Pas de trêve pour Bibi

La guerre de Gaza a pris fin. Mais le Premier ministre doit maintenant relever de nouveaux défis face aux attaques de ses adversaires de tous bords

By LESLIE SUSSER
September 18, 2014 16:35
Pas de trêve pour Bibi

Pas de trêve pour Bibi. (photo credit: MARC ISRAEL SELLEM)

D’abord, vient la question de la chute de popularité de Binyamin Netanyahou, avec un taux de satisfaction passé de 77-82 % au plus fort des combats à 38-50 % après la fin apparemment peu concluante de la guerre. Ensuite, la perte de terrain au sein du gouvernement et de son parti, le Likoud.

Au moment où les armes se sont tues, fin août, le cabinet de guerre, déjà dysfonctionnel, du Premier ministre était devenu un véritable guêpier qu’il évitait de convoquer. Sans compter les mécontents du Likoud qui hurlent à son éviction, devant son échec évident à mettre le Hamas KO.

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Sa gestion prudente de la guerre, qui lui a valu les applaudissements du centre-gauche, loin d’être son allié naturel, complique encore plus la position délicate de Netanyahou.

Dans la phase cruciale des accords d’après-guerre, à même d’influencer la position régionale et internationale d’Israël pour les années à venir, il est en butte à ses rivaux de la coalition et de l’aile droite de son parti, qui cherchent à engranger des bénéfices politiques à ses frais, en le décrivant essentiellement comme faible et indécis.

Il se trouve donc fortement gêné aux entournures pour prendre d’ambitieuses initiatives de paix régionale. Même s’il choisissait cette voie, ce qui est loin d’être certain, il lui serait pratiquement impossible d’obtenir le soutien de la coalition ou de son parti.

Le chouchou des sondages

Netanyahou détient cependant une carte maîtresse. La plupart des Israéliens voient en lui le seul homme politique actuel qui possède de véritables compétences de Premier ministre. Un récent sondage, effectué par le très sérieux Dialog Institute, montre que 42 % des personnes interrogées voient en lui le politicien le mieux placé pour être Premier ministre, le leader de l’opposition travailliste, Itzhak Herzog, arrivant loin derrière en seconde position avec seulement 12 %.

Ses rivaux de la droite au sein du cabinet, le ministre des Affaires étrangères Avigdor Liberman (Israël Beiteinou) et le ministre du Commerce Naftali Bennett (HaBayit HaYehoudi) recueillent seulement 11 % chacun. Quant au ministre des Finances centriste, Yaïr Lapid, leader de Yesh Atid (dont Netanyahou redoute les manigances pour mettre au point une constellation politique légèrement bancale afin de l’évincer), il n’obtient que 4 %.

Compte tenu des provocations incessantes du gouvernement et du fort sentiment anti-Netanyahou qui anime le Likoud, certains voient l’avenir sombrement. Selon les bruits de couloir, le Premier ministre pourrait bien être tenté de rompre avec le parti et/ou de former une nouvelle coalition de centre-gauche afin de promouvoir les initiatives de paix israélo-palestiniennes et régionales.

En effet, Netanyahou a parlé publiquement de développements régionaux importants – « et pas tous négatifs » – qui ouvrent de nouveaux horizons politiques. Mais rares sont ceux à croire qu’il franchira le pas. Pour eux, la même prudence, qui a empêché une opération terrestre de grande envergure dans la bande de Gaza, saura le retenir.

Il est encore trop tôt pour dire si l’attitude modérée de Netanyahou pendant la guerre a produit pour Israël la « victoire militaire et diplomatique majeure » qu’il prétend. Selon lui, dans l’ère de combats « post-héroïques », où les armées modernes préfèrent atteindre leurs objectifs militaires par une puissance de feu écrasante plutôt qu’avec les bottes sur le terrain, l’armée israélienne a réussi à frapper durement le Hamas. La force de dissuasion a été rétablie, sans tomber dans le piège de l’envoi de troupes au fin fond du réseau de tunnels de Gaza.

Une telle démarche, insiste Netanyahou, aurait coûté beaucoup plus de vies humaines des deux côtés, et peut-être entraîné Israël à devoir prendre le contrôle de Gaza. Sa réputation sur la scène internationale en aurait été encore plus ternie et, à long terme, l’Etat hébreu aurait probablement récolté bien moins de réels dividendes pour sa sécurité nationale que ne l’a fait Tsahal grâce à ses frappes aériennes.

Avec le Hezbollah, l’Etat islamique (ex EIIL) et al-Qaïda à ses portes, le Premier ministre affirme avoir pris une décision consciente afin de ne pas risquer de voir l’armée « s’enliser dans le bourbier de Gaza ».

Les faucons à l’affût

Trois critères principaux doivent permettre de mesurer la réussite de l’opération Bordure protectrice ou son contraire : la dissuasion – combien de temps le calme va-t-il régner avec Gaza, et cela va-t-il dissuader d’autres ennemis potentiels ?
Le développement politique dans la bande de Gaza : l’influence du Hamas va-t-elle augmenter ou diminuer ?

Les nouvelles réalités diplomatiques : la guerre va-t-elle conduire à une collaboration plus large avec les Palestiniens et la région, notamment à la démilitarisation effective de la bande de Gaza et de la Judée-Samarie ?

Les faucons de sa coalition orageuse accusent Netanyahou d’avoir manqué une occasion en or de détruire la force de combat du Hamas. De l’avis de Bennett, l’amélioration de la sécurité d’Israël ne passe pas par des accords politiques ténus, mais par la défaite des terroristes au combat et le démantèlement de leur infrastructure. Pour lui, l’expérience de Gaza montre en outre que la solution à deux Etats pour la paix israélo-palestinienne constituerait une menace inacceptable pour l’Etat hébreu.
« L’illusion de l’Etat palestinien est morte dans les tunnels de Gaza », déclare-t-il. « Dans le monde de l’EI, du Hamas, du Hezbollah et de l’OLP, rien ne peut se substituer à la force, et il ne peut y avoir de pardon pour le retrait du territoire », ajoute-il. Ce genre de discours musclé trouve clairement un écho auprès de l’électorat israélien. Les derniers sondages montrent que Bennett gagnerait 17 sièges à la Knesset (par rapport aux 12 qu’il détient actuellement) en cas de nouvelles élections, ce qui ferait de HaBayit HaYehoudi le deuxième parti à l’Assemblée.

La ligne dure de Bennett s’oriente principalement vers la consolidation des implantations en Judée-Samarie. Selon le centre-gauche, une telle politique, si elle était suivie, finirait par compromettre l’entreprise sioniste en Israël dans son ensemble.
Là où le centre-gauche voit dans la situation d’après-guerre une occasion historique pour parvenir à un accord global avec les Palestiniens, Bennett y voit un grave danger pour les implantations. Il fera tout pour empêcher Netanyahou d’emboîter le pas des modérés sunnites de la région et de répondre à leurs signes d’agrément pour reprendre les pourparlers avec l’Etat hébreu.
Une alliance improbable

Liberman émet son opposition à Netanyahou un peu différemment. « Tant que le Hamas règne à Gaza, il sera impossible de garantir la sécurité des citoyens israéliens et de parvenir à un accord de paix », déclare-t-il. En d’autres termes, il est pour le rétablissement de la paix et la condition nécessaire, sinon suffisante, qu’il faut renverser le Hamas.

Lui aussi accuse Netanyahou d’avoir manqué l’occasion de faire tomber l’organisation terroriste. Il ajoute que l’échec d’Israël en la matière, après sept semaines de joutes indécises, pourrait compromettre sa force de dissuasion régionale. « Le fait qu’un groupe terroriste fort de 20 000 hommes ait survécu pendant 50 jours face à la plus puissante armée du Moyen-Orient en se maintenant au pouvoir me dérange au plus haut point », confiait-il devant les caméras de la télévision israélienne.
Plus surprenant, Liberman le faucon se déclare prêt à accepter le plan de paix saoudien de 2002, précurseur de l’initiative de paix arabe offrant à Israël la paix avec les 57 pays arabo-musulmans en échange du retrait des territoires disputés et d’une solution mutuellement acceptable sur la question des réfugiés. A première vue, Liberman semble jouer sur les deux tableaux des clivages politiques. Mais une rumeur plus subversive circule ces derniers temps.

Depuis la rupture de l’alliance entre son parti et le Likoud début juillet, Liberman et Lapid semblent s’être rapprochés. On parle de leur union possible, avec 31 sièges à la Knesset à tous les eux, auxquels s’ajouteraient les travaillistes, Hatnoua, Kadima, Shas et le Judaïsme unifié de la Torah (41 sièges en tout) pour une motion de censure constructive contre Netanyahou. Plus facile à dire qu’à faire. Qui désigneraient-ils comme Premier ministre de remplacement ? Lapid ? Liberman ? Le travailliste Herzog ? Comment Lapid et les ultraorthodoxes pourraient-ils siéger ensemble dans le même gouvernement ? Et Liberman pourrait-il vraiment s’engager à soutenir d’importantes initiatives de paix régionales ?

Les 3 options de Bibi

Netanyahou doit aussi faire face aux remises en question de son leadership au sein du Likoud. Le ministre de l’Intérieur Guideon Saar tente en effet de se positionner comme son éventuel successeur.

Pour devancer la concurrence, le Premier ministre dispose de trois options politiques. Tout dépend de jusqu’où il veut aller sur la piste palestinienne. Il peut essayer de persévérer au sein du Likoud, en s’appuyant sur la perception publique de ses attributs de Premier ministre pour affirmer son autorité sur le parti, tout en gardant la coalition actuelle intacte. Dans ce cas, il pourra user de beaux discours de paix et de vaines paroles pour satisfaire la communauté internationale, sans vraiment agir pour faire avancer le processus.

Il peut opter pour un changement de coalition et faire entrer les travaillistes et les ultraorthodoxes à la place de Bennett et de Liberman, dans le cadre de véritables initiatives de paix.

Ou il peut rompre avec le Likoud, emmener avec lui environ la moitié des députés de son parti à la Knesset et provoquer de nouvelles élections. Avec l’espoir d’une victoire décisive compte tenu de sa forte position dans les sondages. Libre à lui de prendre alors la route qu’il souhaite sur le chemin de la paix avec les Palestiniens et dans toute la région.
Pour l’heure, la balance semble pencher vers la première option, celle de la non-relance du processus de paix.
Dans plusieurs interviews données fin août, sur les trois chaînes de télévision nationale israélienne, il a déclaré être en train « d’étudier » la possibilité de mener un « processus de paix responsable », autrement dit, rien de très urgent et rien de bien dramatique.

Un sombre tableau

Netanyahou a également réitéré la série de conditions israéliennes : le chef de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas va devoir « choisir entre la paix et le Hamas », c’est-à-dire rompre l’accord de réconciliation récent entre les principales factions palestiniennes, une initiative peu vraisemblable. Abbas devra également reconnaître Israël en tant qu’État juif, ce à quoi il s’est toujours opposé jusqu’à présent.

Le Premier ministre continuera par ailleurs à refuser tout compromis en matière de sécurité, car Israël ne peut pas se permettre d’avoir « un autre Hamastan en Judée-Samarie ». En d’autres termes, Netanyahou semble toujours vouloir jouer le même jeu : celui qui a permis de saborder le processus de paix mené par les Américains en avril dernier. Il émet ce qui semble être des exigences raisonnables dont il sait pertinemment qu’elles demeurent inacceptables aux yeux des Palestiniens. Il mise sur la crainte des Etats sunnites modérés vis-à-vis de l’islam radical pour renforcer leurs liens avec Israël.
Mais, sans un processus palestinien viable, cela risque fort de tourner court.
Si Israël ne saisit pas l’opportunité de l’après-guerre pour avancer sur la voie de la paix avec les Palestiniens, cela risque d’avoir de terribles conséquences.

Dans une interview publiée fin août dans le magazine Foreign Policy, Martin Indyk, un des principaux membres de l’équipe de négociation américaine aujourd’hui disparue, dresse un tableau plutôt sombre de la situation : les tensions dans les relations israélo-américaines, avec la perte du soutien des jeunes et des démocrates, qui n’approuvent pas forcément la politique d’occupation d’Israël. La Chine, l’Inde et la Russie qui s’avèrent un piètre substitut aux Etats-Unis, comme certains au sein de la droite israélienne paraissaient le penser. Le mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) qui semble gagner du terrain. Les Palestiniens dans les territoires qui veulent abandonner le modèle à deux Etats au profit de l’égalité des droits dans un Etat unitaire. Israël sous la pression internationale croissante pour mettre fin à l’occupation et accorder les pleins droits civiques aux Palestiniens occupés.

Secousses dans la coalition

Cela laisse le centre-gauche face à des choix difficiles. Lapid pousse pour la tenue d’une conférence régionale qui, outre les Etats arabes et les Palestiniens, inclurait les Etats-Unis, les pays donateurs européens et Israël, avec un objectif clé : la consolidation du principe de la reconstruction de la bande de Gaza en échange de la démilitarisation. Les partisans de Lapid mettent en garde : si le gouvernement ne les suit pas sur ce point, Yesh Atid « reconsidérera sa position dans la coalition ».
Mais si Yesh Atid jette l’éponge, Netanyahou pourrait tout simplement les remplacer par les ultraorthodoxes. Quant à leur requête de rotation de Premier ministre sous prétexte que Yesh Atid et le Likoud (sans Israël Beiteinou) comptent chacun 19 sièges à la Knesset, sous la menace d’une motion de censure pour faire tomber Bibi, cela semble un peu tiré par les cheveux.
La ministre de la Justice Tsipi Livni (Hatnoua) affirme, de son côté, qu’au sortir de la guerre, Mahmoud Abbas apparaît comme un partenaire de poids et qu’Israël ne devrait pas manquer l’occasion de passer un accord avec lui.

A son avis, Israël devrait insister pour que le Hamas ne tire aucun bénéfice politique de la guerre, et que du côté palestinien, tout, y compris la reconstruction, passe par l’Autorité palestinienne. Livni, chargée des négociations avec les Palestiniens, souhaitait une résolution de l’ONU pour consacrer les principes de la paix à Gaza confiant, par exemple, la reconstruction à l’Autorité palestinienne et la démilitarisation dans le cadre d’un accord plus large avec Abbas. Elle prétend avoir obtenu le soutien américain et européen pour cela, mais affirme que Netanyahou aurait laissé l’initiative tourner court.

Virage à droite

Un rayon d’optimisme semble cependant émerger du centre-gauche par la voix de l’ex-leader du Meretz, Yossi Beilin. Il affirme avoir discuté à la fois avec Netanyahou et Abbas, et obtenu leur accord sur un plan de règlement du conflit par étapes.
En premier lieu, un Etat palestinien serait établi dans des frontières temporaires, l’esquisse de la souveraineté ayant été approuvée et entérinée. Gaza pourrait être inclus dans ce plan, à condition d’accepter le principe de démilitarisation. Les négociations d’Etat à Etat sur un traité de paix permanent, limitées dans le temps, commenceraient immédiatement.
Herzog, le chef de file de l’opposition travailliste, est beaucoup moins optimiste. Il soutient que la guerre a profondément entamé le capital diplomatique limité d’Israël, et que Netanyahou est sur le point d’aggraver la situation, en laissant passer une opportunité historique pour la paix.

L’influence du centre-gauche en la matière demeure cependant très restreinte. Les sondages montrent que dans le sillage de la guerre, le pays a viré brusquement vers la droite. Selon le sondage Dialog, si des élections avaient lieu aujourd’hui, le Likoud gagnerait 26 sièges, HaBayit HaYehoudi 17 et Israël Beiteinou 11, soit un total de 54 pour la droite, 11 sièges de plus que pour la Knesset actuelle. Les travaillistes obtiendraient 14 sièges, Yesh Atid 12, Meretz 7, Hatnoua 4 et Kadima 0, soit un total de 37 sièges pour la gauche, 11 de moins que dans l’assemblée actuelle.

Pour Herzog, la meilleure tactique est de laisser retomber la poussière, afin que l’opinion publique commence à réaliser l’ampleur des conséquences d’un échec diplomatique d’après-guerre. A moins que Netanyahou ne crée la surprise et trouve le moyen de faire avancer le processus de paix. Ou qu’une motion de censure constructive ne vienne complètement bouleverser la donne, ce qui en surprendrait plus d’un !

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