Nir Barkat : Hier et demain

S’il y a quelques semaines, le maire de Jérusalem semblait assuré de sa réélection, un outsider vient défier ses projets. Entretien.

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September 17, 2013 09:28
Nir Barkat

P12 JFR 370 . (photo credit: Marc Israel Sellem)

Dans une autre vie, Nir Barkat a été un golden boy dans le high-tech. Depuis 2008, il est maire de Jérusalem. Voilà quelques semaines, il a été réveillé en sursaut dans une campagne électorale plutôt paisible : Moshé Lion, qui a quitté Givatayim pour s’installer dans un appartement en location à Jérusalem, venait d’entrer dans la course. Jusque-là, Barkat était le seul candidat et sa réélection comme maire apparaissait comme une formalité. Désormais sorti de sa torpeur, son état-major se tient sur le qui-vive.

Le but du nouveau jeu (même si aucun des deux candidats ne le reconnaît publiquement) est de gagner le soutien des ultraorthodoxes. De fait, il y a quelques mois, le maire adjoint Itzhak Pindrus (du parti Judaïsme unifié de la Torah) n’en faisait pas mystère : son objectif premier, son unique mission était de trouver le candidat le plus apte à servir les intérêts des Harédim de la ville.

Les Harédim ne sont toutefois pas les seuls à espérer le changement. Chez les laïcs et dans le secteur national-religieux, beaucoup se plaignent de Nir Barkat, qui n’aurait pas trouvé de solutions aux problèmes du logement et de l’emploi pour les jeunes ni à celui de l’hygiène dans les rues de la ville.

C’est pour aborder tous ces sujets que Nir Barkat nous reçoit dans son bureau de la mairie.

Comment vous sentez-vous en ce début de deuxième campagne électorale ?


Comme toujours, j’ai confiance, je suis optimiste. Je travaille beaucoup, je connais bien mon rôle. Pour moi, Jérusalem est l’œuvre de ma vie. Il y a 12 ans, j’ai mis de côté tout ce que je faisais jusque-là pour me concentrer exclusivement sur ma mission.

Comment évaluez-vous la situation, après près de cinq années en poste ?


Quand je me souviens de la ville que j’ai reçue à l’époque et que je regarde ce que mon équipe et moi avons réussi à en faire, je suis satisfait.

D’où vous vient plus particulièrement cette satisfaction ?


Des chiffres. De ces chiffres qui indiquent les tendances, par exemple la baisse du nombre d’habitants qui quittent la ville, l’emploi en progression et bien d’autres choses… Je sais qu’il reste encore beaucoup à faire, mais je suis content de ce qui a déjà été accompli. Je déborde d’énergie pour les cinq années à venir.

Pensez-vous que les habitants de la ville partagent votre optimisme ?


Qu’ils estiment eux aussi que de nombreux progrès ont été réalisés pendant votre mandat ? Les habitants de la ville connaissent les changements qui sont intervenus et ils les sentent au jour le jour. Je dispose d’un soutien très large et très solide parmi le public. J’ai posé de bonnes fondations et, à présent, je suis prêt à faire avancer cette ville jusqu’à la place et au rang qu’elle mérite. Je sais ce que j’ai reçu, je sais ce que j’ai réussi à faire et j’ai une idée très claire de ce que j’entends accomplir encore, avec la conscience que j’ai de ma mission : je me réveille chaque matin impatient d’agir et prêt pour la prochaine phase de mon existence.

Quelle a été votre réaction en voyant tout à coup surgir dans la campagne un nouveau candidat qui entend vous remplacer dans le fauteuil de maire ? Cela vous agace ?


Si je considère les choses de façon pragmatique, je me dis qu’en politique, il est normal d’avoir des adversaires.

Mais cette première considération mise à part, cela ne vous agace-t-il pas que Moshé Lion, qui n’a jamais vécu à Jérusalem, entre soudain dans la course à la mairie de cette ville ?


Je vous suggère de lui demander ce qui l’a poussé à le faire. Maintenant, pour vous répondre, je dirais que oui, il est incroyable que quelqu’un qui ne connaît pas du tout la ville et qui ne l’habite pas se présente à ces élections. Quelqu’un qui a été propulsé dans la course… J’ai du mal à comprendre ce qui se passe exactement, mais peu importe, je ne m’en occupe pas. La seule chose qui compte pour moi, ce sont les projets que j’ai pour l’avenir de cette ville.

Comme quoi ?


Comme la manière dont nous allons créer 100 000 nouveaux emplois, améliorer le réseau de transports en commun, perfectionner le système éducatif, la culture, les terrains de sports et les activités de loisirs, comment nous allons attirer les investissements dans tous les domaines, dans les infrastructures… Nous avons tout un programme sur lequel nous travaillons depuis trois ans déjà. Je parle de choses dont je sais que je pourrai les mettre en œuvre, comme je l’ai fait aux dernières élections [en 2008].

Vos projets sont très impressionnants, mais la plupart d’entre eux (dans les domaines de l’emploi, du logement, des infrastructures et du développement) sont des choses qu’un maire, même très doué, ne peut mettre en œuvre sans un soutien gouvernemental conséquent. Or, on a l’impression que le gouvernement ne s’est pas montré à la hauteur de votre engagement, qu’il ne vous a pas beaucoup épaulé financièrement.

Ce n’est pas vrai. Le Premier ministre, les ministères, l’ensemble du gouvernement… Je vois des améliorations, année après année, dans leur soutien à la ville de Jérusalem. A commencer par le Premier ministre, qui s’implique beaucoup, ce que l’on voit dans les chiffres : les investissements de l’Etat, les budgets, la préférence et la priorité donnée à Jérusalem sont en hausse. Le ministère des Transports nous aide énormément dans le goudronnage des rues, celui de l’Education pour les programmes de l’après-midi dans les écoles maternelles…


Beaucoup de gens se plaignent du mauvais état des rues.

Par rapport à ce qu’il y avait avant mon arrivée, croyez-moi, il y a eu des améliorations considérables. Avant 2008, le budget consacré au goudronnage des chaussées s’élevait à 3 millions de shekels par an, ce qui permettait la rénovation de 3 km de route. Cette année, nous sommes passés à 40 km de routes !
Et c’est le gouvernement qui finance ? Non, c’est l’argent de la municipalité.

Alors, où est le gouvernement ?


Le gouvernement investit surtout dans les transports, dans la prolongation de la première ligne de tramway et dans la construction des prochaines. Là, on peut voir le changement : grâce à nos efforts, le financement gouvernemental est passé de 70 à 90 % et plus pour les importants travaux du tramway. Ce qui nous permet, de notre côté, de faire davantage pour développer la ville.
Ce n’est là qu’un exemple de la façon dont le gouvernement répond aux besoins de notre ville. Nous avons apporté d’immenses améliorations. Les touristes israéliens viennent nombreux visiter Jérusalem, y compris les jeunes, qui apprécient les possibilités de sorties que leur offre la ville.

Oui, mais néanmoins, les jeunes de Jérusalem, même s’ils ont désormais la possibilité de s’amuser dans leur ville, n’en continuent pas moins à devoir la quitter pour trouver du travail.

C’est tout un processus qui est en cours. Quand je compare la situation actuelle avec celle dont j’ai hérité en arrivant, je vois les progrès réalisés.

Le ministre de l’Economie et du Commerce Naftali Bennett est-il un partenaire pour vous ? Pouvez-vous le considérer comme un allié dans votre action ?


La réponse est oui. L’Etat est très attentif à nos besoins. Mais, en fait, le gouvernement s’occupe surtout de diriger le pays et il a de quoi faire. Pour ma part, je considère que mon rôle est de l’encourager à mettre en œuvre les solutions que je me charge moi-même de trouver pour ma ville. En tant que maire, en tant qu’habitant de Jérusalem, je sais ce qui est bon et ce qu’il faut pour notre ville. Mon travail, c’est de présenter ces besoins au gouvernement.
Et heureusement, les personnes à qui j’ai affaire m’écoutent et me comprennent : il n’y a jamais de prises de bec entre nous et les différents ministres. J’apporte mes projets, mes propositions, l’Etat les étudie et n’a plus qu’à décider s’il s’agit d’une dépense ou d’un investissement.
Je présente toujours mes projets et mes requêtes comme des investissements. Ce n’est pas par hasard que le gouvernement investit davantage dans la ville : c’est le résultat d’un programme présenté comme rentable pour lui. Nous n’en sommes plus à recevoir de l’argent pour survivre, de l’argent qui n’apporterait aucun changement dans le statut et la prospérité de la ville. Bien au contraire.

Et dans votre approche, qui a pour rôle d’attirer les investissements privés dans la ville ? Le maire ou le gouvernement ?


A mon avis, c’est de ma responsabilité avant tout. C’est mon rôle de maire. Quelqu’un doit le faire, de toute façon, non ? Moi, je soumets le concept et le gouvernement, lui, nous soutient, et je lui en suis reconnaissant.

Et les entreprises privées ? Avez-vous réussi à les attirer elles aussi ?


Oui, tout à fait. Regardez Har Hotzvim : il ne reste plus un seul local à louer, c’est complet ! Même chose pour les autres zones industrielles de la ville. D’où la prochaine étape que nous devons nous fixer : construire de nouvelles zones industrielles.

Parallèlement à ces programmes de développement, vous devez aussi traiter les affaires politiques au jour le jour. Au début, quand vous êtes entré dans cette arène, vous vous êtes présenté comme quelqu’un qui n’employait pas le langage cynique en vigueur en politique. Plusieurs années ont passé depuis : avez-vous changé ? Avez-vous adopté les conventions de la politique ?


Je pense que, si vous examinez ma façon de travailler, vous avez certainement remarqué que j’ai toujours adopté une attitude professionnelle. Je n’ai pas changé.

Pourtant, le 1er août, vous avez pris ce qu’on appelle une décision politique en intégrant à votre prochaine équipe votre principal opposant du conseil municipal, Meïr Turgeman.

Tout d’abord, personne ne m’y a obligé. J’ai pensé et je pense toujours que c’est une bonne décision.

N’empêche qu’il y a cinq ou sept ans, cela ne vous serait pas venu à l’idée. Qu’est-ce qui a changé entre-temps ?


Ce qui a changé, c’est qu’en ce moment, nous nous préparons pour les cinq années à venir. Meïr Turgeman a été dans l’opposition pendant cinq ans.

Et il vous a mené la vie dure !


C’était de bonne guerre. Il était dans l’opposition, c’était son rôle. Je m’y suis trouvé moi-même, je connais bien les règles du jeu. Mais au-delà de ces petites querelles, Meïr sait que la meilleure chose à faire est de me laisser continuer à gérer cette ville. Il s’est contenté de réfléchir et de prendre une décision : devait-il rester dans l’opposition encore cinq ans ? Ne valait-il pas mieux me rejoindre et travailler de l’intérieur, au sein même du système de la municipalité ? Je connais Meïr depuis longtemps, je connais ses qualités et ses défauts et je suis sûr qu’il sera un atout pour nous. Je suis convaincu que c’est réaliste : c’est pourquoi je l’ai invité à me rejoindre. [Turgeman sera n° 2 sur la prochaine liste de Nir Barkat, ce qui le place en première position pour le poste de maire adjoint, N.D.L.R.] Nous avons signé un accord qui n’a rien de secret, contrairement à ce qui se passe ailleurs, où l’on ne sait jamais très bien ce qui a été conclu et avec qui.

Certains pensent que cet accord – qui donnera à Meïr Turgeman le portefeuille des conseils de quartier et des centres communautaires – est destiné à fermer définitivement la porte à un éventuel renouvellement de la coalition entre vous et Rachel Azaria. Ont-ils raison ?


Non, ils ont tort. Ma porte reste ouverte à toutes les listes du conseil. C’est ainsi que j’ai procédé la dernière fois, en 2008. Il y a de la place pour tout le monde : je suis ouvert à un vrai dialogue. C’est comme cela que je fonctionne : je tire un trait sur le passé et je vais de l’avant, comme je l’ai fait avec les représentants Harédim qui siègent au conseil actuel.

On a pourtant l’impression que les Harédim ne sont pas satisfaits, puisqu’ils ne se cachent pas de vouloir vous remplacer.

Je ne suis pas de votre avis, je crois que la société ultraorthodoxe est très satisfaite de mon action.

Vous savez sans doute déjà qu’il y a de fortes probabilités que les partis ultraorthodoxes soutiennent la candidature de Lion. Quel est votre sentiment à cet égard ?


Permettez-moi de vous expliquer d’abord quelle est ma vision : je pense que le maire de Jérusalem se doit d’avoir un point de vue holistique, une approche libérale. Il doit permettre à chaque secteur de la population de vivre dans ses propres quartiers et selon ses coutumes. En tant que fonctionnaire – car c’est ainsi que je me considère –, je dois m’occuper des sionistes religieux dans les quartiers sionistes religieux, des Harédim dans les quartiers Harédim, des Arabes avec leurs coutumes dans les quartiers arabes. J’ai toujours travaillé selon cette conception, et il n’y a pas un seul de ces secteurs que j’aie négligé.
Ceux qui fondent toutes leurs actions sur l’espoir de gagner le soutien du secteur harédi, puis, peut-être, celui d’autres secteurs par la suite, n’ont pas, selon moi, une approche libérale du problème, et ce n’est assurément pas bon pour Jérusalem. C’est ce qui s’est passé pendant 15 ans [sous les mandats d’Ehoud Olmert et d’Ouri Loupolianski, N.D.L.R.], et voyez où cela nous a menés ! Mais peut-être qu’il y a des gens qui aimeraient revenir à ce stade.
Moi, je ne suis pas là pour éduquer les gens ni pour imposer ma vision personnelle. Evidemment ! Jérusalem est une ville plurielle, et cela implique de respecter à la fois les Harédim et les laïcs, les juifs et les non-juifs. D’ailleurs, si vous leur posez la question, les ultraorthodoxes eux-mêmes vous diront que leur situation s’est améliorée.

Dans ce cas, comment expliquez-vous qu’ils soient en train de considérer sérieusement de voter pour votre adversaire ?


Demandez-le leur ! Vous sentez-vous trahi ? Je ne changerai pas ma position. La question n’est pas de trouver le moyen d’obtenir des soutiens. J’agis comme je le fais parce que c’est, selon moi, la meilleure façon d’œuvrer pour Jérusalem. Et croyez-moi, le public, dans sa grande majorité, l’a bien compris. Je ne dépends pas des Harédim : je veux coopérer avec eux. Il y a une grande différence entre « je veux les avoir avec moi » et « j’ai besoin d’eux ». Je veux la gauche, je veux la droite, je veux les laïcs, je veux les Harédim, les Juifs, les Arabes, parce que c’est ce qu’il convient de faire.

Cependant, on commence à se dire, dans le secteur harédi, qu’il y a maintenant de nouvelles règles, et qu’il faut faire comprendre à chacun des deux candidats que les Harédim donneront leurs voix au plus offrant. Comment réagissez-vous face à cette nouvelle situation ?


Le public devra faire un choix. Moi, je ne veux pas jouer à ce petit jeu-là. C’est le public qui va réfléchir et décider par lui-même. Je n’ai jamais raisonné comme cela par le passé, ce n’est pas mon mode de fonctionnement et ça ne le sera pas plus à l’avenir, un point, c’est tout.

D’après les sondages, il se pourrait que les deux listes orthodoxes gagnent des sièges supplémentaires dans le prochain conseil municipal. Comment comptez-vous gérer cette nouvelle donne si vous êtes réélu ? Avec qui formerez-vous votre coalition ?


Je ne crois pas à la véracité de ces sondages. Les chiffres qu’ils avancent ne sont pas réalistes. Moi, je suis pour le travail en commun. La question ne se pose donc pas. Tout ce qui m’intéresse, c’est de savoir ce que veulent les habitants de Jérusalem : veulent-ils un candidat qui considère que tous les représentants ont leur mot à dire, ou quelqu’un qui déciderait de former une coalition très étroite qui ne servirait qu’une partie du public ? Pour ma part, je présente mon point de vue, c’est ensuite aux électeurs de décider.

Mais une partie de ce public n’est pas satisfaite non plus. Il se plaint des ordures déversées par terre dans les rues, regrette que l’on néglige la propreté alors qu’on met l’accent sur des événements culturels de qualité variable.

J’ai conscience de ce problème. Nous étions sur le point de signer un accord entre le comité chargé des problèmes de propreté à la municipalité et la Histadrout, afin de privatiser le nettoyage des rues, mais au dernier moment, la Histadrout de Jérusalem a fait marche arrière. J’ai donc décidé de renoncer à la privatisation et d’ajouter 120 employés au département – soit un supplément de 10 millions de shekels par an pour le budget « Propreté ».

Avec tout cela, comment se fait-il qu’après 5 ans aux commandes de la ville, vous n’ayez pas réussi à devenir le candidat du parti Likoud dans ces élections municipales ? D’autant que votre adversaire est, lui, le candidat officiel de la coalition Likoud-Beiteinou !


Je ne tiens pas du tout à être le représentant du Likoud pour Jérusalem. Je veux rester indépendant, voilà pourquoi je suggère que l’on se concentre sur ce que je fais et ce que je prévois pour les habitants de Jérusalem, et que l’on abandonne les spéculations politiques… Les considérables améliorations qui ont été apportées à la ville, les changements que j’ai introduits… J’ai prouvé que j’étais capable de faire tout cela, et cela n’a rien à voir avec les gens que je connais ou que je ne connais pas dans le gouvernement.



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