l’armée américaine, le général Donn Starry, estime que le conflit a été d’une intensité sans précédent. Il a impliqué plus de chars que dans toutes les batailles de la Seconde Guerre mondiale, sauf peut-être la bataille de Koursk en Union soviétique.

En plus de cela, les canons de tanks étaient maintenant plus mortels, plus précis et avaient une portée plus grande. Des bataillons de chars entiers ont été décimés en quelques heures.

Le rapport de Starry est basé sur la performance des véhicules, mais il s’est permis de tirer des conclusions sur le facteur humain et sa contribution au succès d’Israël. « Il ne fait aucun doute que les batailles sont encore gagnées par le courage des soldats, la personnalité des officiers et l’excellence au combat d’unités bien entraînées », écrit-il. « Dans une bataille moderne, le résultat dépend de facteurs autres que les chiffres. » Les officiers israéliens sont arrivés à une conclusion un peu moins rassurante. Aussi bien Ben-Gal qu’Adan ont noté, lors d’interviews, que si la quantité – à savoir le nombre de tanks ennemis – est assez importante, « la quantité devient la qualité. » C’est Orr qui a mis le doigt sur un aspect fondamental du revirement de l’armée, au cours d’une conversation avec l’équipage d’un tank de Sabato, au premier jour d’un âpre combat. « Nous allons gagner. Nous n’avons pas le choix. »


L’auteur a signé La guerre de Kippour.
Contact : abra@netvision.net.il



Related Content

February 11, 2018
Les nouveaux « judaïsants »

By DAN HUMMEL