Plaidoyer pour les déracinés

A travers le récit d’une transplantation douloureuse, Shephen Dau narre la difficile intégration d’un réfugié de guerre

JFR P24 370 (photo credit: DR)
JFR P24 370
(photo credit: DR)

Avec Lelivre de Jonas, l’auteur a choisi, pour son premier roman, de mêler les thèmesde la mémoire et de l’identité à travers l’histoire d’un jeune réfugié deguerre. Jonas, c’est son prénom, ou plutôt son pseudonyme, puisqu’il faut bienoccidentaliser Younis et se reconstruire une identité.

Dans l’avion qui l’achemine vers les Etats-Unis, le jeune homme, désormais seulau monde après le raid américain qui a rasé sa maison dans son village, remplitsa carte de débarquement et se rebaptise Jonas. Jonas, l’orphelin.

Qui va laisser soigneusement de côté Younis, ce double fantomatique d’une autrevie, errant dans un magma de souvenirs refoulés et dans les décombres de lamaison familiale.

Jonas tient à distance Younis, mais Paul, le psychologue s’entête à vouloir lefaire remonter à la surface en dépit des réticences du jeune réfugié. A quoibon ? Jonas n’a-t-il pas besoin d’une page blanche pour survivre, pour ne pasdevenir fou ? Mais cette ombre chemine silencieusement à ses côtés, lancinantrappel, poignante évocation d’un monde disparu qui fut le sien dans un autretemps. Là-bas, quelque part dans un pays indéfini du Moyen-Orient. A travers lerécit d’une transplantation douloureuse, Stephen Dau parle du chant (universel)des déracinés. Dans des courtes saynètes, des instantanés, il peint par petitestouches impressionnistes le portrait de cet étranger immergé dans une familleaméricaine aseptisée. Jonas se protège en se réfugiant derrière un détachementde façade. Et, en dépit de ses efforts, cet être contemplatif se cogne àl’hyperactivité américaine.

La rencontre n’a jamais lieu : ni avec les enfants de sa famille d’accueil, niavec leur mère. Celle-ci met entre les mains de Jonas une Bible, et le fossé secreuse : elle y voit des preuves, des certitudes historiques, il la lit commeun récit métaphorique.

Instants fugaces où les êtres sont dépeints dans leur étrangeté, où Stephen Daudissèque le sentiment de solitude persistant d’un être qui a perdu ses racines.

La main droite répare ce que la main gauche a dévasté 

Autour de lui, chacun vitdans sa bulle, culturelle, identitaire. Définitivement imperméable à l’autre.Jonas est lui-même le grand absent de sa nouvelle existence : il passe. Dans lamaison de sa famille d’accueil, au lycée où il souffre de brimades.

L’association qui l’a recueilli et lui a offert l’échappatoire américaine faitson travail. Elle pourvoit à ses besoins, matériels et mentaux, puisqu’il y aPaul, le psy, auquel il peut tout dire. L’association se définit elle-mêmecomme la main droite d’un système qui a tout détruit. Elle répare ce que lamain gauche a dévasté dans la vie de Younis.

Le livre est aussi une évocation subtile d’une culpabilité américaine bienprésente et qui affleure à travers les notes de Christopher, ce jeune militaireaméricain qui a participé au raid. Ses écrits décrivent son quotidien militaireet traversent le récit, créant en même temps une mise en abîme de la mutationde Younis. Un journal qui narre la perte des illusions, la descente aux enfers,et la vie militaire qui l’initie aux plaisirs corrompus : sang, violence, dontle jeune américain, fraîchement enrôlé, devient friand.

La seule véritable rencontre, finalement, se situe à la frontière de ces deuxêtres en fuite. Une véritable collision le soir du raid : Younis se sauve,court se réfugier dans la cachette que son père lui avait révélée « au cas où». Christopher va le suivre, éperdument. Pour l’américain à bout de souffle,c’est la fin du chemin. Younis lit son carnet. Comme l’ange noir de larédemption, il choisit de mettre fin aux jours du militaire américain, dans lagrotte.

Un parti pris de sobriété qui évite la sensiblerie 

Fondu au noir. On a toujoursle choix de partir ou de rester.

Younis choisit de partir. Le ton descriptif, détaché, qu’on pourrait qualifierde clinique, pour décrire l’arrachement à une terre, la perte des siens,déstabilise.

Pourtant, Stephen Dau nous touche et fait mouche. Le parti pris de sobriétésemble vouloir à tout prix éviter la sensiblerie. Cela même quand Younis/Jonassera mis face à la mère de Christopher, cette femme qui vit un deuil impossibledepuis la disparition de son fils. Les souvenirs affleurent, insupportables, etYounis est enfin mis face à son acte. Le carnet de Christopher, qu’il détient,doit être rendu.

En filigrane, il y a l’idée d’un jeune homme peut-être prêt à pardonner, etqui, en tout cas, choisira de mettre un terme au calvaire de la mère. Il luirestituera le journal de son fils, de même qu’il tentera, à travers le retourimpossible dans sa terre natale de se restituer Younis, son premier moi.

L’auteur nous bouleverse par son empathie pour la souffrance silencieuse de cejeune homme qui fantasme sur un passé retrouvé, qu’il voudrait indemne detoutes les souffrances endurées. Mais il n’y a personne pour accueillir Younisà l’aéroport. Sa terre natale est devenue un vaste cimetière, la pierre tombalede ce fol espoir, la ligne de démarcation entre deux existences distinctes dontl’une a été irrémédiablement fracassée et enterrée à tout jamais avec ladisparition des siens.

Jonas, le réfugié, l’américain d’adoption, devra se construire avec unenouvelle identité de papier, qui se définit par ces formulaires qu’on lui faitremplir à tout bout de champ. Il endosse docilement la paternité de cet êtredouble, administratif, monocorde. Réfugié, apatride, il en prend son parti ets’en pare, se fabrique une particule de noblesse avec. Etre diasporique. Oucomment noyer sa solitude dans l’expérience collective du déracinement.

Après tout, à l’université, ne sont-ils pas plusieurs à être autres, à venird’ailleurs, à chanter l’anglais avec des accents exotiques ? Un livre digne,plein de retenue et de sobriété, sur l’arrachement et la douleur de celui qui adû tout quitter pour ne pas mourir enterré sous le cadavre des siens.