Stav Shaffir, la passion du social

Itinéraire d’une jeune femme déterminée

By MYRIAM KALFON
November 28, 2012 23:19
Stav Shaffir, en lice pour les primaires...

Stav Shaffir, en lice pour les primaires.... (photo credit: DR)

L’aplomb n’attend pas le nombre des années. Stav Shaffir, crinière flamboyante et 27 ans depuis mai, s’adresse avec aisance au petit groupe de militants travaillistes réuni à Tel-Aviv, ce soir-là. Elle est la plus jeune, et de très loin, parmi les autres candidats, mais semble trouver tout naturel d’être là. Elle parle du mouvement social de l’été 2011 sans fausse modestie, ni fierté excessive.

Ne dit presque jamais «je», mais s’inclut dans un « nous » qu’elle veut générationnel, fédérateur. Celle qui a fait partie des Indignés made in Tel-Aviv, dès le premier jour, pour en devenir l’une des porte-parole les plus en vue, voudrait aujourd’hui transporter sa ferveur sociale à la Knesset.

Elle se présente aux primaires du parti travailliste, le 29 novembre prochain, parmi 87 autres candidats, pour une liste qui devrait remporter - selon les derniers sondages – quelque 23 sièges. Comme eux, elle espère profiter de la résurrection d’une formation donnée pour morte et enterrée après le départ du ministre de la Défense Ehoud Barak en janvier 2011.

La compétition est rude et Shaffir ne manque pas de se faire écorner par un autre des candidats présents au meeting, Avishay Braverman. Ancien doyen de l’université du Néguev, député depuis 2006 et ministre des Minorités de 2009 à 2011, il souligne la nécessité d’avoir « des gens expérimentés sur notre liste électorale afin d’être crédibles». En d’autres termes : ne vous laissez pas aveugler par les jeunes célébrités de la génération Facebook.

Consciente des accusations de favoritisme médiatique, la jeune femme a décidé de la jouer collectif. C’est elle qui a organisé le meeting électoral de toutes les femmes candidates du parti, le 10 novembre dernier, en présence de Shelly Yacimovich. Initiative accompagnée d’une déclaration d’intentions par voie de presse pour dénoncer le lieu commun qui veut que les femmes de pouvoir soient forcément en guerre les unes contre les autres. Ce n’est d’ailleurs pas qu’une stratégie, elle semble y croire vraiment.

Musique, écriture et social Stav Shaffir n’a pas grandi en se rêvant politicienne. Mais s’est heurtée très tôt à l’inégalité sociale. Issue d’une famille de classe moyenne de Netanya, elle est confrontée aux méandres des services sociaux dès son jeune âge car sa soeur, de 4 ans sa cadette, naît autiste. En l’accompagnant aux divers soins, elle perçoit ce qui différencie les parcours de ces enfants handicapés en fonction de leur origine sociale.

Le contraste est d’autant plus saisissant que la ville côtière, qui fait le grand écart entre très riches et très pauvres, réunit la poignée de patients dans les mêmes services. Un fort sentiment d’injustice l’envahit. «Tout découle de là», explique Stav.

«Mon engagement dans les foyers, Hanoar Haoved Vehalomed (mouvement de jeunesse impliqué dans l’éducation), mon année de volontariat avant l’armée… Tout.
J’ai cherché à faire partie d’institutions qui fonctionnaient, où le lien social n’était pas cassé».

La politique, à l’époque, lui paraît étrangère à ses combats.

Elle pense simplement à combler les cases, effectuer le travail là où l’Etat s’est désisté. C’est le mouvement social qui va la faire changer d’avis.

Avant cela, elle s’envole pour Londres, terminer sa Licence grâce à un programme pour jeunes leaders juifs et arabes («Olive Tree» à la City University London). A son retour, elle hésite à continuer en Master. Mais se rappelle qu’elle n’a pas fait de grand voyage, passage obligé de tout jeune démobilisé israélien qui se respecte. Et s’offre donc une année scolaire à Rimon, l’école de musique contemporaine de Ramat Hasharon. «Je joue depuis l’âge de 4 ans : piano, guitare, oud, percussions, chant ». Sans ambition d’en faire une carrière, elle s’arrête là et retourne au militantisme.

Elle qui écrivait pour des magazines d’enfants dès l’âge de 8 ans, puis à l’armée dans le journal militaire Mahané, cherche à vivre de ses articles tout en s’investissant dans le social.

Quand soudain arrive le mouvement qui va embraser le pays.

Elle répond à l’appel de Daphne Leef, fait partie des toutes premières réunions. Et très vite, abandonne son emploi pour s’engager à plein temps. «Je n’aime pas les manifestations en général. Je trouve un peu idiot de scander des slogans, cela ne fait pas avancer les choses».

«Mais cette fois-ci », reconnaît-elle, «c’était particulier, on avait le sentiment d’une puissance, de faire bouger les choses ensemble. On s’invitait enfin dans le débat public».


«L’Etat, c’est nous !»

 C’est au cours de cet été-là que le déclic se produit. Comme Leef au départ, elle se montre très méfiante envers les politiques. Ne veut pas les impliquer, souhaite rester en dehors d’un monde que cette générationlà considère depuis trop longtemps comme corrompu.

Mais Shaffir s’aperçoit peu à peu que cela ne suffit pas. Que même 350 000 personnes descendues dans la rue n’ont pas de vrai pouvoir.

Or, si elle a un respect immense pour le mouvement, la jeune femme veut du concret. Une certitude qui va progressivement la pousser à entrer dans ce monde politique dont elle était restée soigneusement à l’écart.

Le mouvement, dit-elle, aura eu un autre mérite, celui de lui faire rencontrer «la génération de nos grands-parents, celle qui a construit cet Etat de ses propres mains». Ce sont eux, clame-t-elle, qui lui ont donné espoir et courage. «Nos parents sont cyniques, ils n’y croient plus. Et nous, pour l’instant, nous n’existons pas en politique, nous ne votons pas, nous sommes absents».

Or il faut absolument reprendre ce flambeau, s’enflammet- elle, s’investir, «envahir la politique, la conquérir, pour faire passer nos idées». Les générations des anciens ont bâti le pays et aujourd’hui, continue-t-elle, des jeunes ont fondé Facebook, Google, les grands sites de notre époque.

C’est donc le moment ou jamais de faire pareil en Israël, de prendre l’Etat hébreu en main, car «l’Etat, c’est nous !».

De cette conviction, Shaffir tire sa légitimité, elle qui s’est retrouvée à maintes reprises devant des «hommes blancs, de plus de 50 ans», qui ne comprenaient pas ce qu’elle «venait faire dans leur domaine». «Qui étaient donc ces enfants qui se permettaient de mettre leur nez dans l’économie !», s'esclaffe-t-elle. Mais le message dont elle se voulait porteuse il y a un an et demi n’a pas changé : «Il ne doit pas y avoir de différence entre les parlementaires et nous, la Knesset c’est nous».

Si elle est élue, elle voudra d’ailleurs «rester 100 % disponible, comme c’est le cas maintenant. Les gens savent qu’ils peuvent me parler sur Facebook. Que je réponds lorsqu’on me sollicite».

Tordre le coup aux inégalités 

En tant que députée, elle consacrera d’abord du temps à «étudier le système, comprendre comment il marche et faire avancer de petits projets sur le logement et l’éducation». Si le parti travailliste passe au pouvoir, il devra aussi, «dès le lendemain des élections», relancer les négociations avec les Palestiniens.

Justement, que répond-elle à ceux qui, dans le camp de gauche et ailleurs, reprochent à Shelly Yacimovich de ne pas assez se faire entendre sur le conflit israélopalestinien, contrairement à la position historique de son parti ? Pour Shaffir, il ne fait pas de doute que la formation politique doit «porter ce double étendard» et faire avancer «en parallèle» les deux causes que sont le processus de paix et le retour à une social-démocratie en Israël. Car les deux sont irrémédiablement liés, selon elle.

«Israël, parmi les nations les plus socialistes du monde occidental, est devenu, en quelques années seulement, l’un des pays les moins égalitaires, avec un écart entre les riches et les pauvres qui n’a d’égal que celui des Etats-Unis et une mobilité sociale proche de zéro ». Et de trancher : un tel pays, affaibli, divisé, « ne sait pas faire la paix».

La jeune femme avance des études sociologiques pour prouver que dans une société inégale, «tout le monde souffre, à tous les échelons, car la criminalité, le racisme et les maladies montent en flèche». Une plaie qu’il faut donc soigner de toute urgence, selon elle, pour espérer un meilleur avenir.

Cette conviction chevillée au corps lui confère une énergie redoutable. Elle, qui avoue se contenter de 1 à 3 heures de sommeil par nuit, ne s’est pas arrêtée depuis le mouvement social et ne voit presque pas ses parents, ses amis. «Ils me soutiennent à fond, font attention à moi, m’apportent à manger».

Quelques donations («une voiture, un local»), une équipe soudée qui la surveille pendant qu’elle enchaîne les réunions à un rythme effréné, tel est son quotidien depuis le début de la campagne.

Que fera-t-elle si elle n’est pas élue ? «Je continuerai», répond-elle, sourire en coin. 
Qu’on ne s’y trompe pas : bien mal avisé celui qui tenterait de l’en empêcher.


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