La petite fiancée du théâtre croate

Comment faire revivre toute une époque le temps d’un roman.

0602JFR24 521 (photo credit: DR)
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Le roman deMiljenko Jergovic, librement inspiré de la vie de Léa Deutsch, racontel’histoire de Ruta et des personnages qui l’ont accompagnée toute sa vie. Oncroise dans ce récit des dizaines de personnes portant des prénoms croates àpeine prononçables. Il y a d’abord deux voisines, Ivka et Amalija,respectivement juive et catholique.
Elles vivent l’une en face de l’autre, dans la ville de Zagreb, sur un palierqui en a vu de toutes les couleurs.

1920, le roman s’ouvre sur la mort du jeune fils d’Amalija, événement quichange le personnage à jamais : Amalija ne sera plus la même. Certains laconsidèrent désormais comme une pauvre folle, qui perd peu à peu la tête, quise meurt de chagrin. Ivka et son époux Salomon (surnommé Moni) ont une fille àpeu près au même moment. Pour alléger la peine de sa femme, Radoslav, le marid’Amalija, a un jour l’idée de demander à leurs voisins de la laissersurveiller leur fille, Ruta, quelques heures par jour. Ils acceptent. Ivka etAmalija, bien qu’elles se côtoient très peu, sont désormais liées par cetenfant qu’elles vont aimer, chacune à sa façon.

On devient aussi familier avec Abraham, le grand-père de Ruta ou encore avecses femmes de ménage, ses voisins, les médecins de la ville, puis la ville etle pays entier.

Jergovic dresse davantage un portrait des lieux, à une certaine époque, qu’unportrait de personnage. La ville est son héros, cela ne fait aucun doute.L’occasion de découvrir une Croatie traditionnelle, assez sombre et triste. Desrécits de vies, en particulier celui de Ruta, la jeune prodige de Zagreb.

Comédienne au destin incroyable 

A peine née, la petite fille présente déjà descapacités peu communes pour son âge. A 10 ans, la voilà qui s’exclame : « Oh,mon Dieu, vous avez toujours cet air inquiet et sévère, si j’avais su que vousalliez être comme ça, je ne me serais pas si facilement laissée amener par lacigogne. » Réalité ou imagination ? Le roman est en tension entre ces deuxunivers et s’apparente souvent à un conte, avec son lot de fées etd’inquiétantes sorcières.

Ruta grandit entre une mère un peu perdue, un père absent et Amalija, quil’adore et avec laquelle elle découvre la vie et surtout le théâtre. Un jour,Ruta est repérée pour interpréter le rôle principal dans une pièce jouée dansla région. Elle est épatante sur scène et devient rapidement une comédienneaccomplie. Elle joue partout en Europe, est adulée du public croate, fait lafierté de ses proches même si ceux-ci évoluent dans un monde bien différent dusien.

On suit toujours en parallèle les vies de ses parents, des voisins Amalija etRadoslav, des commerçants de Zagreb. Bientôt le nazisme grandissant en Allemagnefait son apparition.

C’est là qu' intervient la question du judaïsme dans le roman. Commesi la menace nazie allait réveiller la judaïté de la famille de Ruta.

Concernant le style de l’auteur, on trouve quelques longueurs et zones d’ombresdans ce vaste roman, qui atténuent légèrement le rythme que l’on espèretrouver.

Miljenko Jergovic a toujours voulu écrire sur la vie de Léa Deutsch, mais aulieu de rédiger une biographie, il a préféré ajouter une part de fiction, derecul peut-être. Finalement, son roman peint une société tout entière, un paysdont on ne sait pas grand-chose et, en écrivant son histoire, il laissepeut-être une trace du trop court passage de l’étoile de Zagreb parmi nous.