Et tu choisiras la vie

Miriam Peretz a perdu 2 fils au combat, au Liban et dans la bande de Gaza. Lors de la dernière fête de l’Indépendance, elle a été sélectionnée pour allumer une flamme au mont Herzl

By ASAF FINKELSTEIN, YOAV SCHWARTZ
October 1, 2014 15:31
Et tu choisiras la vie

Et tu choisiras la vie. (photo credit: MARC ISRAEL SELLEM)

 
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«Vous devez absolument rencontrer Miriam Peretz », déclare Racheli, commandant d’un groupe de formation dans l’armée israélienne.

« Aucun soldat de Tsahal n’ignore son histoire. Tous l’ont entendue parler. Tout le monde veut faire sa connaissance. »
Cela semblait prometteur, mais elle s’est empressée d’ajouter : « Si vous arrivez à la rencontrer, vous aurez de la chance. C’est quelqu’un de très occupé. »

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Peretz, éducatrice, est veuve. Elle a également perdu ses deux fils, Ouriel et Eliraz, sous les drapeaux de Tsahal. Le 25 novembre 1998, son fils aîné de 22 ans, le lieutenant Ouriel Peretz, commandant du peloton de reconnaissance du 51e Bataillon de la Brigade Golani, est tué dans une embuscade au sud Liban. Le 26 mars 2010, son second fils, le major Eliraz Peretz, perd la vie lors d’un affrontement avec un groupe de terroristes dans la bande de Gaza.

Mais Miriam Peretz est avant tout une mère qui, après avoir traversé l’horreur absolue, a fait le choix conscient de continuer à vivre. Depuis la mort de ses enfants, elle consacre sa vie à redonner courage aux familles éprouvées par la perte d’un proche, qu’elle accompagne dans leurs premiers moments de deuil. Le reste du temps, elle enseigne le leadership aux jeunes et aux soldats, ainsi que l’amour pour la terre d’Israël.

Pour beaucoup, elle incarne l’idéal israélien. La voir participer, cette année, à la cérémonie d’allumage de la flamme sur le mont Herzl, à la veille de la fête de l’Indépendance, semblait donc tout naturel. Le public était ému jusqu’aux larmes, tout comme les téléspectateurs qui suivaient l’événement sur leur petit écran, quand est arrivé son tour d’allumer un flambeau.

Rencontre avec une femme remarquable

Deux heures avec Miriam Peretz : on ne voit pas le temps passer. L’expérience est bouleversante. On ne peut s’empêcher de rester admiratif devant sa force de caractère alors qu’elle évoque le deuil et le retour à la vie. A la fois drôle et passionnante, elle raconte son histoire avec un charisme rare.



A la fin de l’entretien, nous sommes restés bouche bée, en admiration devant la personnalité que nous avons eu le privilège de côtoyer. Une sioniste. Une femme de vraies valeurs. Une éducatrice. Une interlocutrice remarquable, à laconversation brillante.
Dans ce cas précis, ce ne sont pas de simples clichés : cela correspond totalement à la réalité.

Et Racheli avait raison : le téléphone de Miriam n’a pas arrêté de sonner pendant tout l’entretien. Elle est vraiment l’une des conférencières les plus recherchées, à la fois au sein de l’armée et en dehors. L’unité de reconnaissance de l’état-major, la brigade Givati, la brigade Golani, le bureau du Premier ministre. La liste est longue. Tous l’appellent, l’un après l’autre, lui demandent respectueusement de venir parler, et elle fait toujours de son mieux pour les satisfaire, ne refuse jamais l’invitation d’un jeune officier ou du spécialiste en ressources humaines d’une entreprise. Interview.

L’antithèse de la mort

u Comment avez-vous vécu ces dernières semaines ?
Lorsque vous m’avez proposé de vous rencontrer dans un restaurant pour une interview, mon premier réflexe a été de me dire que ce n’était peut-être pas le cadre approprié en de pareils moments. Le pays vient tout juste d’enterrer ses morts. Cela ramène tous les souvenirs des guerres au cours desquelles mes fils, Ouriel et Eliraz, sont tombés. Après tout, la nourriture est bien l’antithèse de la mort…

J’ai pensé à toutes ces nouvelles familles endeuillées, et je me suis souvenue qu’une des épreuves les plus difficiles à surmonter pour elles est sans doute de devoir goûter les plats favoris de leurs enfants disparus.

Quand Ouriel, mon aîné, est tombé, le plus dur pour moi, après la semaine de deuil, a été de me lever préparer un sandwich pour ma fille, qui était alors en CE2. Lorsqu’on enterre son fils tant aimé, on ne souhaite qu’une chose : mourir, prendre sa place. Mais là, tout à coup, je devais m’occuper de nourriture, pour moi un symbole de vie, de bonheur. En revanche, je crois que le fait d’être assis ici en ces temps troublés revêt une signification particulière. C’est une sorte de victoire : la victoire de la vie. Nous continuons notre route.

u Vous venez de décrire une profonde détresse. A quel moment avez-vous réussi à vous sortir de ce gouffre ?
Quand on me voit vivre, aller de l’avant, sans m’effondrer, on me prend pour une héroïne. Je fais souvent référence à la cuisine pour expliquer ce qu’est l’héroïsme.

Mon fils Eliraz adorait les hamburgers à la sauce tomate. Le vendredi, quand il rentrait à la maison avec ses soldats, je préparais quatre kilos de viande hachée.
Les soldats s’asseyaient autour d’une assiette pleine, au moins 10 hamburgers par personne. En deux minutes, ils finissaient tout. Une semaine après sa disparition, ma belle-fille Chlomit m’a invitée à venir passer le Shabbat avec eux, à Eli.
C’était très dur pour moi. Je savais que j’allais me rendre chez mon fils, mais qu’il ne serait plus là. La requête la plus légitime devenait pour moi un véritable défi.

Tout à coup, j’ai entendu Or Hadache, le fils de six ans d’Eliraz, à l’autre bout du fil, chuchoter à sa sœur de cinq ans, Hallel Miriam, « Oh, génial ! Grand-mère va apporter des hamburgers ! » Et j’ai pensé aussitôt : « Je ne peux pas préparer les hamburgers qu’Eliraz aimait tellement. Jamais de la vie ! Je ne peux pas faire de hamburgers en sachant qu’Eliraz ne sera pas là pour les manger. »

Le hamburger qu’il ne goûtera jamais

Jeudi, j’ai envoyé une voisine acheter de la viande hachée que j’ai mise au réfrigérateur. Jeudi soir, j’ai envoyé une autre voisine râper les oignons et hacher le persil. Que les autres s’occupent des hamburgers. Je ne voulais rien avoir à faire avec tout ça. Vendredi, je me suis réveillée en sursaut à quatre heures du matin. Je savais que le taxi venait me chercher à 10 heures Mes petits-enfants attendaient les hamburgers de grand-mère – mais il n’y avait pas de hamburgers.

Le soleil n’était pas encore levé. J’ai prié Dieu du fond de la nuit, et je lui ai demandé une seule chose : « S’il Te plaît, mon Dieu, donne-moi la force de finir le travail. J’ai besoin de force pour préparer des hamburgers pour mes petits-enfants. »
J’ai sorti le récipient rempli de viande et je l’ai posé sur le plan de travail. Pendant deux heures, je faisais les cent pas : je regardais la viande et je pleurais. Je suis incapable de préparer les hamburgers que j’avais l’habitude de faire jusqu’à ce qu’Eliraz disparaisse. Ce serait la première fois que j’allais préparer des hamburgers et que mon fils ne serait pas là pour les goûter. Je les avais toujours faits pour lui. Je continuais à verser des larmes, mais tout doucement, je me suis mise à préparer la viande.

Et à chaque hamburger, je me disais : « C’est le hamburger qu’Eliraz mangeait quand il avait six mois, que je lui coupais en petits morceaux. »
Au deuxième hamburger : « C’est Eliraz à deux ans, qui aimait mettre la viande dans sa bouche et en sucer le jus. »
Et ainsi de suite, d’un hamburger à l’autre, j’ai vu défiler devant mes yeux des images de la vie de mon fils. Et le dernier hamburger, c’est celui que mon fils ne goûtera jamais. Combien de peine et de souffrance ai-je endurées à préparer ces hamburgers !

Quand je suis arrivée chez mon fils, trois des quatre enfants d’Eliraz ont couru vers moi, et au lieu de dire, « Grand-mère, nous sommes contents de te voir », ils n’ont posé qu’une seule question : « Grand-mère, tu as apporté des hamburgers ? » A ce moment-là, j’ai compris que les hamburgers, c’est aussi la vie. Et continuer à préparer et à manger les plats préférés de son fils tout en sachant que lui n’en mangera plus jamais, cela, c’est de l’héroïsme : surmonter la force qui vous tirera vers l’abîme, vers la tristesse, vers la douleur.

Regardez-moi maintenant. Quatre ans se sont écoulés depuis son décès, et aujourd’hui, je suis assise dans un restaurant, à manger et à m’amuser. Parce que la vie est plus forte que la mort.

Un homme avant d’être un chef

u Vous enseignez les secrets du leadership aux soldats et aux officiers depuis de nombreuses années. Comment est-ce arrivé ?
Je le fais depuis 16 ans déjà, depuis la mort d’Ouriel au Liban. Tout a commencé quand Eliraz suivait une formation d’officier. Ils avaient invité un intervenant qui leur a fait faux bond.

Eliraz m’a appelé et m’a demandé : « Maman, tu peux venir parler aux soldats ? » « Parler aux soldats ? Mais de quoi ? », lui ai-je répondu. Il m’a alors demandé d’ouvrir le cahier de souvenirs recueillis par les soldats d’Ouriel. C’est ainsi que j’ai découvert pour la première fois qu’ils décrivaient Ouriel comme un leader.

C’était d’abord un homme avant d’être un chef. J’ai compris que diriger, c’est guider les autres avec amour. On ne peut pas diriger des hommes si on ne les aime pas, si on ne se lie pas à eux avec le cœur. J’ai décidé de préparer une conférence sur le leadership et j’ai commencé à donner des cours aux soldats et aux officiers de l’armée israélienne. Pour moi, c’était une façon de rendre hommage à Ouriel.

u D’où tirez-vous votre force ?
Ma force vient avant tout de la conviction que ce qui s’est passé échappe à mon contrôle, et de l’assurance que mes enfants ne sont pas morts en vain.

Ils me disaient toujours : « Maman, les Maccabées se sont battus ici un jour. Et quand l’Etat a été créé, ce sont les survivants de la Shoah qui se sont retrouvés les armes à la main. Aujourd’hui, c’est notre tour. »
Une des choses que j’ai confiée aux familles endeuillées, à qui je viens de rendre visite, c’est qu’ils ne connaîtront jamais plus le bonheur comme auparavant. Nous sommes handicapés. Mais c’est à nous de déterminer à quel point nous le sommes, et là est toute la différence.

Je fais le choix chaque jour d’être reconnaissante de ce que j’ai. C’est seulement une question de choix… Certains ne veulent pas découvrir leur force. Alors quand celle-ci se dévoile-t-elle ? En période de crise.

La douleur des mères

 Quand avez-vous été émue pour la dernière fois ?
Lorsque j’ai rendu visite aux familles des soldats isolés, le sergent Sean Carmeli et le sergent-chef Max Steinberg. J’ai promis à la mère de Max, qu’après son retour aux Etats-Unis, chaque fois que je me rendrai sur les tombes d’Ouriel et d’Eliraz, je viendrai aussi me recueillir sur celle de Max pour l’embrasser de la part de sa maman. Elle avait besoin de savoir qu’elle ne laissait pas son fils tout seul ici. Nous nous sommes enlacées toutes les deux : deux mères qui ont perdu ce qu’elles avaient de plus cher.

 Vous rencontrez beaucoup de monde. Parlez-nous d’une rencontre que vous avez particulièrement appréciée.
Lorsque le président américain Barack Obama est venu en Israël, j’ai été invitée à dîner à la résidence présidentielle. Pendant le repas, Obama est venu vers moi avec le président Shimon Peres et a entamé la conversation.
Peu de temps après, il m’a demandé : « Est-ce que je peux vous embrasser ? » Je lui ai répondu : « Vous pouvez faire ce que vous voulez, je suis veuve. » Il a éclaté de rire.

Ensuite nous avons parlé plus sérieusement. Je lui ai demandé de se souvenir, lors de sa visite au mont Herzl pour déposer une couronne sur la tombe de Theodor Herzl, le visionnaire de l’Etat juif, du terrible prix que nous avons payé pour réaliser cette vision, et de faire tout ce qu’il peut pour que nous puissions vivre ici, chez nous, en toute sécurité.

La grandeur d’âme

 En conclusion, quel message voudriez-vous faire passer aux lecteurs ?

Qu’il est important d’apprendre à laisser de côté son confort personnel pour penser aux autres.

Quand Eliraz, qui avait des enfants, revenait après de longues périodes au Liban et à Gaza, il ne rentrait pas directement chez lui pour retrouver sa femme et ses enfants. Non, il se rendait d’abord dans la maison de son voisin et ami le commandant Roï Klein, tué au Liban en 2006 après avoir sauté sur une grenade pour sauver ses compagnons d’armes. Il avait adopté les enfants de Roï de façon informelle. Il les emmenait à la plage, au cinéma, les prenait sur ses épaules pour Simhat Torah, et pour leurs anniversaires, il me demandait de leur acheter des cadeaux. C’est cela, la grandeur d’âme : savoir penser à l’autre.
Une autre histoire qui m’a profondément touchée : après la mort d’Eliraz, une famille éthiopienne est venue me voir, une mère et un jeune homme que je connaissais appelé Vanda. Un des soldats sous le commandement d’Eliraz. Vanda m’a raconté que quand mon fils a été tué, sa photo a été publiée dans le journal. Il l’a alors montrée à sa mère. « C’est mon commandant », lui a-t-il déclaré. La mère a regardé la photo et lui a répondu : « Mais non, pas du tout ! Je connais cet homme. C’est le peintre. »
Vanda n’avait aucune idée de ce qu’elle voulait dire. Après avoir mené son enquête, il a fini par découvrir la vérité. Effectivement, sept ans plus tôt, quand Vanda et Eliraz, son commandant, étaient au Liban, on leur a fait savoir qu’il y avait eu un incendie dans la maison de Vanda. Ce dernier a demandé à quitter le Liban pour aider sa famille à repeindre la maison. Mais ils étaient au beau milieu d’une opération militaire, et la permission lui a été refusée. Un autre officier a informé Eliraz de ce qui s’était passé. Eliraz et quelques autres officiers devaient alors quitter le Liban pour un court programme de formation continue et une visite à leurs familles. Dès son arrivée en Israël, Eliraz a appelé son beau-père et tous deux se sont rendus chez Vanda déguisés en peintres. Eliraz a déclaré à la mère de Vanda qu’on les avait envoyés peindre la maison. Au bout de sept ans et totalement par hasard, la mère et le fils ont fini par comprendre : le peintre n’était autre que le commandant de Vanda.

Notre pays unique sera plus fort si nous faisons preuve de responsabilité mutuelle, si nous sommes unis non seulement dans les moments difficiles, mais aussi dans la vie de tous les jours. C’est cela qui fait de nous une nation forte. Aucun ennemi ne peut briser cet esprit, cet amour d’Israël.

La flamme de la vie

La veille de la fête de l’Indépendance, cette année, vous avez allumé un flambeau lors de la cérémonie au mont Herzl. Parlez-nous de cette expérience.

Quand on m’a annoncé la nouvelle, j’ai été abasourdie. Je me suis rendue sur les tombes d’Ouriel et Eliraz et je leur ai dit : « On vient de me demander d’allumer une flamme ». C’était trop pour moi.
La veille de la cérémonie, au cours de la répétition au mont Herzl, j’ai craqué. Pour moi, cette colline est un lieu de sépultures, un lieu qui évoque la mort. Mais tout à coup, je voyais un orchestre, et tout semblait baigner dans la joie et le bonheur. C’était pour moi un décalage énorme. Je n’arrivais pas à m’y faire, parce que, depuis la mort d’Ouriel, je n’avais plus jamais célébré la fête de l’Indépendance.

Pendant la répétition, j’ai eu du mal à allumer le flambeau. Les autres porte-flammes voyaient le public devant eux, mais, moi, je voyais au-delà, derrière les rangées de chaises : les tombes des soldats israéliens.
Puis pendant la cérémonie, je me suis soudain imaginée Ouriel et Eliraz assis en face de moi dans le public, et je les ai entendus me dire : « Vas-y ! Fais-le ! Tu en es capable ! » Et tout à coup, j’y suis arrivée. J’ai allumé la flamme avec ces mots : « En l’honneur de ceux qui sont tombés et des familles endeuillées. En l’honneur de la nation d’Israël ! »
Ces mots résonnaient profondément dans tout mon être, car j’en connaissais le sens intime et le prix. Cela a été un moment d’exaltation intense. J’ai le sentiment d’avoir allumé la flamme de la vie, du choix de la vie. 


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