Le défi d’Arié Déri

Après la mort du rav Ovadia, l’avenir de Shas semble compromis. Décryptage des enjeux pour Arié Déri, actuel président du parti.

By LESLIE SUSSER
November 12, 2013 14:26
Arié Déri à la résidence présidentielle le 31 janvier 2013

P10 JFR 370. (photo credit: Marc Israel Sellem)

 
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Un avenir incertain. Il y a un mois, le rav Ovadia Yossef disparaissait, laissant la communauté religieuse séfarade orpheline. Mais la mort de ce leader, dont l’influence débordait largement son secteur, laisse surtout Arié Déri, président du parti Shas, aux prises avec l’avenir incertain de son mouvement. Depuis, il tente surtout de consolider son leadership afin d’éviter la scission.


D’origine irakienne, le rav Ovadia Yossef était le fondateur et guide spirituel du parti séfarade ultraorthodoxe. Mais il était surtout l’autorité suprême qui maintenait les politiciens rivaux sous contrôle, et attirait aux urnes, par son charisme, des centaines de milliers de Juifs orientaux – originaires de pays arabes – harédim, orthodoxes et laïques. Personnage révéré, il était une source de fierté qui contribuait à renforcer l’identité séfarade. Son décès, à 93 ans, laisse un grand vide, et soulève des questions sur l’avenir du parti, l’affiliation politique orientale, la lutte entre religion et modernité en Israël, le rôle des harédim au sein de la société israélienne à dominance laïque, et les retombées probables sur la politique israélienne dans son ensemble.


Avec les tensions à peine voilées qui ont surgi au sein du parti, Déri, en fin stratège politique, a profité des services commémoratifs pour asseoir son autorité, et sélectionné avec soin les interlocuteurs invités à prendre la parole.


En quelques jours, il a installé son ami proche, le rabbin David Yossef, fils d’Ovadia, au sein du Conseil de quatre membres de Sages de la Torah, le plus haut corps décisionnel du parti. Et tout fait pour rencontrer les hommes de confiance de son implacable rival, l’ancien chef du parti Eli Yishaï, afin d’apaiser les tensions


Chronique d’une scission annoncée


Reste qu’à l’ère post-Yossef, les problèmes auxquels sont confrontés Déri et Shas sont énormes. La plupart des initiés estiment ainsi que Déri et Yishaï ne seront pas capables de travailler ensemble encore longtemps et que la scission est inévitable. Et quand bien même le parti resterait intact, la disparition d’Ovadia Yossef permettra-t-elle d’obtenir des suffrages autant que de son vivant ? De nombreux partisans de Shas sont des Séfarades non harédim autrefois affiliés au Likoud. Sur les 11 sièges de Shas à la Knesset aujourd’hui, 4 mandats seulement proviennent du vote strictement harédi. Que 15 % des soldats de Tsahal votent Shas reflète également cette réalité non orthodoxe. En l’absence du rav, le Likoud pourrait bien être en mesure de récupérer une partie de ce grand réservoir de voix susceptible de changer la donne.


Ensuite, il y a le défi posé par d’autre rabbins séfarades tels que Haïm Amsalem et Amnon Itzhak. Ces derniers se sont tous deux présentés contre Shas aux élections générales de janvier dernier, sans pour autant réussir à dépasser le seuil minimum pour un siège à la Knesset. Une percée de leur part aux prochains scrutins pourrait poser problème au parti.


Cet affaiblissement potentiel de Shas aurait d’importantes conséquences politiques et sociales. On peut citer notamment moins de financements pour le vaste réseau éducatif du mouvement, et surtout plus d’ultraorthodoxes dans l’armée et sur le marché du travail.


Fin de partie pour Arié Déri ?


A court terme, le destin de Shas dépendra de la direction de Déri. Pour de nombreux observateurs de Shas, à 54 ans, l’élu, considéré autrefois comme le jeune prodige du monde harédi, a depuis longtemps perdu de sa superbe. Ministre à 24 ans, Déri est emprisonné en 2000 pour corruption, libéré en 2002 et, après une interdiction concomitante de


7 ans pour turpitude morale, revient à la politique, mais sans le même éclat ni le même charisme.


Pour Anat Feldman, spécialiste de premier plan du mouvement Shas, l’étoile de Déri est aujourd’hui sur le déclin. L’essentiel du pouvoir de Déri, estime-t-elle provient des liens étroits qu’il entretient avec le fils d’Ovadia Yossef, Moshé, et sa femme Yehoudit, qui ont dirigé d’une main de maître la maison du Grand Rabbin défunt. « Ce sont eux qui détenaient les clés de la chambre d’Ovadia », déclare-t-elle. « Et plus ce dernier s’affaiblissait, plus leur emprise sur lui se renforçait. Aujourd’hui ce pouvoir a disparu. »


Selon Feldman, la plupart des grands rabbins séfarades n’apprécient guère la façon dont Déri manipulait le rav et lui vouent une profonde méfiance.


En outre, le rabbin David Yossef, le nouvel homme de Déri au Conseil des Sages de la Torah, est loin de posséder l’aura de son défunt père. Au contraire, il passe pour assez médiocre dans le monde de la Torah, et ne sera pas en mesure de conférer à Déri un rôle d’autorité comme son père l’avait fait avant lui. « Avec la perte d’influence de la famille Yossef, Déri ne tiendra pas longtemps. Pour lui, la partie est presque terminée », soutient l’experte.


Nouvelles alliances en perspective


Toujours selon Feldman, la scission de Shas entre Déri et Yishaï avant les prochaines élections générales est inévitable. Yishaï se placerait alors sous l’autorité spirituelle de l’ancien Grand Rabbin séfarade Shlomo Amar.


Le Conseil des Sages de la Torah se séparera également, estime la politologue, et 2 de ses 4 membres, les rabbins Shimon Baadani et Moshé Maya, s’allieront à Yishaï, qui aura le soutien de la plupart des principaux rabbins séfarades. « Je pense que l’aile d’Eli Yishaï va devenir le parti dominant et gagner au moins 8 sièges à la Knesset lors des prochaines élections », détaille-elle. « Quant à Déri, je ne le vois pas se présenter sans le soutien d’une autorité rabbinique majeure. S’il y a scission – et je n’en doute pas – cela risque fort de sonner le glas de sa carrière politique »


En dépit de son image belliciste, continue l’experte, Yishaï devrait proposer une idéologie plus modérée et plus éloignée de la pensée ashkénaze que la ligne actuelle de Shas. Soit un retour à une orthodoxie séfarade traditionnelle, plus douce et plus souple que le modèle ashkénaze. Cela pourrait signifier une meilleure disposition à servir dans l’armée, à rejoindre le marché du travail, et même à envisager un enseignement supérieur laïc et la signature d’un accord de paix avec les Palestiniens.


Un scénario qui paraît malgré tout improbable aujourd’hui. Ni Déri ni Yishaï n’ont jusqu’à présent montré de disposition au consensus sur la question palestinienne. En outre, les électeurs de Shas restent majoritairement du côté des faucons. Que les dirigeants du parti prennent le risque de nouvelles pertes électorales en se rangeant du côté des colombes semble donc peu plausible.


Quant à l’intégration dans l’armée et dans le monde du travail, les dirigeants du Shas continuent de s’opposer à la nouvelle proposition de loi pour les étudiants de yeshiva. De même, malgré les affirmations du contraire, il n’existe toujours pas d’enseignement sérieux du programme national de base – y compris les mathématiques, les sciences et l’anglais – dans les écoles appartenant au mouvement Shas.


Le ministre de l’Education Shaï Piron est sur le point de dévoiler un nouveau tronc commun pour les écoles ultraorthodoxes ; s’il est rejeté, cela signifierait la perte de subventions de l’Etat. En revanche, si le programme est introduit de bonne foi, il pourrait ouvrir de nouveaux horizons pour les étudiants de Shas.


Une nouvelle révolution sociale


De l’avis d’Anat Feldman, Shas est sur le point de faire un grand pas dans le XXIe siècle, alliant l’étude et la pratique de la Torah avec une pleine intégration dans la société israélienne moderne. Ce scénario signerait une véritable avancée sociale. Dans le cas contraire, Shas continuerait à maintenir des centaines de milliers d’Israéliens ancrés dans le passé, sans les compétences ou la volonté de subvenir à leurs besoins, tributaires de la charité de l’Etat pour subsister, ce qui représente un fardeau énorme pour l’économie du pays.


Deux grandes révolutions politiques ont marqué l’histoire séfarade en Israël. Dans les années 1960 et 1970, les Séfarades qui se sentent lésés par ce qu’ils considèrent comme un traitement discriminatoire de la part de l’establishment Mapaï, largement dominé par les Ashkénazes, se tournent vers le Herout, puis vers le Likoud sous Menahem Begin, porté au pouvoir par une vague d’adulation « mizrahi » en 1977.


La deuxième révolution commence tranquillement au début des années 1980, lorsque le rav Ovadia Yossef forme Shas, d’abord comme une alternative séfarade ultraorthodoxe, et plus tard comme un véritable foyer politique séfarade, basé autant sur une identité culturelle que religieuse. La bataille entre Shas et le Likoud pour le suffrage des travailleurs orientaux est alors féroce.


En 1984, lors des premières élections auxquelles Shas participe, le parti remporte seulement


4 sièges. La grande percée électorale survient en 1996, avec l’institution de l’élection directe du Premier ministre. Shas remporte


10 sièges et de nombreux Séfarades exploitent le nouveau système de double suffrage pour élire Binyamin Netanyahou, du Likoud, au poste de Premier ministre et Shas à la Knesset.


Le parti atteint un sommet en 1999 avec 17 sièges, en surfant sur une vague de protestation contre la condamnation pour corruption d’Arié Déri. Cependant, depuis l’abrogation du double suffrage en 2003, Shas est retombé à une constante de 11-12 sièges. La question de son avenir sans Ovadia Yossef dépendra de la façon dont les nouvelles formes d’identité séfarade prendront forme.


Le financement du réseau éducatif


La montée de Shas s’est faite grâce à l’exploitation d’un profond sentiment de discrimination et d’aliénation envers les Séfarades. Ce sentiment demeure particulièrement fort dans les villes de développement séfarades, en particulier dans le sud d’Israël. Le parti tire avantage de son pouvoir grandissant pour construire un réseau éducatif tentaculaire, El Hamaayan et Maayan Hahinouh Hatorani, qui perpétue le sentiment d’aliénation vis-à-vis d’un Israël moderne et laïque.


Ce cercle vicieux s’est avéré excellent pour le vote Shas, mais désastreux pour le pays, qui a perdu d’énormes ressources potentielles en termes de main-d’œuvre. En effet, d’un point de vue sioniste, Shas a marqué un tournant déplorable, à une époque où l’égalité sociale et économique pour les Juifs orientaux était sur une courbe nettement ascendante.


Alors que le parti est actuellement sur les bancs de l’opposition et que le ministre des Finances, Yaïr Lapid, se déclare catégoriquement contre la subvention des écoles qui n’inscrivent pas le « programme de base » dans leur curriculum, le réseau éducatif Shas pourrait très fortement en pâtir.


Reste à déterminer si les milliardaires juifs de l’étranger, qui soutenaient le système en raison de la personnalité du Rav Ovadia, continueront de se montrer aussi généreux que par le passé. Une baisse de financement qui pourrait, au fil du temps, voir ces écoles diminuer comme une peau de chagrin, avec des conséquences dramatiques sur le vote Shas. A l’inverse, l’enseignement du tronc commun d’une manière sérieuse, même si c’est seulement pour conserver le financement du gouvernement, pourrait produire une nouvelle génération plus en phase avec la vie moderne israélienne.


En clair, il s’agit surtout de savoir si la disparition du Rav Ovadia Yossef conduira à une troisième révolution séfarade, ou à une intégration laïque d’une grande partie du courant Shas. Ce qui ouvrirait la voie à un grand nombre d’électeurs ou d’anciens électeurs du parti pour, tout en conservant leur fierté identitaire séfarade, intégrer la société israélienne en tant que membres productifs à part entière – comme déjà la grande majorité des Juifs orientaux en Israël.


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