Tuer l’EI dans l’œuf

Alors que l’Occident commence à prendre conscience de la menace, l’avancée de l’Etat islamique est au point mort. L’EI serait-il un simple phénomène passager ?

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November 11, 2014 12:22
Tuer l’EI dans l’œuf

Tuer l’EI dans l’œuf. (photo credit: REUTERS)

L’ancien ministre de la Défense Ehoud Barak et l’ancien chef d’état-major Gabi Ashkenazi n’ont pas grand-chose en commun. Vu leur passé houleux, c’est presque un euphémisme de dire qu’ils se détestent cordialement.
Pourtant, ils partagent tous les deux la même perception de la menace posée par l’Etat islamique. Elle est, selon eux, largement exagérée par les médias occidentaux, les experts du Moyen-Orient et, dans une certaine mesure, les dirigeants politiques. Et Israël ne fait pas exception.

C’est ce qu’exprime Barak au cours d’une récente interview télévisée. Le même point de vue est défendu par Ashkenazi sur des forums fermés. Et ils ne sont apparemment pas les seuls.

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Dans une série de réunions et d’entretiens, des experts du renseignement et de la sécurité israéliens, européens et américains, qui souhaitent rester anonymes, ont émis la même opinion.

« Sans vouloir minimiser les succès militaires indéniables de l’Etat islamique en Irak et en Syrie, replacé dans un contexte historique, cela ne constitue rien de plus qu’un épisode passager », déclare un de ces analystes. Et de comparer l’EI à al-Qaïda : « Après le 11 septembre, Oussama ben Laden et son groupe étaient considérés comme la plus grande menace existentielle de l’humanité. Les Etats-Unis ont envahi l’Afghanistan, écrasé le noyau dur d’al-Qaïda, et dispersé ses militants et sympathisants. Cela a certes donné lieu à plusieurs attaques terroristes sanglantes en Indonésie, à Madrid, à Londres, au Maroc et à Istanbul, mais d’autres complots ont été déjoués. Depuis cinq ans, l’intensité des opérations d’al-Qaïda a cependant diminué et la menace est moindre. »

« Le monde du renseignement a compris le mode de fonctionnement d’al-Qaïda, a réussi à recruter des agents et infiltrer le mouvement terroriste », affirme un autre expert. « Al-Qaïda n’est plus aujourd’hui qu’une nuisance avec laquelle il nous faut vivre. »

Tôt ou tard, la même chose va à coup sûr arriver à l’EI, déclarent de nombreuses personnes interrogées à ce sujet.
« Ne nous trompons pas ! Il ne faut pas se faire d’illusion. L’Etat islamique ne va pas disparaître en un jour. On en a certainement pour quelques années, du moins tant que la guerre civile continue en Syrie. Mais dans un avenir plus ou moins proche, il va assurément perdre du terrain », affirme l’un d’eux.

Une tendance à la mode

Un autre ancien haut responsable du renseignement qualifie le mouvement djihadiste « de tendance à la mode. Une mode qui a réussi à promouvoir et commercialiser son image de marque comme un produit unique et ainsi suscité une demande importante. »

Les « clients » de Daesh (acronyme arabe du mouvement salafiste) sont les milliers de volontaires de l’organisation, des musulmans occidentaux immigrants de la deuxième ou troisième génération, ainsi que des dizaines de milliers de fanatiques arabes. Tous sont à la recherche de sensations fortes, d’aventure, une sorte d’exutoire à leur agressivité retenue, avec en prime l’accès au sexe facile sous couvert d’autorisation religieuse.

Aujourd’hui, « tout le monde en parle ». C’est le résultat d’un marketing impressionnant, adopté par son leadership, à savoir l’affichage sans retenue de ses méthodes cruelles, horribles pour semer la terreur dans le monde occidental. Massacres de rivaux, décapitations et lapidation, torture, viol, et conversions forcées : toute une panoplie de mesures à l’encontre des valeurs et de la morale de base.

Mais cela en soi ne suffit pas. Comme le déclarait le ministre et diplomate israélien chevronné Eliyahou Sasson, il y a 60 ans : « Si l’on agit en douce, c’est comme si l’on n’avait rien fait ».

Les experts en marketing de l’Etat islamique ne connaissent probablement ni Sasson ni sa fameuse phrase, mais ils maîtrisent clairement l’art de la propagande et de la manipulation. Non seulement ils agissent avec une ultime brutalité, mais ils font aussi en sorte que leurs actes brutaux soient diffusés, vus et entendus sur toute la planète.

L’horreur sur Facebook

Par le biais des technologies numériques de pointe, ils produisent de petits clips, rapides et habiles et s’empressent de les télécharger sur Internet pour diffuser des messages qui attirent un public croissant parmi les jeunes musulmans exclus et marginalisés à travers le monde.

Cette campagne effroyable est, sans aucun doute, l’œuvre de professionnels qui agissent de sang-froid. De toute évidence, certains d’entre eux, sinon tous, sont des bénévoles occidentaux instruits, qui ont acquis une expérience, une créativité et un savoir-faire en matière de relations publiques ultramodernes.

Ce n’est plus un mystère : l’EI possède bel et bien des « centres médiatiques » connus sous les noms d’« Al Hayat » et « Al Itisam al-Furqan », qui opèrent depuis des bases secrètes dans les zones sous son contrôle en Irak et en Syrie. Ils assurent la production de clips et de messages, relayés par un réseau mondial clandestin de sympathisants, qui diffuse ce matériel sur toutes les plateformes disponibles de YouTube à Twitter en passant par Facebook.

C’est ce qui fait toute la différence entre al-Qaïda et Daesh : pas seulement les nuances de perception religieuse quant à savoir qui est l’ennemi visé, mais aussi l’approche vis-à-vis des médias sociaux ainsi que la capacité à diffuser des messages dans le monde entier. En ce sens, l’EI fait figure de guépard, rapide et agile, et al-Qaïda plutôt de tortue à la traîne. L’agilité et la capacité d’adaptation de l’Etat islamique lui ont permis de repousser les cyberattaques des agences de renseignement occidentales contre ses activités Internet et de reconstruire ses réseaux endommagés.

Quand l’Occident s’en mêle

Le succès des campagnes de propagande et de terreur de l’EI pourrait bien cependant, de façon paradoxale, entraîner sa perte. Cela rappelle, en quelque sorte, la dialectique du philosophe allemand Georg Friedrich : il stipule que chaque thèse contient en germe son antithèse prête à se déchaîner pour la détruire. L’appareil de propagande avancé du mouvement djihadiste est lui-même en train de générer sa propre disparition.

Au cours de ses deux premières années d’existence, ses actes ignobles – décapitations, viols, crucifixions et massacre de ses ennemis réels ou imaginaires en Irak et en Syrie – sont passés quasiment inaperçus. Tant que les musulmans se tuaient entre eux, médias et politiciens occidentaux n’en avaient cure. Tout a basculé quand ils se sont mis à décapiter des Occidentaux et à afficher leurs actes immondes sur les médias sociaux.

« Cela a été leur plus grosse erreur », déclare un expert de la sécurité. « Leurs premiers succès en Irak et en Syrie ont dû leur monter à la tête. Ils sont devenus arrogants et sûrs d’eux-mêmes, certains qu’ils pourraient agir de même avec l’Occident. »
Cette provocation directe a choqué l’opinion publique et les médias occidentaux. Perçue comme une menace, elle a entraîné une réaction en chaîne. Sous la pression populaire, les gouvernements, menés par le président américain Barack Obama, ne pouvaient plus rester les bras croisés.

Ainsi, lentement et à contrecœur, l’administration américaine a commencé à réagir. Une coalition internationale a été mise en place pour fournir le cadre juridique à une action militaire et les frappes aériennes ont commencé.
Selon les experts militaires, notamment israéliens, ces frappes aériennes mesurées semblent toutefois insuffisantes. Jusqu’à présent, en plus de six semaines, elles n’ont pas dépassé quelques centaines.

Mais, malgré leur faiblesse, les dommages entraînés ont bel et bien freiné l’avance de l’Etat islamique : ses chars et son artillerie lourde sont détruits, ses installations de production de pétrole (sa principale source de revenus) ont été bombardées, ce qui le met à bas financièrement.

Plus dure sera la chute

Grâce à la couverture aérienne, les Kurdes irakiens ont réussi à reprendre le barrage de Mossoul. Les milices chiites irakiennes, soutenues par l’Iran, ont repris certaines villes. Daesh est loin d’avoir conquis Bagdad. En Syrie, le long de la frontière turque, l’enclave kurde de Kobani, résiste et les djihadistes n’ont pas réussi à pénétrer dans le centre de la ville.
Mais, peut-être plus important que le succès sur le champ de bataille, le monde se réveille enfin face à la menace de l’EI. Pour la première fois depuis de nombreuses années, les pays arabes et occidentaux, et même l’Iran, sont d’accord. Leur intérêt commun est d’arrêter l’avancée de l’Etat islamique.

Pourtant, même s’ils y parviennent, les problèmes de la région ne sont pas près de disparaître.
« L’Etat islamique n’est pas seulement une source d’inquiétude. C’est aussi le symptôme de la désintégration du Moyen-Orient conçu, il y a une centaine d’années, par l’accord colonial franco-britannique Sykes-Picot, qui visait à diviser la région en sphères d’influence et d’intérêts », déclare un analyste du renseignement.

Ce qui avait commencé comme le « printemps arabe » – un véritable soulèvement populaire pour la démocratisation, la distribution plus équitable des ressources nationales et une campagne contre la corruption – s’est transformé en une éruption volcanique qui sème dans son sillage la désintégration des Etats (il suffit de regarder du côté de la Syrie, de l’Irak, de la Libye et du Yémen) et menace d’entraîner les autres dans le chaos.

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