Buji avance ses pions

Itzhak Herzog défie Shelly Yachimovich en vue de devenir numéro un du parti travailliste.

By LESLIE SUSSER
October 29, 2013 19:53
Herzog (dte) faisait partie de la délégation israélienne partie rencontrer Abbas à Ramallah en oct13

P11 JFR 370. (photo credit: Reuters)

Voilà plusieurs mois qu’Itzhak (Buji) Herzog arpente le pays en déclarant à qui veut l’entendre que Shelly Yachimovich a provoqué la ruine des travaillistes et que lui-même est l’individu le plus qualifié pour la remplacer à la tête du parti. Selon lui, Yachimovich a transformé cette formation jadis glorieuse en un acteur mineur de l’échiquier politique, pour la bonne raison qu’elle ne parle que de salaires, de coût de la vie et de croisade contre le grand capital.

Pourtant, au cours de ses deux années aux commandes, Yachimovich, 53 ans (soit six mois de plus que Herzog), s’est constitué un noyau de partisans fidèles au sein du parti. De son côté, elle reproche à Herzog de manquer de charisme et de direction claire, ce qui lui interdit de mener le parti vers les sommets qu’il convoite.

Le 21 novembre, des primaires pour Avoda se tiendront dans l’ensemble du pays : 600 000 titulaires encartés devront alors choisir entre deux styles et deux visions très différentes pour l’avenir du parti.

Yachimovich a tout fait pour mettre les bâtons dans les roues de son adversaire. Elle s’est opposée au lancement d’une campagne de recrutement de nouveaux membres, qui aurait pu aider Herzog à renforcer ses arrières, et a avancé la date du scrutin pour lui laisser moins de temps pour s’organiser.

Quid des partisans de Peretz ?


Herzog n’en reste pas moins convaincu que la victoire est à portée de main. Fort de cette certitude, il brandit un sondage mené au mois d’août, soit au tout début de la campagne, par le grand institut spécialisé Camille Fuchs. Un échantillon de 800 membres du parti a répondu à la question : que voteriez-vous si les députés Eitan Cabel et Erel Margalit (commanditaires du sondage) sortaient de la course et soutenaient Herzog ? Résultat : une égalité absolue entre les candidats restants, Herzog et Yachimovich, avec 44 % chacun, et 12 % d’indécis.

Début octobre, Cabel et Margalit s’étaient résolument positionnés dans le camp de Herzog. Un deuxième sondage a alors révélé la même égalité absolue. « De plus en plus de personnages clés viennent me rejoindre », proclame Herzog. « On sent bien que Yachimovich a atteint son niveau le plus optimiste au niveau national, tandis que moi, je peux progresser. » Cabel et Margalit sont cependant les seuls partisans de Herzog sur les 15 députés travaillistes de la Knesset. Yachimovich a le soutien des 11 autres, signe que ceux-ci savent bien où se situe leur intérêt. Mais Herzog affirme jouir d’appuis de taille en dehors de la Knesset : à la Histadrout, dans les kibboutzim et moshavim, les quartiers pauvres des villes et parmi l’électorat arabe et druze. Ofer Eini, le puissant patron du syndicat, qui entretient des relations tendues avec Yachimovich, serait en train de se rapprocher de lui, tandis que le secrétaire du mouvement des moshavim, Meir Tzur, et d’influents vétérans du parti travailliste, comme l’ex-ministre des Finances Avraham (Beige) Shochat, se tiendraient déjà à ses côtés.

Le « facteur x » pourrait bien être le groupe relativement important des anciens partisans d’Amir Peretz, ex-dirigeant du parti, qui a fait allégeance à la ministre de la Justice Tzipi Livni et à son parti Hatnoua au terme d’un conflit avec Yachimovich pendant la campagne électorale nationale de 2013. Les partisans qu’il a laissés derrière lui ont conservé pour la plupart une certaine rancune envers Yachimovich dont ils n’apprécient pas le style trop autoritaire à leurs yeux.

Les dernières élections internes pour le leadership, qui datent de 2011, opposaient Yachimovich à Peretz. Au premier tour, l’actuelle leader avait remporté 32,2 % des suffrages, contre 30,9 % pour Peretz, 24,6 % pour Herzog et 11,9 % pour Amram Mitzna (cet autre ex-dirigeant travailliste parti a rejoint les rangs de Hatnoua). Puis au second tour, Yachimovich l’avait largement emporté avec 53,8 % des voix, contre 45,5 pour Peretz.

Juste avant ces élections, Herzog avait pressé Mitzna de se joindre à lui. Si ce dernier avait renoncé à se présenter afin de le soutenir, Herzog estime qu’il se serait retrouvé au second tour contre Yachimovich et aurait alors bien pu gagner.

Une vision étroite


Mince, les yeux bleus, Herzog a l’allure d’un jeune homme élégant. Durant l’interview, il se montre réservé et parle doucement. Ce qui ne l’empêche pas de lancer des critiques virulentes envers Yachimovich. Selon lui, le péché cardinal de celle-ci a été de ne pas aborder le sujet de la paix avec les Palestiniens. Cela a coûté de nombreuses voix au parti lors des dernières élections nationales, selon lui, et, pire encore, a joué contre l’intérêt du pays (qui réside dans « deux Etats pour deux peuples », afin de renforcer l’idée sioniste d’un Israël juif et démocratique).

« Naïvement, elle a cru qu’en cédant aux habitants des implantations, elle allait s’approprier le vote national-religieux. Seulement, à l’heure de vérité, ils ont tous soutenu le Bayit Hayehoudi de Naftali Bennett, tandis que nous perdions par ailleurs le vote pacifiste des électeurs du Meretz, de Kadima et de Hatnoua », affirme-t-il.

Et de poursuivre : dans un sens plus fondamental, si Yachimovich accorde une trop faible importance au processus de paix, c’est qu’elle a une vision étroite et erronée de la justice sociale : elle est convaincue qu’Israël doit d’abord résoudre ses problèmes socio-économiques internes avant de chercher à conclure une paix. Pour Herzog, au contraire, les deux problèmes sont liés : il ne peut y avoir de vraie justice sociale en Israël tant que les Palestiniens resteront sous administration israélienne.

« C’est prôner une forme très superficielle de justice sociale que d’ignorer le fait qu’aux barrages, tout près de chez nous, l’égalité n’existe pas », déclare-t-il, citant le militant de l’université de Tel-Aviv pour la justice sociale Youval Elbashan.

Attirer les votes des classes moyennes


Si Yachimovich s’est concentrée sur ces problèmes socio-économiques, elle l’a fait en outre d’un point de vue beaucoup trop étroit au goût de Herzog. « Elle n’a parlé ni des personnes âgées ni des handicapés. Et elle n’a presque rien dit de la pauvreté », regrette-t-il. « Elle a focalisé sa campagne contre le grand capital, au risque de s’aliéner le vote issu de ce réservoir considérable que constituent les classes moyennes et les commerçants. Elle a cantonné le parti travailliste à une niche minuscule et de nombreux partisans, qui formaient la base de nos électeurs, nous ont tourné le dos », déplore-t-il.

S’il l’emporte, Herzog promet de refaire des travaillistes le parti historique d’envergure nationale qu’il a toujours été. Il entend, dit-il, prendre des positions claires sur tous les grands problèmes figurant à l’agenda national, du processus de paix à la religion, en passant par les relations entre Juifs et Arabes au sein du pays. Ainsi, espère-t-il présenter une alternative solide au gouvernement en constituant un front unifié de centre gauche, comprenant des partis et des organismes publics.

Enfin, il prônera un retour à l’économie mixte fondée sur « la capacité unique du parti travailliste à rassembler sous ses ailes des entreprises publiques et privées, cette formule essayée et approuvée du succès économique au niveau national ». Avec cette politique, il estime réussir à amener un large spectre d’électeurs perdus à revoter travailliste.

« Le Yesh Atid de Yaïr Lapid est en ruine », affirme-t-il à l’appui de sa démonstration. « Il ne récolte plus que la moitié du soutien dont il a bénéficié le jour de l’élection. La plupart des électeurs déçus se tournent à présent vers le Meretz ou le Likoud. Il s’agit là pour nous d’un soutien potentiel, mais nous n’arriverons pas à le reconquérir tant que Yachimovich sera à la tête du parti. Je suis en revanche convaincu de pouvoir, pour ma part, attirer les votes des classes moyennes et devancer ainsi Yesh Atid. »


« J’en suis capable »


Le manque de charisme compte cependant parmi les obstacles que risque de rencontrer Herzog. Il en est conscient, aussi a-t-il pris le taureau par les cornes en août dernier, lorsqu’il a annoncé sa candidature : « Je sais que je ne suis pas une star », a-t-il proclamé, « mais je suis un homme d’action ». Il a rappelé avoir été secrétaire de cabinet, géré cinq ministères du gouvernement et travaillé près de sept ans au cabinet de sécurité israélien, et que ses compétences et son efficacité lui avaient valu des louanges. « Je sais que le public m’apprécie beaucoup », affirme-t-il. « Certes, les gens ne sont pas encore convaincus que je ferais un bon leader, mais j’entends leur démontrer que j’en suis capable. » Quant à elle, Yachimovich ne mâche pas ses critiques contre Herzog : s’il est élu, affirme-t-elle, la première chose qu’il fera sera de ramper devant le Premier ministre Netanyahou pour entrer au gouvernement. Ce qui, selon elle, aurait pour effet de détruire purement et simplement le parti. Elle-même en a hérité alors qu’il était au plus bas. Seuls 8 députés travaillistes siégeaient à la Knesset après le départ d’Ehoud Barak, son prédécesseur, parti former Atzmaout, un groupe dissident composé de cinq membres dont l’unique objectif était de l’aider à demeurer au gouvernement comme ministre de la Défense.

Yachimovich, elle, a entrepris de consolider les institutions du parti, d’y injecter une énergie nouvelle et de créer un nouveau cadre, plus dynamique, imprégné de véritables valeurs et non plus obsédé par l’idée d’entrer au gouvernement. Voter pour Herzog, affirme-t-elle, revient à vouloir effectuer un grand pas en arrière, à refaire du parti ce qu’il était auparavant : un supermarché de vagues idées qui s’accroche au gouvernement à tout prix.

Herzog rejette bien sûr ces accusations, tout en veillant à ne pas se montrer trop critique vis-à-vis de Netanyahou. Avec Yachimovich, proclame-t-il, le parti travailliste ne sera jamais qu’un petit agitateur sans envergure : avec lui, en revanche, il pourra revenir aux commandes du pays.

Herzog n’apprécie pas le style de direction adopté par son adversaire : si la décision de ne pas entrer dans le gouvernement de Netanyahou en mars dernier était sans doute judicieuse, déclare-t-il, elle a été prise seule, sans discussions ni consultation sur les conditions proposées.

Fervent partisan de la paix


Dans le cadre de sa campagne pour remplacer à la fois Yachimovich et Netanyahou, Herzog a mené des actions d’éclat et a pris des initiatives sur les grands sujets stratégiques du moment. Ainsi a-t-il rencontré le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas début octobre à Ramallah et s’est-il ensuite déclaré convaincu qu’Israël avait un véritable partenaire pour la paix en la personne d’Abbas. « Nous nous trouvons dans l’une des rares périodes où un accord de paix avec les Palestiniens est réalisable », a-t-il affirmé. « Etant donné l’instabilité actuelle de la région, il faut battre le fer tant qu’il est chaud et ne pas laisser passer cette opportunité. » Si beaucoup estiment que Netanyahou a mis la pédale douce en ce qui concerne les Palestiniens, lui-même est prêt à accorder au Premier ministre le bénéfice du doute. « Toutefois, si Netanyahou ne saisit pas cette chance de paix, il sera jugé durement par l’Histoire et par le peuple juif… ».

Alors, les Israéliens pourraient bien se tourner vers les travaillistes pour les charger de mener un processus de paix plus constructif, tout comme ils avaient choisi Itzhak Rabin pour remplacer Itzhak Shamir au poste de Premier ministre au début des années 1990.

Herzog joue également un certain rôle en coulisses dans la crise syrienne ; il a rencontré un large éventail de leaders de l’opposition syrienne en France, aux Etats-Unis, en Turquie et en Bulgarie. « Cela a commencé par hasard », explique-t-il. « En tant que ministre en charge de l’aide humanitaire à Gaza durant l’opération Plomb durci, en 2008-2009, j’ai connu de plus près certaines organisations des droits de l’homme, qui m’ont présenté des dirigeants de l’opposition syrienne. » Selon lui, les Etats-Unis ont commis une grave erreur stratégique en ne soutenant pas les rebelles dès le départ, alors qu’ils avaient l’opportunité d’une transformation stratégique majeure dans la région : il fallait renverser le régime d’Assad, de manière à briser l’axe anti-occidental conduit par l’Iran avant l’entrée en lice des djihadistes.

« S’ils arrivent au pouvoir », affirme-t-il, « les opposants au régime avec lesquels je suis en contact œuvreront à chasser les djihadistes de Syrie pour instaurer une démocratie laïque et pluriculturelle. Et ils m’ont dit que, s’il y a certes de nombreux points sur lesquels ils sont en désaccord avec nous, ils seraient néanmoins prêts à négocier la paix. »


« Noblesse oblige »


Herzog est né en septembre 1960 dans l’une des familles les plus prestigieuses d’Israël. Son père Haïm Herzog, originaire d’Irlande, a été le 6e président de l’Etat, son grand-père Itzhak Halevy Herzog, le premier Grand rabbin ashkénaze, son oncle Yaakov Herzog, un directeur de cabinet du Premier ministre, son oncle par alliance, Abba Eban, le ministre des Affaires étrangères le plus accompli de l’histoire du pays et son frère, le général de brigade (désormais à la retraite) Mike Herzog, un chef de cabinet au ministère de la Défense.

Il a grandi à Tsahala, banlieue huppée de Tel-Aviv. A fait son service militaire dans les renseignements et étudié le droit à l’université de Tel-Aviv et à Cornell, aux Etats-Unis. Il aurait pu très bien gagner sa vie en entrant comme associé chez Herzog, Fox et Neeman, l’un des plus grands cabinets juridiques du pays. Toutefois, étant donné l’histoire de sa famille, l’appel du service public a été le plus fort, une sorte de « noblesse oblige »… Ainsi, à 39 ans, il obtenait un poste de directeur de cabinet dans le gouvernement d’Ehoud Barak, puis se voyait chargé de cinq portefeuilles ministériels en 8 ans : logement, tourisme, relations avec la diaspora et combat contre l’antisémitisme, protection sociale et audiovisuel public.

Seule tache dans cette carrière météorique : une mise en accusation pour financements occultes dans la campagne de Barak. Mais Herzog bénéficiera finalement d’un non-lieu pour absence de preuves, après avoir invoqué son droit au silence, un épisode qui sera très controversé… Quand ils se rendront aux urnes en novembre, les adhérents du parti auront donc le choix entre deux opposés : Yachimovich, issue d’un milieu ouvrier (son père était maçon), franc-tireuse farouche, obstinée et fougueuse, ou Herzog, aristocrate du parti travailliste, joueur d’équipe aux manières douces, qui dit admirer Levi Eshkol. Ce Premier ministre simple et décontracté, qui avait succédé au flamboyant Ben Gourion, était, selon Herzog, « réputé pour son habileté à réunir et à réconcilier les gens qui l’entouraient pour les amener à travailler en équipe. » Toutefois, Herzog manque un peu de glamour et, par les temps qui courent, un personnage aussi terne peut-il être élu, surtout à la tête de ce pays tumultueux qu’est Israël ? Et, si c’est le cas, aura-t-il le cran de prendre les décisions difficiles inhérentes à une telle position ? Dans un Moyen-Orient en pleine mutation, ce vote de novembre, qui ne semble intéresser personne, pourrait bien avoir des répercussions considérables sur l’avenir du pays.



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