Plus d’une corde à son violon

Bronislaw Huberman, violoniste virtuose, est à l’origine de l’Orchestre philharmonique d’Israël. Mais également du sauvetage de nombreux musiciens juifs allemands. Retour sur un parcours sans fausse note.

1601JFR20 521 (photo credit: George Grantham Bain Collection / Wikipedia)
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(photo credit: George Grantham Bain Collection / Wikipedia)
Bronislaw Huberman est nédans le sud de la Pologne, en 1882, au sein d’une famille juive très modeste.Très tôt, son père, Jakob Huberman, lui découvre des facultés évidentes pour lamusique. Il prend alors en charge son éducation musicale. Et décide queBronislaw étudiera le violon.

A 6 ans, il commence à apprendre le violon au Conservatoire de Varsovie. Avecpour professeurs des musiciens de renom comme Isisdor Lotto, célèbrevioloniste. Ses parents l’envoient, à l’âge de dix ans, à Berlin pour jouer etse perfectionner aux côtés de Josef Joachim, un virtuose du 19e siècle. L’annéesuivante, le jeune prodige se lance dans une tournée européenne. Dès lors, sonpère quitte son travail et se décide à accompagner son fils lors de tous sesdéplacements.

Les critiques musicales sont unanimes : Bronislaw est un génie.

Mais Jakob va se révéler un père tyran : il oblige Bronislaw à se produire unpeu partout dans le monde, sans répit, et sans lui laisser le temps des’adonner à certains loisirs extérieurs. En 1896, à 14 ans seulement, le jeunehomme se produit aux Etats-Unis, dans le cadre d’une énième tournée.

En 1910, il épouse l’actrice Elsa Galafres qui donne naissance à leur fils,Johannes. Le mariage ne dure cependant pas et le couple divorce.

A la mort de son père et après la première guerre mondiale, Huberman se rend àParis pour étudier les sciences politiques à la Sorbonne. Les conjoncturespolitiques qui ont conduit au conflit le préoccupent et il désire s’instruiresur le monde qui l’entoure.

Il ressent l’envie et le besoin de comprendre ce qui se passe en Europe.

Pour autant, il n’abandonne pas la musique et donne à nouveau des concerts. En1923, il joue notamment aux côtés du compositeur Richard Strauss, en Amériquedu Sud et aux Etats-Unis où il connaît un franc succès.

Artiste internationalement reconnu, il peut se permettre de donner des concertsgratuits pour soutenir les familles laissées dans le besoin par la guerre.

Ida Ibbeken devient alors sa secrétaire, mais aussi la femme dont il tombeamoureux. Elle restera à ses côtés pendant 20 ans. A la mort d’Huberman, elle s’installeen Israël.

L’Orchestre de Palestine est né 

En 1929, Huberman se rend pour la première foisen Palestine. Il se produit un peu partout. Il découvre alors le mouvementsioniste et son intérêt pour celui-ci grandit de mois en mois.

En Europe, le nazisme s’installe et Huberman commence à percevoir lacatastrophe que sera la prochaine guerre. Très tôt, il refuse de jouer enAllemagne et part personnellement en campagne contre les musiciens quicontinuent à s’y produire. En 1933, déjà, invité par son ami Wilhem Furtwanglerà jouer dans une série de concerts de l’Orchestre philharmonique de Berlin, iladresse une fin de non-recevoir.
Comme s’il avait compris, avant qu’elle ne soit lancée, ce qu’allait mettre enplace l’infernale machinerie destructrice nazie.

« Il a eu comme un pressentiment. Il savait que quelque chose se préparait.Grâce à ses études politiques à la Sorbonne, il avait compris commentfonctionnait l’Europe », explique Josh Aronson, réalisateur d’un documentairesur la vie d’Huberman, l’Orchestre des Exilés. « Il avait grandi en Pologne, àla fin du 19e siècle et ne connaissait que trop bien l’antisémitisme.

Très vite il a compris que les choses pourraient aller beaucoup plus loin ». Cepressentiment lui permettra de sauver des dizaines de vies.

En 1934, Huberman visite la Palestine pour la troisième fois. « C’est matroisième et plus longue visite ici. Elle a provoqué un changement profond dansmon attitude et mon intérêt pour la région », avait-il déclaré à l’époque.L’idée de créer un orchestre en Palestine lui trotte alors dans la tête et vaêtre renforcé par ce qui se passe à 4 000 km de là.

« Qu’est-ce qui motivait Huberman ? L’envie de créer un espace dédié à lamusique ou celle de sauver des vies ? Quelle part occupait le plus de place ?», autant de questions que Josh Aronson reconnaît s’être posées avant de faireson film.

En 1933, Hitler commence à chasser les musiciens juifs d’Allemagne. Il n’enfallait pas plus pour qu’Huberman se lance dans la composition de son orchestreen Palestine. Aronson précise : « Former un orchestre prend des années ! Ilfaut trouver suffisamment de très bons musiciens.

Mais Huberman va profiter de cette fuite forcée des virtuoses allemands pourles auditionner. » Au final, il en retiendra 80, dotés d’un jeu musical de hautniveau. Et va ainsi créer son orchestre.

Sauvés par la musique 

Il explique aux musiciens juifs qu’il leur faut quitterau plus vite l’Allemagne pour la Palestine. Et arrache ainsi des famillesentières des griffes du nazisme.

En décembre 1936, le nouvel Orchestre philharmonique de Palestine donne sonpremier concert, dirigé par Arturo Toscanini avec lequel Huberman commence unelongue collaboration et amitié. Le pays entier acclame la performance.

Après la première, Huberman continue à faire venir les musiciens d’Europe etles aide à échapper aux SS d’Hitler. La preuve pour Aronson que le violonisten’est pas uniquement mû par des desseins musicaux, mais bien par desconsidérations de solidarité avec ses frères juifs en danger.

On estime qu’il a pu sauver quelque 1 000 personnes de la barbarie nazie. A telpoint qu’en 1939, alors que la guerre éclate, Huberman reçoit la médailled’honneur de la mairie de Tel-Aviv.

Pendant la guerre, Huberman continue à jouer partout dans le monde. Il seproduit notamment en Pologne, lors d’un concert organisé par les Nations Unies.En 1946, au terme d’une longue tournée exténuante, il retourne en Suisse, sondomicile européen, où il s’accorde un peu de repos. Il souhaite retourner enPalestine, mais son état de santé ne le lui permet pas. Huberman s’éteint enjuin 1947, dans sa maison des environs du lac de Genève.

A la création de l’Etat d’Israël, l’Orchestre philharmonique de Palestine prendle nom d’Orchestre philharmonique d’Israël.

Huberman est aujourd’hui reconnu comme un musicien exceptionnel. Avec laréputation de jouer avec une rare intensité et et celle d’un homme de bien quia su s’élever contre le nazisme.

A l’occasion des 75 ans de l’Orchestre philharmonique d’Israël, cette année, lecentre et la bibliothèque musicale Felija Blumental de Tel-Aviv ont organiséune fabuleuse exposition sur le violoniste. Ce lieu conserve de nombreusesarchives sur la musique et la vie d’Huberman. Grâce à un don de la dernièrecompagne du violoniste, Ida Ibbeken, qui, en 1951, lors de la création de labibliothèque, lui a légué les archives sur Huberman dont elle disposait.