Négociations : toutes les conditions réunies ?

La plupart des experts estiment que l’initiative Kerry n’aboutira pas. Reste que l’offre faite aux deux camps est alléchante. Analyse.

P10 JFR 370 (photo credit: Marry Stern)
P10 JFR 370
(photo credit: Marry Stern)
Voilà cinq mois que John Kerry travaille sansrelâche à relancer le processus de paix au Proche-Orient. Le secrétaire d’Etataméricain et ses alliés européens ont mis sur la table une offre qu’Israélienscomme Palestiniens ne peuvent raisonnablement pas refuser.
De fait, l’« accord-cadre », soigneusementélaboré par Kerry et son équipe, cherche à aborder les plus importantespréoccupations des deux camps : la sécurité pour Israël et les limitesterritoriales d’une paix définitive pour les Palestiniens. A cela, lesEuropéens ont ajouté une offre sans précédent d’aide financière et decoopération pour les deux parties en cas d’accord, assortie d’une menace desanctions économiques sévères dans le cas contraire.
Ni Israéliens ni Palestiniens ne semblentcependant y trouver leur compte. Ramallah s’est plaint du plan de sécuritéaméricain, qui pencherait lourdement en faveur d’Israël et empiéterait sur lasouveraineté palestinienne, aux dires de ses dirigeants. Jérusalem a répliquéque les Palestiniens ne souhaitaient pas vraiment à parvenir à un accord, maisprétendaient simplement jouer le jeu de Kerry pour renforcer leurs atouts. Avecl’espoir de faire porter le chapeau à Israël en cas d’échec des négociations etl’objectif ultime de porter le conflit devant le Conseil de sécurité desNations unies, grâce au soutien international dont ils bénéficient.
Réponse de ces derniers : c’est le Premierministre israélien qui n’est pas sérieux. Vu la ligne dure de son parti et sespartenaires de coalition, Netanyahou n’est pas sûr de pouvoir signer un accord,même si tel est son désir.
Mais il en faut plus pour décourager Kerry !L’objectif du secrétaire d’Etat est de parvenir, avant la fin janvier, à unaccord-cadre sur toutes les questions essentielles : les frontières, les futurséchanges de terres, la sécurité, Jérusalem et les réfugiés. Le but est degarantir la sécurité d’Israël face à un Etat palestinien indépendant, un Etat àpart entière au sein de frontières que les Palestiniens pourraient accepter.Les Américains croient qu’une fois les principes de base acceptés par les deuxparties, les détails de cet accord pourront être négociés dans un climat plusdétendu et de façon plus ciblée.
La carotte européenne
En tandem avec Kerry, les Européens ontannoncé d’importantes mesures incitatives sur le plan diplomatique, économiqueet sécuritaire. La proposition de Bruxelles est réellement sans précédent. Elleoffre à la fois à Israël et aux Palestiniens « un partenariat privilégiéunique », la forme la plus avancée possible d’association avec l’UE pour desEtats non membres, s’ils signent un accord de paix. Cela signifierait unmeilleur accès aux marchés de l’UE, le resserrement des liens scientifiques etculturels, des investissements européens plus substantiels en Israël et enterritoires palestiniens, un dialogue diplomatique renforcé et une coopérationen matière de sécurité plus poussée.
Inversement, si les pourparlers de paixéchouent, les Européens menacent de suspendre des milliards d’euros en fonds dedonateurs à l’Autorité palestinienne, ce qui conduirait sans doute à soneffondrement. Et pour commencer, d’intensifier les sanctions contre lesentreprises israéliennes au-delà de la Ligne verte de 1967.
La position européenne renforce le caractèredrastique du choix posé aux dirigeants israéliens et palestiniens. Pour lesIsraéliens : un parapluie diplomatique contre la délégitimation et unecoopération étroite contre le terrorisme international versus des mesurescroissantes de boycott économique et la perte potentielle de soutieninternational d’autre part. Pour les Palestiniens, un Etat économiquementviable versus la perte de fonds essentiels de donateurs, le chaos intérieur etla lente diminution de l’intérêt international pour leur situation.
En d’autres termes, Israéliens et Palestinienspeuvent conclure un accord de paix avec tous les avantages qui en découlent,ou, tels des frères siamois en train de se noyer, s’entraîner l’un l’autre dansdes profondeurs abyssales dont nul ne sait comment ils pourront remonter.
La colère d’Abbas
Malgré tout, l’accord-cadre américain bloquedéjà sur sa première initiative majeure : les mesures de sécurité proposéespour Israël. La disposition qui prévoit la présence de Tsahal dans la vallée duJourdain pour une période de 10 ans a déclenché l’ire du président del’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas. Celui-ci a pondu un mémorandum furieuxqui soulève plusieurs objections. D’abord, les Palestiniens auraient préféréune présence de l’OTAN, dirigée par les Américains comme précédemment convenuavec l’ancien Premier ministre Ehoud Olmert. Toute présence militaireisraélienne serait considérée dans les rangs palestiniens comme la prolongationde l’occupation. Pire encore, l’accord prévoit le retrait de Tsahal au bout de10 ans si, et seulement si, les Palestiniens ont respecté leurs engagements surle plan sécuritaire, ce qui, apparemment, donnerait le droit à l’Etat hébreu dedécider ou non de se retirer. Dans ces conditions, grommelle Abbas, Israëlpourrait maintenir indéfiniment son armée dans la vallée du Jourdain, au cœurde la future Palestine, ce qu’aucun dirigeant palestinien ne pourrait accepter.
L’intransigeance d’Abbas en la matière s’estvue renforcée par une déclaration de la Ligue arabe estimant qu’aucun accord depaix viable ne peut permettre la présence de soldats israéliens sur le solpalestinien. En coulisses, cependant, les négociateurs palestiniens auraientlaissé entendre qu’une présence israélienne pendant une période transitoireplus limitée pourrait être acceptée.
Quelles sont les chances, alors, de voirl’initiative Kerry déboucher sur un accord de paix à la portée historique ?Très faibles, répondent la plupart des experts. En partie parce que lesprincipaux acteurs des deux côtés semblent penser qu’ils peuvent parvenir à demeilleurs résultats en dehors du cadre proposé par Kerry.
Côté palestinien, certains penchent pourl’internationalisation du conflit face à l’ONU. Ils espèrent ainsi obtenir unEtat indépendant, sans avoir à faire de concessions ni territoriales, ni sur lasécurité d’Israël ni sur les réfugiés.
Du côté de la droite israélienne, une opinionrépandue pense pouvoir pousser, à la longue, les Palestiniens à accepter unesituation où Israël conserverait une forme de contrôle sur ce qui ne seraitdonc pas un Etat palestinien totalement indépendant.
Le manège palestinien
Les Palestiniens jugent les actuellesnégociations bancales. Selon eux, non seulement Israël est de loin le parti leplus fort, mais le médiateur, son allié stratégique américain, est en grandepartie de son côté. Une situation à laquelle ils ont décidé de remédier par unestratégie en deux étapes. D’abord, précisément en raison de leurs relationsprivilégiées avec Israël, essayer de gagner le soutien des Etats-Unis. En casd’échec, passer au plan B : essayer de réduire l’importance du rôle tenu parles Américains en internationalisant le conflit.
Pour le moment, Abbas continue d’exploiterl’option américaine. Dans son mémorandum de trois pages adressé au présidentaméricain Barack Obama, il expose les positions palestiniennes sur toutes lesquestions fondamentales, avec l’espoir évident de pouvoir influer sur lecontenu de la proposition-cadre de Washington.
D’autres penseurs palestiniens, cependant,tiennent cette piste pour vaine et défendent l’idée d’un élargissement du forumde négociation afin d’imposer un compromis à Israël via la pressioninternationale.
Parmi ceux-ci, Mohammed Shtayeh, ministre duDéveloppement économique et de la réhabilitation dans le gouvernement deRamallah, qui a démissionné de l’équipe de négociation palestinienne en signede protestation, à la mi-novembre. Pour lui, un gouvernement israélienrécalcitrant, soutenu par les Etats-Unis, ne bougera pas d’un pouce sur lesquestions fondamentales. Plutôt que de poursuivre des négociations bilatéralesstériles sous la médiation des Etats-Unis, il suggère donc que les Palestiniensréclament la mise en place d’un modèle similaire aux pourparlers de Genève avecl’Iran. Un forum de négociation, comprenant les cinq membres du Conseil desécurité des Nations unies (les Etats-Unis, la Russie, la Chine, laGrande-Bretagne et la France – plus l’Allemagne) aurait le pouvoir d’imposer unaccord de paix aux deux parties.
Ce scénario reste peu plausible. Si lesnégociations en cours échouent, les Palestiniens vont sans doute plaider leurcause à l’ONU, où ils présenteront une demande d’adhésion complète, à titred’Etat, dans les frontières définies par le Conseil de sécurité, tout enblâmant Israël de l’échec des pourparlers. Le jeu des accusations bat déjà sonplein. L’appel de Shtayeh pour un forum de négociation élargi sert aussi àpointer l’Etat hébreu du doigt comme responsable de l’impasse actuelle. Leprincipal négociateur palestinien, Saeb Erekat, est lui aussi entré dans ladanse. Il a déclaré à des correspondants étrangers, lors d’un briefing à BeitJalla mi-décembre, qu’un accord est possible si Netanyahou le veut vraiment.Sous-entendu : s’il n’y a pas d’accord, c’est la faute du Premier ministre.
Les chances de Netanyahou
Israël prépare également son lot de reproches.Les responsables israéliens affirment que, munis de la stratégie sous-jacented’internationalisation du conflit, les Palestiniens ne font que semblant desuivre Kerry.
Pour preuve, avancent-ils, les Palestiniensrefusent de reconnaître Israël comme Etat juif, de s’engager sur la résolutiondu conflit ou la fin de leurs revendications ; ils n’acceptent pas la présencede Tsahal dans la vallée du Jourdain et ne renoncent pas au droit du retour desréfugiés en Israël. Abbas, insistent-ils, attend juste la fin de l’effort Kerrypour pouvoir faire accuser Jérusalem de tous les maux et obtenir le feu vert àl’internationalisation du processus.
Quid des Américains dans tout cela ? Sans sedémonter, ils soutiennent que les parties négocient très sérieusement, et en toutebonne foi. Ils mettent les fanfaronnades publiques sur le compte degesticulations sur la ligne de départ.
Supposons qu’ils aient raison. Supposonségalement, comme insistent ses proches collaborateurs, que Netanyahou souhaitevraiment un accord. Est-il en mesure de le mener à bien ?
Des signes de fatigue au sein de la coalitionse font bien sentir. Cependant, s’il y a des tensions entre le Likoud et IsraëlBeiteinou (le parti du ministre des Affaires étrangères Avigdor Liberman), del’eau dans le gaz entre Netanyahou et le leader de Yesh Atid, Yaïr Lapid, desdifférences marquées entre Yesh Atid et HaBayit HaYehoudi sur une foule dequestions civiles, et des récriminations mutuelles entre les faucons de lacoalition et la ministre de la Justice Tzipi Livni – personne ne semblevraiment pressé de quitter ce gouvernement indiscipliné et discordant.
Bref, si un accord de paix avec lesPalestiniens devait aboutir à un vote au sein du gouvernement dans sacomposition actuelle, Netanyahou ne devrait pas avoir de mal le faire passer.Dans le pire des scénarios, 15 des 23 ministres le soutiendraient : 8 auLikoud, 5 chez Yesh Atid et 2 dans le parti de Tzipi Livni – avec seulement 8qui s’y opposeraient, 5 issus d’Israël Beiteinou et 3 de HaBayit HaYehoudi. Un voteà la Knesset serait plus délicat. Mais même si Netanyahou ne peut compter quesur environ 11 ou 12 des 31 membres du groupe Likoud-Israël Beiteinou,viendraient s’ajouter 19 voix de Yesh Atid, 15 des travaillistes, 6 du parti deTzipi Livni, 6 de Meretz, 2 de Kadima et 11 des principaux partis arabes pourune majorité d’au moins 70 des 120 membres de la Knesset.
Enfin, si Israël Beiteinou et HaBayitHaYehoudi devaient retirer leurs 23 membres de la coalition, Netanyahou auraittrois options : faire entrer Avoda et Kadima dans la coalition avec 62 membres,faire entrer les travaillistes, Kadima et les ultraorthodoxes de Shas pour unecoalition plus stable de 73 membres, ou encore provoquer des élections quiferaient figure de référendum sur l’accord de paix.
Le soutien de Shas à l’accord de paixpermettrait d’asseoir la position du Premier ministre sur le plan intérieur.Bien conscients de cela, les Américains gardent le leader de Shas Arye Deridans la course.
Le plus grand défi pour Bibi proviendra certainementde son propre parti, le Likoud, dont le bruyant Comité central va trèscertainement faire valoir son opposition. Sa tactique a été jusqu’ici de fairetaire les voix bellicistes du parti avec la promesse d’un référendum nationalsur l’accord de paix.
L’initiativeKerry a créé les conditions dans lesquelles, avec un leadership avisé, lesparties pourraient parvenir à un modus vivendi qui mettrait fin au conflit. Ceserait tragique de laisser passer une telle occasion, qui a monopolisé tantd’efforts à l’échelle internationale et risque de ne pas se représenter ànouveau. 
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