Shas : grandeur et décadence

Comme la Yougoslavie après Tito, la succession du Rav Ovadia Yossef s’effrite, et nul ne semble être en mesure de recoller les morceaux d’un parti en déliquescence

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January 6, 2015 12:53
Shas : grandeur et décadence

Shas : grandeur et décadence. (photo credit: MARC ISRAEL SELLEM/THE JERUSALEM POST)

Ceux qui parlent de révolution doivent se préparer à la guillotine, déclarait Winston Churchill en 1912, avec une intuition prophétique qui annonçait à la fois le bain de sang de la révolution russe, et exprimait le dédain conservateur vis-à-vis de tout changement soudain et radical.
Les guillotines ont fait leur apparition cette semaine au sein de l’empire politique tentaculaire de Shas, au cri du chef du parti assiégé, Arye Deri : « la révolution continue ». Mais ce ne sont pas là les guillotines de la révolution. Non pas parce que les passions en jeu dans le suicide public du parti ne sont pas véritablement à l’état brut, mais parce que la guerre que se vouent ses dirigeants l’un à l’autre, au lieu de déchaîner la révolution semble plutôt vouloir y mettre un terme.
Et s’il faut trouver une comparaison, ce combat fratricide évoque plutôt l’artillerie avec laquelle la Yougoslavie s’est tuée après le départ de Tito, que les potences avec lesquelles Robespierre, Lénine, Mao et Khomeiny ont annoncé leur arrivée.
Interrogé il y a 13 ans sur l’avenir de Shas, Ehoud Olmert déclarait : son chef spirituel, le rabbin Ovadia Yossef, s’éteindra et son parti finira par se diviser. On se demande ce qui est le plus impressionnant : la rapidité ou l’exactitude avec laquelle cette prédiction s’est matérialisée.
Il aura fallu moins d’un an aux dirigeants de Shas, après la mort de son saint fondateur, pour se scinder en deux, et se lancer dans une guerre fratricide, dont le choc des personnalités et des idées va avoir un impact sur tout le système politique et sa relation au charisme.

Un parcours presque sans fautes

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La révolution de Shas a commencé modestement, lorsque trois rabbins non ashkénazes sont élus au conseil municipal de Jérusalem en 1983. Ce qui, sur le moment, semblait juste une querelle locale au sein de l’ultraorthodoxie, est apparu l’année suivante comme un problème également pour le sionisme religieux, quand Shas remporte quatre sièges à la Knesset, au détriment du parti national religieux.
La montée de Shas à six sièges en 1988, 10 en 1996 et un record de 17 sièges en 1999, l’établit comme le plus grand parti religieux d’Israël, et assoit définitivement sa présence au cœur du système politique. Bien qu’il ne reproduise jamais l’exploit de 1999, il rassemble désormais à peu près un dixième de l’électorat. Et ce, non seulement aux dépens des partis religieux, mais aussi du Likoud lui-même, dont le recul au cours des dernières décennies est en partie le fait de Shas.
Un parcours extraordinaire. Au cours de trois décennies de vedettariat politique, Shas a occupé un total de 88 sièges à la Knesset, 23 postes ministériels et 17 postes de vice-ministres. Ses représentants ont, par intermittence, géré le portefeuille de l’Intérieur, des Affaires sociales, de la Santé, des Infrastructures, du Logement, des Communications, de l’Intégration, du Commerce et de l’Industrie, parallèlement bien sûr au ministère des Affaires religieuses. Sans oublier parfois également quelques vice-ministres des Finances et de l’Education.
Inspiré par l’érudit et charismatique Rav Ovadia Yossef, et mu par un sentiment d’injustice face à ce qu’il considérait comme le dénigrement du judaïsme séfarade par les élites israéliennes, Shas a créé un système éducatif tentaculaire qui emploie des milliers de personnes, instruit des dizaines de milliers d’élèves et coûte des milliards.
Les historiens se demanderont sans doute si la corruption qui a accompagné ce succès était inévitable, mais son impact est indiscutable. Cinq des élus du parti, dont le fondateur de son réseau d’éducation, ont été condamnés pour divers crimes, au fil des ans, du détournement de fonds à la corruption, voire la contrefaçon. Deux ont été condamnés à des peines de prison avec sursis et trois ont été emprisonnés, dont celui qui symbolise le succès du parti et se caractérise par une énième volte-face dont il a le secret – je pars, je reste – j’ai nommé Arye Deri.

La dégringolade

A l’origine de cette dégringolade, une vidéo diffusée cette semaine sur Arouts 2 – au cours de laquelle Yossef qualifie Deri de « malfaisant », tout en expliquant qu’il porte une sérieuse responsabilité électorale comme voleur reconnu coupable. Alors que « personne n’a rien » contre le rival de Deri, Eli Yishaï.
Cette tempête médiatique sciemment orchestrée constitue un jalon dans l’histoire politique du pays : c’est la première fois, en effet, qu’un homme disparu influe sur les bulletins de vote depuis l’au-delà.
Pour comprendre l’impact de ce clip, il faut mesurer l’autorité de son héros sur ses électeurs, un phénomène unique au sein de la politique israélienne. Pour ses partisans, le Rav Ovadia Yossef représentait beaucoup plus que ce que David Ben Gourion ou Menahem Begin représentaient pour les leurs. Malgré le charisme de ces derniers, la contestation interne de leurs actions ou de leurs déclarations était tout à fait légitime, et même efficace dans le cas de Ben Gourion.
L’autorité du Rav Yossef au sein du parti Shas était, et demeure, d’un tout autre ordre : non seulement intellectuelle et émotionnelle, mais aussi inspirant un respect absolu.
L’attaque contre Deri ne se réfère pas à une condamnation politique, mais bien à une forme d’infaillibilité religieuse. C’est la raison pour laquelle la réaction de Deri a une allure si peu conventionnelle.
La démission de Deri cette semaine n’est certes pas un cas unique. C’est ce que Begin a fait en 1951, après avoir perdu la moitié de ses électeurs, et c’est ce que le président égyptien Gamal Abdel Nasser a fait en 1967, après avoir perdu la guerre des Six Jours. Tous deux se sont servis de leur démission non pas pour quitter la politique, mais au contraire comme un moyen de rester sur le devant de la scène – et d’aucuns s’accordent à penser que tel est également le stratagème de Deri.
Deri pourrait entraîner dans son sillage – et ceci est un fait sans précédent – neuf autres députés, soit tout le groupe Shas de la Knesset, hormis Yishaï. Du jamais vu en Israël : cela sous-entend l’abandon par Shas de tous ses programmes, pour se consacrer uniquement à sa querelle interne.

Le duel

Cette perte de direction politique se traduit par l’absence de tous les politiciens de Shas, de tous bords, sur la scène des scandales de la détresse sociale qui ont éclaté la semaine dernière : l’un dans le bidonville de Tel-Aviv de Guivat Amal, l’autre dans l’usine de conserves alimentaires, Pri Hagalil, dans la ville de Hatsor en Haute-Galilée.
A Tel-Aviv, les résidents ont été évacués de force des cabanes où ils vivaient illégalement depuis des années, sur des terrains désormais destinés à la construction de luxueux gratte-ciel. Et dans le Nord, une usine a été fermée, laissant 200 personnes sans emploi.
Les hommes politiques de Meretz, de HaBayit HaYehoudi, travaillistes et autres se sont rendus sur place et ont cherché des solutions de relogement pour les sans-abri ainsi que de nouveaux investisseurs pour l’usine.
Shas, qui pendant trois décennies, a vu dans les victimes de telles situations son électorat naturel, fait figure de grand absent sur le terrain. En lieu et place, l’ancien chef du parti dévoilait son nouveau parti rival, Yahad Haam Itanou (en hébreu « Le peuple est avec nous »), alors que son ennemi menait une lutte herculéenne pour changer de sujet, de la vidéo accablante à laquelle il se trouvait confronté aux démissions qu’il orchestrait en coulisses.
L’affrontement entre Yishaï et Deri est plus qu’une question d’ego. Tous deux diffèrent du tout au tout. La personnalité en demi-teinte d’Yishaï, sa prévisibilité et sa relative absence d’imagination n’est pas de taille face à la flamboyance et à l’esprit d’entreprise de Deri. Yishaï, cependant, défend la même tendance faucon que la plupart des électeurs de Shas, tandis que Deri est perçu comme une colombe, prêt à aider les travaillistes à reprendre le pouvoir, si l’arithmétique parlementaire le permet.
La déclaration du Rav Ovadia Yossef dans l’enregistrement – affirmant que c’était Deri qui l’avait conduit à soutenir les accords d’Oslo et non l’inverse, comme Deri l’affirmait pendant toutes ces années – ne fera que renforcer davantage les soupçons contre ce dernier parmi son électorat de base. Dans le même temps, le rejet de Deri de la théologie du Grand Israël est bien en ligne avec l’héritage du Rav Yossef. L’association d’Yishaï avec les sionistes messianiques est donc susceptible d’être attaquée par ses rivaux comme un écart par rapport à la tradition léguée par le fondateur du mouvement.



La révolution est terminée

Pourtant, les personnalités, les idées, les tactiques et les stratégies impliquées dans le conflit interne de Shas ne comptent pas. Ce qui importe, c’est le conflit lui-même, preuve que le charisme ne peut perdurer sans son vecteur. Les gaullistes en France l’ont compris après le départ de de Gaulle, les péronistes argentins l’ont compris après l’adieu de Juan Peron et Shas est en train de le réaliser depuis la mort de son fondateur.
L’objectif initial du parti, restaurer la fierté de ses partisans et leur donner le pouvoir, a été réalisé. Mais, comme projet politique à long terme, cela ne suffit pas.
Le charisme sur lequel ce projet s’est construit a maintenant aussi fait long feu. La révolution est terminée, et ce qui reste à faire est de se battre pour la succession de son fondateur.
Les implications du déclin et de la chute de Shas risquent de laisser des marques profondes dans notre paysage politique.
Electoralement, le déclin du parti joue en faveur du Likoud, d’où viennent la plupart des électeurs de Shas. Comme nous l’avons souligné après la mort de Yossef, ce n’est pas un hasard si son zénith politique est intervenu immédiatement après le départ de Begin. Yossef disposait du charisme qui faisait défaut aux successeurs de Begin.
Là encore, ceux qui vont récupérer les votes perdus de Shas sont les enfants de ceux qui ont transféré leur allégeance du Likoud au parti harédi séfarade. Entre Benjamin Netanyahou et Moshé Kahlon, ils pourraient préférer ce dernier, un Likoudnik de toujours, fils d’immigrants libyens, d’une famille de sept enfants, qui a tracé son chemin jusqu’à la faculté de droit après celle de sciences politiques.

En termes de division droite-gauche, le départ de Shas aura donc un impact limité, puisque les votes perdus du parti seront redistribués au sein de la droite. Le déclin de Shas importe plus aux religieux en Israël, où les descendants de juifs européens qui ont établi l’ultraorthodoxie en redeviendront les leaders. Le déclin de Shas aura également un impact économique, puisque la pression populiste exercée par le parti perdra de son poids.
Mais ce qui importe plus, c’est que l’effondrement du parti Shas devrait marquer la fin de l’ère des partis construits autour d’un seul homme dont il est à l’origine.
La formule de Yossef – un homme qui sélectionne et tire les ficelles de toute une formation de la Knesset, sans la tenue d’élections internes ou le rassemblement de grands forums de consultation – a été vite imitée par d’autres, de Rafaël Eitan à Avigdor Liberman en passant par Yaïr Lapid et, aujourd’hui, Kahlon.
Alors que l’enfance courageuse de Shas, sa jeunesse corrompue et son automne suicidaire se mêlent désormais à l’étrange après-vie de son fondateur, les électeurs pourraient redécouvrir l’attrait des partis traditionnels, où le charisme n’a jamais été tel qu’il pouvait irradier même de l’au-delà.



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