Redécouvrir l’Hexagone sous tous les angles

Laurent Roumani, directeur de l’antenne Atout France en Israël, dresse un portrait de la France à l’usage des Israéliens.

By LAURE BELMONT
August 14, 2014 12:08
Moustiers Sainte-Marie en Provence

Moustiers Sainte-Marie en Provence. (photo credit: WIKIPEDIA)

Loin des destinations exotiques qui se veulent l’étape incontournable après un service militaire contraignant ou à l’occasion d’une lune de miel, il existe un tourisme plus discret, mais non moins inévitable : la France, son doux climat, ses plages normandes, ses boutiques de luxe, et ses attractions. Tout y est qui satisfait le romantique, l’artiste, le passionné, ou l’épicurien.

Vanter la France, c’est ressusciter ses poètes et ses peintres, ses penseurs et ses refrains… Et si l’on sait que « sous le ciel de Paris », tout est plus exquis, « à Paris au mois d’août » disait Aznavour, on s’ennuie après les tournesols de Van Gogh qui décorent les abords d’Arles, on songe aux ocres des champs du Sud. Puis on s’interroge : comment voit-on la Provence depuis le sommet de la Sainte-Victoire ? Un peu plus et l’on oubliait que Cézanne n’avait pas toujours habité le musée d’Orsay.
Ainsi, on ne saurait que trop pardonner ceux qui sont « épris de notre île Saint-Louis », comme le chantait Piaf, pourtant c’est toujours la même rengaine, et l’on aurait tort de se priver de l’Aquitaine, de la région toulousaine, ou encore des montagnes pyrénéennes.

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Entretien avec Laurent Roumani, directeur de l’antenne Atout France en Israël.

Quel est le rôle d’Atout France ?

Atout France représente l’Office national du tourisme pour la France et dépend du ministère français du Tourisme, qui dépend lui-même du ministère des Affaires étrangères.

Notre rôle est celui de l’Office national du tourisme, c’est-à-dire faire la promotion de la France dans les pays étrangers. Nous mobilisons la presse, les professionnels, les VIP, c’est-à-dire des personnes d’influence ou des porte-parole.
Nous disposons d’une trentaine de bureaux à travers le monde, notamment deux aux Etats-Unis, à Los Angeles et New York, et deux en Espagne, à Madrid et Barcelone. Nous avons créé une antenne en Israël en janvier 2010 qui a pour objectif d’attirer des touristes israéliens en France. Notons que l’Hexagone a été classé 2e destination après les Etats-Unis !

Comment est née l’antenne israélienne ?

Avant l’ouverture d’une antenne, notre travail consiste à tâter le terrain pour vérifier le potentiel. Pour cela, nous vérifions la demande auprès des tour-opérateurs et des influenceurs. Dans les deux à trois années qui précèdent l’ouverture d’une agence, nous organisons des « workshop », (ateliers de travail) avec des partenaires français en Israël et des tour-opérateurs et agents de voyage israéliens, pour mesurer l’intérêt des Israéliens et les résultats des partenaires français.
Sur trois années consécutives, nous nous sommes rendu compte que, même si le marché israélien est un marché un peu difficile dans la mesure où il y a une langue particulière qui nécessite une certaine adaptation, ainsi qu’un mode de comportement particulier – les Israéliens, contrairement aux Français, contractualisent très vite –, les partenaires français et les Israéliens ont exprimé un réel intérêt. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé d’être présents pour eux.

 Comment palliez-vous à l’obstacle de la langue ?

Nous avions un site en hébreu, mais la traduction s’est avérée relativement coûteuse. En outre, nous savons que les professionnels parlent anglais couramment. En ce qui concerne le grand public, l’absence de version en hébreu pourrait être une faiblesse, car comme dans beaucoup de pays où la langue est locale et non parlée ailleurs – comme dans les pays scandinaves par exemple – les internautes feront d’abord une recherche dans leur langue avant d’avoir recours à l’anglais. Un site en hébreu serait donc un avantage compétitif.

Par conséquent, nous incitons les professionnels français à traduire leurs brochures. Par exemple, la Normandie a traduit une petite brochure, la Provence a traduit le Guide du patrimoine juif en anglais, et Aix-en-Provence a traduit un manuel de vente totalement en hébreu. Nous avançons à petits pas en essayant de mesurer l’avantage que l’hébreu nous apporte.

 Israël est-il un marché important ?

Nous avons au sein d’Atout France des marchés à forte croissance comme le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine, et en partie l’Afrique du Sud. Israël n’en fait pas partie, mais affiche un taux de croissance similaire en termes d’économie et de nombre de voyageurs à l’étranger. Ce qui y fait obstacle, c’est la population : 8 millions d’habitants, ce n’est pas comparable à 60 millions de Brésiliens, à 100 millions de Russes ou encore à 1 milliard de Chinois !

Mais les Israéliens sont des globe-trotteurs en puissance. Sur 8 millions d’habitants, quelque 4 800 000 voyages à l’étranger : un record mondial.

Depuis 2012, nous enregistrons une évolution très forte des départs à destination de la France. Les tour-opérateurs parlent de 90 % de leur chiffre d’affaires. Et le nombre de vols est aussi très révélateur. El Al a rajouté un vol quotidien vers Paris, et en 2012, Air France a ouvert des liaisons vers Nice et Marseille. En 2013, un tour-opérateur israélien a affrété de nouveaux vols pour Toulouse et Strasbourg. Cette année, Transavia a ouvert une liaison Tel-Aviv–Paris à raison de 3 liaisons par semaine et devrait doubler d’ici à la fin de l’année. En octobre, il est prévu que cette même compagnie ouvre une ligne Tel-Aviv–Lyon.
Par ailleurs, nous pouvons nous appuyer sur les statistiques mensuelles de l’aéroport de Ben-Gourion. Paris Charles-de-Gaulle est ainsi devenu le premier aéroport de destination des Israéliens devant New York JFK. La preuve d’une évolution importante du trafic.

Enfin, nos partenaires français témoignent : « Nous voyons des Israéliens ». A Cannes, au mois de juin dernier, une banque israélienne a invité environ un millier de salariés israéliens, soit 8 000 unités réservées ! Quant à l’Alsace, le responsable du tourisme nous a fait part d’une demande croissante en repas casher et en hôtels proches de la synagogue pour les Israéliens qui souhaitent respecter le shabbat.

Quelles sont les régions en vogue ?

En Provence et en Normandie, la croissance est très importante. C’est compréhensible, car la plupart des produits sont en hébreu, or il est toujours plus aisé de lire dans sa langue maternelle.

Qu’est-ce qui motive un Israélien à se rendre en Normandie ?

L’Israélien qui va en Normandie n’est pas le primo visiteur, c’est-à-dire celui qui se rend en France pour la première fois. Pour son premier séjour, le touriste israélien cible Paris, pour une semaine à dix jours en moyenne. La deuxième fois, il fait de même, en passant inéluctablement par Disneyland. Quant à la troisième fois, il veut découvrir autre chose : la Normandie, l’Alsace, la Bourgogne, la Provence, la Côte d’Azur, ou encore la région Midi-Pyrénées…

La Normandie est particulièrement attirante, car elle présente des avantages sur d’autres régions. Elle symbolise entre autres les Impressionnistes, la mer, et surtout la marée que les Israéliens ne connaissent pas et aiment à découvrir, Deauville, les plages du Débarquement, la littérature romantique, et… le climat ! C’est ainsi qu’une délégation israélienne partie en Normandie a un jour évoqué « le bonheur » de connaître la pluie. Les Israéliens cherchent ce qu’ils n’ont pas dans leur pays et sont ravis de découvrir le climat plus tempéré et serein des plages de Normandie.

N’oublions pas que l’Israélien touriste en France va faire du « mono pays » : il reste en France, sans sillonner l’Europe.

 Pouvez-vous dresser le profil du touriste israélien ?

Nous connaissons bien les « FIT » (Free Independant Traveller), c’est-à-dire les particuliers aisés qui peuvent s’offrir le luxe de partir vers une destination chère. Notons que la France en fait partie, à condition de la comparer à d’autres destinations voisines telles que la Turquie, la Grèce, la Roumanie ou encore Chypre. Ces Israéliens sont issus d’un niveau socioprofessionnel élevé et n’ont pas pour projet de rester sur la plage. D’après des enquêtes réalisées, cette catégorie de touristes vise en priorité les musées et les restaurants. Les dépenses qui arrivent juste après concernent les attractions, les activités sportives, et le shopping.

En ce qui concerne l’hébergement, nous avons deux types de population. D’une part, les groupes qui partent dans des hôtels 3 étoiles +, et 4 étoiles. D’autre part, les « individuels » qui optent pour des établissements de 4 et 5 étoiles. Comme Israël connaît un enrichissement global – il enregistre l’une des plus fortes hausses du nombre de millionnaires ! –, les Israéliens aiment s’offrir un certain confort lorsqu’ils partent en voyage.

Notre cœur de cible reste les jeunes couples et les familles : la tranche d’âge des 35-45 ans et plus. Souvent, des familles entières voyagent ensemble à l’occasion d’une bar-mitsva qui fera l’objet d’une visite à Disneyland Paris.

Les jeunes Israéliens recherchent des destinations exotiques, lointaines, ils ne sont pas intéressés par la France juste après le service militaire. Mais ils savent pertinemment qu’ils s’y rendront au moins une fois dans leur vie, plus tard, car il s’agit d’un incontournable. Même si nous ne nous intéressons pas à cette cible et n’avons pas d’actions spécifiques à cet effet, nous travaillons avec des tour-opérateurs spécialisés dans le ski ou dans des activités en extérieur pour les jeunes. Car ceux qui viennent expriment un intérêt pour une activité précise. Nous pouvons donc les toucher à travers des thématiques, tout en sachant que nous les retrouverons plus tard.

Quelles sont les périodes prisées par les Israéliens pour visiter la France ?

Le tourisme fonctionne toute l’année, mais certaines périodes sont plus chargées que d’autres en fonction du calendrier juif. A Rosh Hashana, entre 400 000 et 500 000 Israéliens voyagent partout dans le monde, et au moins 100 000 de plus pour Pessah. Souccot est également une période très chargée. Quant à la fête de Hanoucca, elle marque le début de la saison du ski, pendant laquelle nous recevons aussi beaucoup de jeunes couples sans enfants qui souhaitent partir en dehors des vacances scolaires. Les départs se succèdent jusqu’à Pessah, car les stations ferment fin mars. L’été est bien entendu très prisé.

Pourquoi avoir élaboré un Guide du patrimoine juif à l’usage des touristes israéliens ?
L’Israélien ne voyage pas pour le patrimoine juif, sauf à l’occasion de voyages organisés. En revanche, sur place, il se fera un plaisir d’aller visiter un ou deux musées juifs ou synagogues. C’est la raison d’être de ce guide. En Provence, vous irez visiter la synagogue de Carpentras. De même à Aix-en-Provence. Le guide se veut comme un complément de voyage. C’est un plus.

 Quels pays font de l’ombre à la France ?


En ce qui concerne la montagne, la Suisse et l’Autriche ont su développer depuis longtemps une image que la France n’a pas encore su donner aux Israéliens : la montagne comme site estival idéal pour les randonnées, entre autres. La France, quant à elle, a longtemps misé sur la « fraîcheur » de ses montagnes qui évoquent donc inlassablement le ski. Aujourd’hui nous essayons de casser cette image en privilégiant notamment des villes comme Annecy, voisine de Chamonix, et où il fait bon se promener l’été.

De manière générale, la concurrence nous vient de l’Italie et de l’Espagne qui proposent les mêmes produits que nous : la mer, la montagne, le shopping, l’œnotourisme… En outre, l’Italie compte un certain nombre de vols charters à prix très abordables, or les Israéliens achètent des packages composés des vols et de l’hôtel. Naturellement, c’est le vol qui fait la différence.

Pensez-vous que les événements actuels auront une quelconque incidence sur le tourisme israélien en France ?

Il me semble que les Israéliens font la part des choses entre, d’un côté, les événements qui sont dirigés par l’Etat comme ce qui se passe en Turquie où le gouvernement prend des positions anti-israéliennes et, d’un autre côté, les phénomènes isolés. La France n’est ni antisémite, ni anti-israélienne, et ne pose donc pas de problème du point de vue de la sécurité des touristes israéliens. Si certaines villes ont mauvaise réputation, les Israéliens sont conscients que la presse amplifie souvent les événements qui ne sont en réalité pas de nature à affecter leur voyage.

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