Les souvenirs d'Esther

A 93 ans, la lauréate du Prix d’Israël 2015 a conservé un esprit grinçant. L’ancienne diplomate a une dent contre les hommes politiques d’aujourd’hui. Entretien avec une dame de caractère

By YAAKOV BAR-ON
April 29, 2015 15:21
Esther Herlitz, femme ambassadeur

Esther Herlitz, femme ambassadeur. (photo credit: DR)


Dans le coquet appartement d’une résidence pour personnes âgées de Tel-Aviv, Esther Herlitz est entourée de bouquets de fleurs. A 93 ans, celle qui a été la première femme ambassadeur du pays, s’est vue décerner la semaine dernière le Prix d’Israël, la plus prestigieuse récompense de l’Etat, lors de la cérémonie du Jour de l’Indépendance.

Quand on lui a annoncé qu’elle était nominée, sa première question a été : « Qui sera le ministre de l’Education qui me remettra le prix ? » Et quand on lui a répondu que ce serait le Premier ministre en personne, puisque le nouveau ministre de l’Education n’a pas encore été nommé, Esther a décoché la première flèche tirée de son carquois : « Lorsque je présidais le Concours international de harpe, j’ai organisé chez moi, à New York, une soirée de collecte de fonds », se souvient-elle. « J’ai invité [le Premier ministre Benjamin] Netanyahou, qui était alors ambassadeur d’Israël à l’ONU. Là, je me suis rendu compte qu’il était un bon orateur. Mais la question est de savoir de quoi il parle. A l’ONU, il était bien, mais [David] Ben Gourion, lui, était un excellent Premier ministre, qui savait diriger le pays. »

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Telle est Esther Herlitz. Son grand âge limite ses mouvements, elle entend mal, mais son esprit est resté vif et elle n’a rien perdu de son humour. « En tant qu’ancienne ambassadrice, je sais que la première chose que l’on apprend au ministère des Affaires étrangères, de façon claire et nette, est qu’il ne faut ne jamais se disputer avec le président des Etats-Unis… Tout l’inverse de ce qui se passe en ce moment », critique-t-elle.
Et de citer ses souvenirs d’après la campagne du Sinaï de 1956 : « Quand le président Eisenhower a voulu sanctionner Israël, j’étais consule générale à New York. J’ai donc demandé à un important sénateur d’aller le trouver et de lui expliquer qu’il s’apprêtait à commettre une erreur. Le sénateur m’a écoutée et a réussi à convaincre Eisenhower de changer d’avis, alors que je restais moi-même sur la ligne de touche. C’est ainsi que cela fonctionne. Un diplomate doit savoir tirer les ficelles depuis les coulisses. »
« Aujourd’hui, Liberman est ministre des Affaires étrangères et il se comporte comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Pendant 60 ans, nous avons eu de bonnes relations avec la Turquie, qui est le plus grand pays musulman du Moyen-Orient, et ce malgré son passé avec les Arméniens. Regardez à présent dans quel guêpier nous nous trouvons ! Au lieu de construire des ponts avec le reste du monde, nous détruisons ceux qui existaient déjà. »

Dans l’arène politique


34 années se sont écoulées depuis qu’elle a quitté la Knesset, mais l’ancienne députée se tient toujours informée de la marche du monde. « Je croyais notre peuple plus intelligent. Après tous ces scandales, j’étais sûr qu’il ne réélirait pas Bibi », juge-t-elle. « Mais même si je ne suis pas d’accord avec telle ou telle chose, j’ai passé l’âge de déclencher des émeutes… »
Esther Herlitz est ouvertement une femme de gauche, pourtant, elle ne manque pas de vilipender son propre camp. « Itzhak Herzog ne pouvait pas gagner. La crise de leadership est un problème universel dans notre monde digital. Aujourd’hui, non seulement nous n’avons plus Ben Gourion, mais nous n’avons pas non plus [Levi] Eshkol, Golda [Meïr] ou [Pinhas] Sapir. Nous avons Bibi, et il ne se soucie pas du peuple juif ; il ne se préoccupe que des gens riches qui lui donnent de l’argent. Il est clair qu’à l’heure actuelle, les juifs d’Europe rencontrent des difficultés, et qui devrait s’occuper de ce problème ? [Natan] Sharansky ? Après tout, il est lui-même un réfugié… »

A bonne école


Née à Berlin à l’automne 1921, Esther Herlitz est la fille de l’historien George Herlitz, qui a créé les Archives sionistes centrales, archives officielles du mouvement sioniste. « Quand j’étais petite, je savais déjà qu’il n’y avait pas d’avenir pour les juifs en Europe. En 1933, quand les nazis ont pris le pouvoir en Allemagne, nous sommes partis en Israël. Et quand l’Agence juive a été à même d’absorber les Archives sionistes, mon père les a apportées avec lui. »
Ses premiers pas en Israël n’ont pas été faciles. « A l’école Gymnasia de Rehavia, nous étions trois filles « yekke » qui parlions allemand entre nous », se souvient Esther. Quand il les entendait, l’un des garçons de la classe, Shmuel Katznelson leur criait : « Taisez-vous les nazies ! » Quelques années plus tard, le même Katznelson changeait son nom pour Tamir et devenait un fervent combattant de l’Irgoun, puis député de la Knesset.
« D’autres élèves nous embêtaient aussi », se souvient Esther. « Nous avions très peur d’aller à l’école, jusqu’au jour où mon père et la directrice sont venus faire un scandale dans la classe. Quand Arne De Shalit [future présidente du conseil d’administration de la Diaspora], qui s’est éteinte la semaine dernière, m’a invitée à son anniversaire, j’ai compris que j’étais enfin acceptée dans la société israélienne. »
Puis les trois jeunes filles intègrent un nouveau lycée qui vient d’ouvrir dans le quartier de Beit Hakerem. Un de leurs camarades de classe s’appelle Itzhak Navon. « Là, nous avons eu l’impression de bénéficier de l’anarchie qui régnait, puisque des professeurs d’université qui n’avaient pas trouvé de travail venaient nous faire cours. Nous avons eu, entre autres, Ernst Simon et Michael Ben-Ari comme professeurs. Mais mon père voyait bien que je n’avais pas la tête à étudier. Il faut dire qu’à cette époque, nous étions actifs dans la Hagana. “Au lieu de te concentrer sur les cours”, me disait-il, “tu caches des armes…” »

La lutte armée


En 1942, alors qu’elle vient de décrocher son diplôme d’enseignante, Herlitz décide de s’engager dans la lutte armée. Elle rejoint le corps auxiliaire de l’armée britannique. « Nous comprenions tous l’anglais, mais nous voulions absolument que les ordres soient donnés en hébreu pendant tous les entraînements », raconte-t-elle. « Oui, parler hébreu était un principe pour nous. »

Herlitz est le dernier officier encore en vie parmi ceux qui ont servi dans l’armée britannique d’Israël. « Avoir servi dans l’armée britannique nous a tous beaucoup aidés sur le plan personnel », affirme l’ancienne lieutenante-colonelle. « Mais à l’échelle nationale, je suis convaincue que notre expérience a également beaucoup contribué à l’établissement de Tsahal. Pendant la guerre d’Indépendance, j’étais commandante adjointe du bataillon des femmes à Jérusalem. Pour une raison ou pour une autre, je n’avais pas obtenu le grade de lieutenant. Des années plus tard, le chef d’état-major Moshé Yaalon me l’a remis au cours de l’émission de télévision Sheroutrom, dont l’objectif était de récolter de l’argent pour l’armée. »
Mais Esther Herlitz n’a pas voulu poursuivre une carrière militaire. Lorsqu’elle quitte l’armée en 1946, elle s’inscrit dans la première classe de diplomates de l’Agence juive. « Ce que nous y apprenions s’est par la suite révélé inutile dans le monde diplomatique. Pour ma part, j’étais bien adaptée pour cette profession, car je n’avais pas de famille… » De fait, Esther Herlitz ne s’est jamais mariée.

Le parcours d’une pionnière


Pendant la guerre d’Indépendance, elle sert dans l’armée à Jérusalem, jusqu’à ce que quelqu’un se souvienne qu’elle a été formée à la diplomatie. Elle est alors envoyée à Tel-Aviv pour y diriger les bureaux du ministère des Affaires étrangères à l’état-major de l’armée. Sur ce qu’on a appelé la « Route de Birmanie », elle réclame deux choses qui lui manquaient dans la capitale assiégée : une douche et une tomate.

A 27 ans, Esther Herlitz est nommée responsable de la division des Etats-Unis, « un pays dans lequel je n’étais jamais allée », confie-t-elle. Puis elle est directement parachutée à la délégation israélienne à l’ONU et continue comme première secrétaire de l’ambassade israélienne à Washington, puis consule générale à New York. En 1962, elle est nommée responsable du service des invités du ministère des Affaires étrangères.
« Golda Meïr, alors ministre des Affaires étrangères, était en train de conquérir l’Afrique, de sorte que des dignitaires très estimés débarquaient les uns après les autres. Mais je me souviens surtout du ministre de la Santé du Ghana. Une fois, on m’a réveillée au beau milieu de la nuit pour me dire qu’il avait besoin d’une femme. “Que voulez-vous que je fasse pour lui ? Envoyez-le voir le concierge de l’hôtel, il lui trouvera un arrangement”, ai-je répondu. Et je crois qu’il en a trouvé un, en effet… »

Robe ou pantalon ?


Esther Herlitz a toujours brisé le plafond de verre. En 1966, elle est nommée ambassadrice d’Israël au Danemark. Elle est la première femme à occuper ces fonctions. « Je me sentais chez moi à Copenhague. Là-bas, il y avait une tradition d’ambassades. Je me faisais surtout des amis parmi les personnes qui avaient dirigé des réseaux de résistance pendant la Shoah. En tant qu’ambassadrice d’Israël, je tenais à ce que ma résidence soit cachère », ajoute-t-elle.

Comme elle est la première femme à occuper ce poste, le ministère des Affaires étrangères n’a rien stipulé en matière de tenue vestimentaire. Alors lorsqu’il lui faut présenter ses lettres de créances au roi du Danemark, on fait pour elle une commande spéciale à Paris.
« A cette époque, on ne connaissait rien à la mode », raconte-t-elle. « Lors d’un dîner organisé à l’hôtel Sharon par le ministre des Affaires étrangères Moshé Sharett pour ses collaborateurs, les hommes ont tous reçu un smoking en cadeau. Et moi ? Moi, j’ai eu droit à une chemise yéménite brodée et une jupe longue en soie noire. Plusieurs années plus tard, lorsque je suis allée en Allemagne avec une délégation de députés, nous devions passer une soirée à l’opéra. Tout à coup, je me suis rendu compte que les épouses des députés portaient toutes des robes, et que j’étais moi-même en costume. “Qu’est-ce que ça veut dire ?”, ai-je demandé au secrétaire de la Knesset. “J’avais oublié que nous avions une femme députée”, m’a-t-il répondu. »

Dans l’arène politique

En 1974, après la guerre de Kippour, Esther Herlitz, qui a rejoint l’arène politique depuis longtemps, est élue sur la liste travailliste à la 8e Knesset. C’est pour elle l’occasion de prendre d’assaut un nouveau bastion masculin, puisqu’elle devient la première femme membre de la commission de la Défense et des Affaires étrangères.
Elle puise encore dans l’océan de ses souvenirs : « Un jour, nous sommes allés dans le Sinaï, à l’époque où il était encore à nous, et la voiture de la Knesset s’est retrouvée bloquée dans le désert. Nous avons dû attendre les secours. Et que fait-on dans ces cas-là ? On bavarde. C’est ce qu’ont fait les hommes, mais sans me laisser placer un mot. Alors, le directeur de la commission, Itzhak Navon, avec lequel j’étais amie depuis le lycée, leur a dit : “Messieurs, Esther a quelque chose à dire ! Ecoutez-la !” C’est seulement à ce moment-là qu’ils se sont souvenus que j’existais. »

Une retraite active


« J’adore la musique », affirme Herlitz, qui a un abonnement au Philharmonique depuis son plus jeune âge. « A l’orchestre, on m’appelle le dinosaure. Je me souviens qu’à la toute première saison, le chef d’orchestre était Arturo Toscanini. Un homme tout petit et tout maigre, mais quand il arrivait sur scène, on aurait dit un roi ! Et puis, il y avait aussi Leonard Bernstein, qui m’appelait “mein Ambassador”. »
Outre ses soirées au concert et malgré son âge avancé, Esther Herlitz est une femme très occupée. « Je vais aux enterrements et j’écris des nécrologies », sourit-elle. Elle rédige également un éditorial dans un journal, donne des conférences et est active dans plusieurs organisations.

L’ancienne députée se tient bien informée. « J’espère que le parti travailliste ne rejoindra pas le gouvernement », déclare-t-elle, « mais je crains qu’il finisse par le faire. Il est temps de mettre un terme à la politique de Netanyahou, qui consiste à ne pas parler avec les Palestiniens et à ne pas tenter de faire la paix avec eux sous prétexte qu’il n’y a aucun espoir. On ne peut pas diriger un pays s’il n’y a pas d’espoir ; c’est ce que nous a enseigné David Ben Gourion. »
« Ceux qui représentent le parti à la Knesset aujourd’hui ont les dents longues et ils ne supportent pas de se trouver dans l’opposition. Mentalement, ils n’y sont pas préparés. Ils ne comprennent pas l’importance de l’opposition dans une démocratie parlementaire. Aujourd’hui, il n’y a plus d’opposants comme [Menahem] Begin. Avant qu’il ne devienne Premier ministre, j’étais assise à côté de lui à la commission des Affaires étrangères et de la Défense. C’était un plaisir de l’écouter parler, même quand on n’était pas d’accord avec lui. Mais Begin appartient au passé, tout comme Ben Gourion. Aujourd’hui, il n’y a plus de vision. Et, sans vision, il est impossible de diriger un pays… »


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