L’art de la communication

Nalagaat, c’est beaucoup plus qu’un théâtre, un restaurant et un café. Cette association fait tout pour autonomiser malentendants et malvoyants. Et enseigner au reste de la société à mieux communiquer avec eux.

P20 JFR 150 (photo credit: Wikimedia)
P20 JFR 150
(photo credit: Wikimedia)
Adina Tal estune femme occupée. Ces 14 dernières années, elle a travaillé dur à son métier,celui de metteur en scène. De l’avis général, une profession délicate. Ils’agit ainsi de conduire un groupe d’artistes et d’orienter leurs talents etleurs compétences dans la direction souhaitée, en tenant constamment compte dequestions telles que l’ego et le tempérament de chacun pour arriver au produitfinal : un vrai spectacle pour le public.

Tal faisaittout cela depuis quelques années, lorsque, à la recherche de nouveaux horizons,elle s’est retrouvée à diriger ce qu’elle croyait être un atelier de théâtre, àcourt terme, pour sourds et non-voyants. C’était un défi en soi, qui a fini pardevenir une véritable passion, quasiment un mode de vie encore aujourd’hui.

La premièreproduction de Nalagaat (prière de toucher), une compagnie de théâtre pouracteurs sourds et non-voyants, remonte à environ 10 ans. C’était au Muséed’Israël à Jérusalem. Le spectacle s’intitulait La lumière s’entend en zigzag.Une expérience envoûtante. Le spectacle a non seulement remporté un francsuccès, mais a également fait l’objet d’une tournée. Il a reçu un accueilenthousiaste dans les capitales de la culture mondiale comme New York, Toronto,Montréal, Zürich et Genève.

Tal a fondéNalagaat à partir du groupe d’origine du premier stage. Dix ans plus tard, elleest aujourd’hui à la tête d’une association à but non lucratif qui compte 120employés. Ses vastes locaux sont installés près du port de Jaffa, etcomprennent des salles de répétition, un théâtre, un restaurant et un café.

Cela saute auxyeux : Nalagaat n’est pas entreprise ordinaire. C’est la premièrecompagnie de théâtre au monde pour sourds et aveugles. Le travail de pionnièred’Adina Tal a été reconnu par plusieurs institutions prestigieuses, commel’université de Tel-Aviv, qui lui a accordé un doctorat honorifique.

Dernièrement,le Centre académique Ruppin l’a désignée comme associée honoraire. Une nouvelleplume au chapeau de Tal, fière, à juste titre, de cette dernière récompense.

« Ilsdécernent ce titre à une seule personne par an, et je me joins à une liste derécipiendaires très respectables, comme [le président] Shimon Peres et unlauréat du Prix Nobel », se réjouit-elle. « C’est la reconnaissancede notre travail à Nalagaat, qui ne cesse de prendre de l’ampleur. »


Communiquerautrement

Tal et Nalagaatont, en effet, parcouru un long chemin depuis les humbles débuts de lacompagnie. Au départ, metteur en scène et acteurs, qui arrivaient des quatrecoins du pays en transport spécial, chacun avec son accompagnateur, serencontraient dans toutes sortes d’endroits différents, pour répéter etperfectionner leurs talents de comédiens. Ils préparaient alors ce qui allaitdevenir La lumière s’entend en zigzag. Tal cherchait désespérément un local derépétition permanent. Après de longues tractations et manœuvres, elle a finipar obtenir un espace dans un bâtiment situé au sud de Tel-Aviv. Mais la catastrophea frappé juste avant que le groupe ne prenne possession des lieux. Le bâtimenta brûlé la veille de la remise des clés.

La recherched’une salle s’est poursuivie jusqu’à ce que Tal se fixe enfin, il y a six ans,sur un entrepôt abandonné, propriété de l’Eglise arménienne, dans le port deJaffa. « En fait, ce n’était qu’une coquille vide, une ruine dans un étatlamentable », se souvient-elle. « Il n’y avait même pas de toit, ouplutôt si, mais un toit en amiante que nous avons dû démanteler, avec de multiplesprécautions, pendant la nuit. Il a fallu énormément d’efforts et d’argent pourle rendre habitable, afin de pouvoir commencer à travailler sur notre nouveauspectacle Pas seulement de pain.

La compagnie apris un risque énorme. « C’était la production la plus chère dumonde », poursuit Tal. « Nous avons investi énormément dans larénovation du bâtiment, parallèlement au travail sur notre nouveau spectacle.Et qu’adviendrait-il si le spectacle faisait un flop ? »

Après desdébuts difficiles, l’association a cependant rapidement pris son envol. L’idéede départ était de créer un petit studio, mais les locaux de Jaffa sont uneentreprise d’une tout autre ampleur. En plus du théâtre et des salles derépétition, le bâtiment abrite le restaurant Blackout, où le public goûte uneexpérience culinaire et sensorielle unique, et dîne dans l’obscurité totale,servi par un personnel aveugle. L’autre attraction du lieu est le café Kapish,géré par des sourds et malentendants.

« On peutcommuniquer avec les serveurs de toutes les façons possibles », expliqueTal. « Avec les mains, ou en montrant du doigt ce que l’on veut. Tout lemonde peut y arriver. »

Certainsserveurs se sont également laissés attirer par l’aspect comédie del’entreprise. En 2010, le Prince Coq, un spectacle pour enfants, a ouvert sesportes, interprété par certains des employés sourds et aveugles. Des ateliersde langage des signes et de sculpture d’argile dans l’obscurité sont venuscompléter la liste des activités de Nalagaat.


Respect de soiet des autres

S’atteler à latâche, sans se soucier des difficultés logistiques et autres détails parfoisahurissants qui se dressent sur sa route : c’est une sorte de mantra pourAdina Tal. Passionnée de théâtre social, même avant la naissance de Nalagaat,elle souhaite favoriser le changement de mentalités dans nos sociétés etaméliorer les conditions de vie sur le terrain. Elle adopte cependant uneapproche pragmatique, pour amener les acteurs à s’aider eux-mêmes. Ce qu’elledéteste par-dessus tout, c’est quand on vient à Jaffa mû par un sentiment decompassion ou, pire encore, de pitié envers les membres de sa troupe.

« Voussavez, il est plus facile de faire la charité que de l’accepter »,lance-t-elle avec justesse. « Nous n’avons ni besoin ni envie de cela.Nous sommes une compagnie théâtrale sérieuse, qui monte des spectacles dequalité pour le public ».

Elle exiged’elle-même, comme de chacun autour d’elle, le respect de soi et des autres.« Les sourds et les aveugles doivent trouver des moyens de communiquer,mais aussi continuer de vivre normalement », précise-t-elle.

Pour Tal,Nalagaat représente bien plus que « juste » le théâtre, le restaurantet le café. L’autonomisation et la communication sont aussi au cœur du projet.La compagnie a formé des aveugles sourds, des sourds et des malentendants àtravailler comme serveurs pour pouvoir gagner leur vie à la sueur de leurfront.

Mais lesefforts de communication ne s’arrêtent pas là. Il faut également transcenderles différences culturelles, politiques et religieuses. Dans cet esprit,Nalagaat a créé, il y a quatre ans, un groupe multiculturel d’étudiants enthéâtre sourds et aveugles, juifs, musulmans et samaritains. Ces derniers ontfinalement quitté le groupe, mais juifs et musulmans continuent de travaillerensemble dans l’harmonie.

Depuis que lecentre de Jaffa a ouvert ses portes, il y a six ans, plus de 200 000personnes ont assisté aux spectacles et pris part aux expériences culinairesuniques proposées en son sein. Malgré une situation financière constamment surla corde raide – « Les autorités ne nous ont pas vraiment accueillis àbras ouverts », ironise la directrice – Nalagaat ne cesse de confirmer sonsuccès et sa popularité. La compagnie prépare actuellement des représentationsà Perth, en Australie, pour février. De retour à Jaffa, Tal et ses acteursprofiteront ensuite d’une pause de trois semaines avant de partir en tournéeaux Etats-Unis. Les publics coréens et britanniques ont également été séduitspar la troupe au fil des ans, et ses spectacles ont reçu des critiquesdithyrambiques dans le monde entier.

Tal a reçu desinvitations pour aller exercer ses talents ailleurs, mais sent que le projet encours a encore du chemin à parcourir avant de pouvoir voler de ses propresailes. « On m’a offert de monter quelque chose de similaire à Londres,avec un budget conséquent, mais je ne suis pas encore prête à quitter Nalagaat.Nous avons encore beaucoup de travail à faire. »

Selon AdinaTal, la philosophie de la compagnie peut nous servir de boussole.

« Nousavons tous besoin de communiquer », affirme-t-elle. « Je veux quenotre centre serve à éduquer les gens. C’est plus important quetout. »

Pour tousrenseignements sur Nalagaat : (03) 633-0808 et www.nalagaat.org.il


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