Joseph et Rebecca Bau, quand le talent et le rire sauvent la vie

La très belle histoire des Bau, tous deux survivants de la Shoah, est pratiquement tombée dans l’oubli. C’était sans compter leurs deux filles qui s’efforcent aujourd’hui d’entretenir la mémoire du « Walt Disney israélien » et de son épouse.

P18 JFR 370 (photo credit: Joseph Bau)
P18 JFR 370
(photo credit: Joseph Bau)
Un trésor national qui gagne à être connu… A Tel-Aviv,non loin du boulevard Rothschild, un petit musée abrite une incroyablecollection de dessins animés, de peintures et de poésies. Le tout présenté defaçon ludique et vivante.

Grâce à leurs infatigables filles, les très affablesClila et Hadassa Bau, l’histoire de Joseph Bau et de son épouse Rébecca,survivants de la Shoah et sionistes, ne tombera pas dans l’oubli. Depuis lamort de leur père, en 2002, les deux sœurs ont fait de son atelier-studio du 9,rue Berdichevsky un merveilleux petit musée. « I had a dream »,sourit Clila. « Nous n’avons pas d’argent », explique sa sœur,« alors nous aimerions que quelqu’un achète le musée, afin qu’il subsisteindéfiniment. »

La plus petite salle de cinéma du monde

Joseph Bau n’était ni plus ni moins que le « WaltDisney israélien ». Quand il s’installe en Israël avec sa femme et sapremière fille, en 1950, il a déjà fait ses preuves comme artiste à Cracovie,en Pologne. Ils arrivent à Haïfa sans grande fortune et séjournent quelquetemps dans un camp de transit. Là, Joseph n’a qu’une idée en tête : selancer dans le film d’animation. Quelques années plus tard, il dispose de sonpetit atelier-studio à Tel-Aviv, dans une rue étroite bordée d’arbres. Là, dansles années 1960 et 1970, il va créer ses dessins animés, mais aussi unemultitude d’affiches de cinéma et de publicités pour des films israéliens.« Il était en très fier », se souvient Hadassa. « Ildisait : “J’ai conçu un nouveau langage de référence en Israël, 2 000ans après”. »

Les deux sœurs ne commencent jamais la visite du muséepar l’histoire de leurs parents pendant la Shoah. Elles préfèrent brosserd’abord un portrait de l’homme inventif, optimiste et déterminé qu’était leurpère. Pour cela, elles s’arrêtent devant une machine compliquée, rouillée etpoussiéreuse. Pour créer ses dessins animés, Joseph utilisait un appareil deradiographie qu’il avait démonté et sur lequel il avait fixé une caméra qui luipermettait de faire de l’animation image par image. Il avait égalementconstruit son propre projecteur à partir de matériaux de récupération, dont unmoteur de machine à coudre et un sèche-cheveux destiné à refroidir l’ampouleélectrique.

C’est encore avec ce projecteur d’origine que Clila etHadassa visionnent les films de leur père. Elles les présentent sur unminuscule écran placé sur le mur d’en face. Clila révèle qu’elles ont déposéleur candidature au Livre Guinness des records pour que cette salle de cinémasoit reconnue comme la plus petite du monde. Il leur manque toutefois les9 000 dollars nécessaires pour que leur demande soit prise en compte.« C’est un homme qui a fait tout tout seul », insiste Hadassa.« Il n’a demandé l’aide de personne ! »

A la différence des autres résidences d’Israélienscélèbres transformées en musées (comme celle de Bialik, de Reuven ou de BenGourion), l’atelier-studio des Bau est un appartement en location, ce qui lemet à la merci des promoteurs et du marché l’immobilier. De fait, le loyer n’acessé d’augmenter depuis l’arrivée de leur père, en 1956.

Mariage clandestin dans les camps

Situé en rez-de-chaussée, le musée ne peut accueillirplus de 40 à 50 personnes. La petite entrée sert de boutique de souvenirs, oùest vendu, entre autres, le livre des mémoires de Joseph pendant la Shoah(« Bon Dieu, n’avez-vous jamais eu faim ? ») traduit enplusieurs langues, dont le chinois (et bientôt en français).

« Au début, il voulait appeler son livre “Lesmiracles qui sont arrivés à Joseph et Rebecca Bau” », explique Clila. Dequoi se faire une idée de l’humilité de ce couple, qui estimait avoir survécugrâce à la chance, et minimisait l’importance de l’ingéniosité dont chacund’entre eux a fait preuve et qui leur a permis de s’en sortir.

Joseph et Rebecca se sont rencontrés dans le camp deconcentration de Plaszow, en Pologne, et se sont mariés en secret dans lesbaraquements des femmes. Leur mariage clandestin est raconté dans le célèbrefilm de Steven Spielberg, La liste de Schindler. « Le 14 février prochain,ce sera le 70e anniversaire de ce mariage et cela fera aussi 20 ans que le filmest sorti », indique Clila. « Nous voulons faire de ces anniversairesun grand événement. »

L’histoire des Bau est captivante. Grâce à leurscompétences respectives, l’un et l’autre ont survécu dans les camps. Rebecca,qui était esthéticienne, avait été sélectionnée pour être la manucurepersonnelle du sadique capitaine SS Amon Goeth. Celui-ci avait coutume de poserun pistolet sur la table et de prévenir Rebecca qu’il la tuerait sur le champsi elle le coupait. Malgré sa terreur, la jeune femme a continué à travailler,et c’est sa fonction qui lui a permis, par la suite, de sauver la vie à sonmari.

Etrangement, c’est seulement en 1993, le jour où ils sontallés voir La liste de Schindler en avant-première, que Joseph a découvert queson épouse était directement responsable de sa survie. Interviewée par unjournaliste après la projection, Rebecca a raconté avoir, un jour, dans lecamp, surpris un garde sur le point de tuer la mère du secrétaire de Goeth.Elle avait réussi à l’en empêcher en lui affirmant que, s’il tuait cette femme,Goeth le tuerait ensuite. Quelque temps plus tard, alors que le camp devaitêtre liquidé, Rebecca a demandé au secrétaire de Goeth d’inscrire le nom deJoseph sur la liste d’Oskar Schindler, qui recrutait des ouvriers pour sonusine. En fait, elle craignait plus pour son mari que pour elle-même, a-t-elleexpliqué au journaliste. Transférée par la suite à Auschwitz-Birkenau, elles’est retrouvée devant Josef Mengele, l’ange de la mort : par trois fois,elle est parvenue à sortir de la file destinée aux chambres à gaz.

Joseph a lui aussi été sauvé par son talent. Durant sonséjour dans le camp, cet homme à l’imagination et à la créativité débordantes acomposé de nombreux poèmes, et beaucoup dessiné. Ses écrits et dessins étaientréunis dans un carnet miniature qu’il avait fabriqué et qui tenait dans lecreux de sa paume. L’un des poèmes, intitulé La séparation, a été écrit pourson épouse le jour où ils ont été séparés. Il figure dans le livre de sesmémoires.

Dans le camp, il a été employé par les nazis pour sestalents de calligraphe et de cartographe. Il avait étudié l’art graphique àl’université de Cracovie, et son habileté à dessiner des lettres gothiques (uneécriture qu’affectionnait le régime nazi) lui a sauvé la vie et lui a permis dedisposer d’outils qui ont sauvé des centaines d’autres Juifs, pour lesquels ilconfectionnait de faux papiers. On ignore le nombre exact de personnes qui luidoivent la vie, mais selon les deux sœurs, leur mère, décédée en 1997, avaittenu un journal dans lequel elle avait recensé tous les noms. Hadassa et Clilaespèrent pouvoir le publier un jour.

« Mon père aurait pu fabriquer de faux papiers pourlui-même et il se serait ainsi épargné beaucoup de souffrances » expliqueClila. « Il n’a jamais voulu : “Si je m’étais échappé du camp, quiaurait sauvé les autres ?”, disait-il ».

Réunir 5 millions de dollars

Clila et Hadassa forment une équipe gagnante. Il fautdire que leurs parents leur ont laissé en héritage un esprit positif et uneéternelle bonne humeur. Non contentes de s’occuper du musée, elles se rendentrégulièrement à l’étranger pour raconter l’itinéraire de leurs parents et fairedécouvrir le travail de leur père. Les œuvres de ce dernier ont été exposées àNew York dans les locaux de l’ONU, au Parlement espagnol à Madrid et à laKnesset. Clila est rentrée depuis peu d’un voyage à Winnipeg, au Canada, oùelle a donné des conférences dans des écoles et des centres communautaires. Là,elle a découvert à sa grande stupéfaction que certaines personnes ne savaientrien de l’extermination des Juifs. « C’est un devoir de raconter »,s’exclame-t-elle « Il faut que tout le monde sache que la Shoah a existéafin qu’une telle catastrophe ne puisse jamais se reproduire. »

Au Canada, Clila était invitée dans le cadre d’un projetgouvernemental de lutte contre la négation de la Shoah. Partie sans programmeparticulier, elle s’est, en fin de compte, exprimée dans 18 lieux différents,achevant une conférence pour être aussitôt invitée ailleurs. Elle a égalementété interviewée par une radio pour une émission du matin et a rencontré deuxautres invités autour du petit-déjeuner : « Nous avons commencé àbavarder et j’ai compris qu’ils venaient d’Allemagne. Quand nous leur avonsdit, mon mari et moi, que nous étions Israéliens, j’ai senti qu’ils tiquaient.Nous avons commencé à discuter et j’ai compris qu’ils n’aimaient pas beaucoupIsraël. »

Clila les a malgré tout invités à assister à uneconférence qu’elle donnait le soir même. « A la fin de la soirée, l’un deshommes était en larmes et il m’a remerciée. Je lui ai dit : “Pourquoi neviendriez-vous pas nous rendre visite en Israël ?” et il m’arépondu : “Aller en Israël ? Cela ne m’était jamais venu àl’esprit !” »

L’histoire de Joseph Bau est une épopée, mais ellen’aurait jamais eu autant d’ampleur sans Clila et Hadassa, qui incarnent sonhéritage et passent leur temps à raconter son histoire avec humour, sensibilitéet talent, même devant le plus improbable des publics. Mais les deux sœursprennent de l’âge et des problèmes de santé et de famille altèrent peu à peuleur belle énergie. Quant à l’atelier-musée, il est menacé par des frais enconstante augmentation, tout en restant, aux yeux des deux femmes, la seulefaçon de préserver l’héritage qu’elles ont reçu.

Les deux sœurs racontent une enfance joyeuse et créative.Elles se souviennent avoir grandi entre un père et une mère qui, pour elles, nevoulaient rien d’autre qu’une vie pleine de rires partagés. Elles décriventleur père comme un homme profond aux talents multiples : il savaitrecourir à l’humour même dans les moments les plus sombres et mettait cethumour dans son travail.

Raconter est le point fort des deux sœurs. Trouver del’argent leur est plus difficile. « Pendant seize ans, il n’a pas étéquestion pour nous de déménager le musée », soupire Hadassa. « Maismaintenant, nous sommes parvenues à la conclusion qu’il valait mieux lefaire. »

A la galerie Dvora Fisher, dans la Maison ZOA deTel-Aviv, une exposition a présenté quelques-unes des œuvres phares de Joseph.On y voyait des illustrations signées par l’artiste : depuis les dessinsréalisés dans le camp de concentration jusqu’aux publicités et caricaturesaccompagnées de jeux de mots en hébreu qu’il a dessinées et compilées dans sonlivre intitulé Brit Mila.

En septembre dernier, une centaine de personnes sontvenues soutenir les sœurs Bau pour le vernissage. Leur nouvel objectif :réunir les 5 millions de dollars qui leur permettraient d’installer lemusée dans de nouveaux locaux. « Nous y aurons six pièces, voire sept ouplus », se réjouit Hadassa. Actuellement, les sœurs n’ont pas la placed’exposer toutes les productions de leur père. Lorsqu’elles auront déménagé,elles espèrent avoir une pièce pour chaque type d’œuvres : une pour lesaffiches de cinéma, une autre pour les dessins animés en hébreu, une troisièmepour les peintures à l’huile… Il y aura également un auditorium avec desexposés et la projection de petits films d’animation.

L’exposition s’est achevée en octobre. Parmi lespersonnalités venues apporter leur soutien, figurent le célèbre réalisateurMenahem Golan, le Dr Elie Fisher et l’ambassadrice adjointe de Pologne enIsraël Wislawa Kotzl. « C’était un artiste merveilleux, qui nous a apportéune œuvre immense », a déclaré cette dernière. « Je pense qu’ilserait important que les Polonais le connaissent davantage. »

Lenny Ravitz, directeur de l’ONG Am Saméach, quitravaille sur la philosophie de la pensée positive, cite quant à lui Joseph enexemple : « L’humour donne à l’homme la capacité de surmonter latragédie », affirme-t-il.

Joseph Bau restera surtout dans les mémoires pour avoirsi magistralement su allier talent, créativité et humanité. « C’étaitvraiment incroyable », se remémore Clila. « Il commençait la journéeavec une page blanche et, le soir venu, il avait créé un nouveau monde. »

« Il avait une ouïe très fine, qui lui permettaitd’entendre l’appel de tous ceux qui étaient dans le besoin », ajouteHadassa. « Et notre mère était comme lui. Leur plus grand amour, c’étaitles autres, aider son prochain. »

« A travers son histoire, c’est celle des Juifs quenous retraçons, parce qu’elle commence par la Shoah », conclut Clila.« Puis il y a la montée en Israël et les débuts du pays, juste après lacréation de l’Etat, et sa renaissance, à laquelle il participe à sa façon àlui. La résurrection après la Shoah et la résurrection du judaïsme, tout celatransparaît dans le parcours de notre père »

Pour mieux connaître la vie de Joseph Bau, rendez-voussur le site : http://www.josephbau.com/


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