Pris entre deux mondes

Le réalisateur américano-libanais Ziad Doueiri a brisé quantité de tabous en tournant L’attentat à Tel-Aviv.

P20 JFR 370 (photo credit: DR)
P20 JFR 370
(photo credit: DR)

«Je suis né à Beyrouth pendant la guerre civile libanaise, àune époque où la Ligue arabe ne servait à rien. Elle avait l’incroyableréputation de ne jamais réussir à trouver d’accord sur quoi que ce soit.C’était une organisation pathétique qui ne levait pas le petit doigt pour aiderles Palestiniens. Et maintenant, voilà qu’elle convoque une réunion et que tousses membres votent comme un seul homme pour boycotter mon film ! Pour lapremière fois de son histoire, la Ligue arabe est unifiée. C’est à devenir fou! » Ziad Doueiri est bel et bien furieux. Ce réalisateur américano-libanais de 49ans, qui a tourné son film de 95 minutes intitulé L’attentat à l’aide definancements français, qataris, égyptiens, libanais et belges, s’était pourtantattiré des critiques élogieuses lors de la sortie du film en France le 29 maidernier, puis aux Etats-Unis le 21 juin et cet été dans le reste de l’Europe.

Le problème, c’est que Doueiri a travaillé en Israël avec des artistesisraéliens – 60 % du film est tourné à Tel-Aviv et les dialogues sont enhébreu. Ainsi s’est-il attiré les foudres de la Ligue arabe et a-t-il dûrenoncer à assister à la première israélienne, le 13 juillet dernier auFestival du film de Jérusalem.

« C’est elle qui portait la ceinture d’explosifs » 

L’attentat raconte leparcours du Dr Amine Jaafari, brillamment interprété par l’acteur arabeisraélien Ali Suliman. Chirurgien très respecté de l’hôpital Ichilov deTel-Aviv, où une partie du film a été tournée, ce musulman laïc vit dans unebanlieue élégante de Tel-Aviv et s’est bien intégré à la société israélienne.Le film s’ouvre sur la véritable ovation que lui font ses confrères àl’occasion d’une récompense professionnelle qui lui est décernée. Quand unattentat suicide fait 17 morts, dont 11 enfants, dans un restaurant de la rueIbn Gvirol, tout près de son hôpital, Jaafari fait partie de l’équipe médicalequi s’occupe des blessés qui affluent par dizaines. Dans la nuit, il estrappelé à l’hôpital pour identifier un corps gravement mutilé : c’est celui desa propre femme. C’est elle, lui dit-on, qui portait la ceinture d’explosifs.La vie de Jaafari s’effondre.

Il passera le reste du film à s’interroger sur son couple et à se demander sison épouse – une Arabe chrétienne issue de la bonne société de Nazareth etrésolument non politisée (jouée avec une grande justesse par l’actriceisraélienne Raymonde Amsallem) – était vraiment impliquée dans l’attentat. Lefilm entraîne Jaafari à Naplouse, où les dialogues sont en arabe et où lechirurgien se sent pris entre deux mondes.

Doueiri a débuté sa carrière comme cameraman à Hollywood. Il a travaillé avecQuentin Tarentino dans de grosses productions comme Reservoir Dogs, PulpFiction et Jackie Brown. Sans doute doit-on à cette expérience des scènesnocturnes éblouissantes tournées dans les rues désertes de Naplouse.

Un naïf franc et honnête 

Le film est tiré du roman français L’attentat, deYasmina Khadra, pseudonyme de Mohammed Moulessehoul, auteur algérien établi enFrance. Yasmina Khadra a été traduit en près de 20 langues et estinternationalement connu pour Les hirondelles de Kaboul et Les sirènes deBagdad.

« Yasmina Khadra est un grand écrivain et L’attentat est un livre fantastique,parfaitement structuré, avec de très bons dialogues et des scènes magnifiques», commente Doueiri. « Ce n’est pas seulement un très bon thème, c’est aussiune histoire excellente. Et cela est phénoménal, dans la mesure où cela dépassele conflit israélo-palestinien. Bien sûr, celui-ci est là, en filigrane, maisl’histoire va bien au-delà. En outre, le livre n’est pas didactique. On n’ytrouve pas le perpétuel discours sur les bons et les méchants.

« Mon film exprime tous les points de vue. Tout dépend où l’on se place. Selonla perspective arabe, on trouvera peut-être le personnage central ambivalentet, selon la perspective israélienne, on pourra dire la même chose. » Il ne setrompe pas : après la projection du film dans un cinéma bondé, à Paris, lesspectateurs sont tous sortis avec une opinion différente, non pas sur Jaafari,qui est un naïf franc et honnête, mais sur sa femme, qui concentre tout lemystère du film.

Pour préparer le tournage, Doueiri a passé 9 mois à Tel-Aviv. Il estime avoirévolué au terme de cette expérience. « Mes parents sont des laïcs libéraux degauche », raconte-t-il. « Ils viennent d’un milieu musulman sunnite, maisfaisaient partie de la mouvance progressiste de gauche. Ma mère est avocate etmilite pour les droits des femmes. Mon père travaille dans le secteur del’agrochimie. »

Beaucoup d’incompréhension 

« Quand j’étais adolescent, pendantla guerre civile, je détestais les chrétiens. Pour moi, c’étaient tous desfascistes alliés à l’ennemi suprême : Israël. Mais aujourd’hui, je suis marié àune chrétienne originaire de Bikfaya, fief du clan Gemayel, la ligne dure deschrétiens. » Doueiri a rencontré Joëlle Touma, sa femme et la mère de leurfille de 4 ans, en 1998, en travaillant sur West Beyrouth, son premier film.Elle a coécrit avec lui le scénario de L’attentat.

« Quand je suis allé travailler en Israël », explique-t-il, « je savais que jeprenais un risque vis-à-vis de mon gouvernement, mais je l’ai pris par soucid’intégrité. Ce n’aurait pas été la même chose si nous avions tourné au Caireou à Istanbul. » Moulessehoul, lui, ne connaissait ni Israël ni les TerritoiresPalestiniens quand il a écrit son roman.

Doueiri possède la double nationalité libanaise et américaine, mais il estentré en Israël avec son passeport américain. Il a quitté le Liban à l’âge de19 ans, en 1983, pour étudier le cinéma et vit surtout à Los Angeles depuis. «J’ai été éduqué dans l’idée que tous les Israéliens étaient des Goliathenthousiastes et naïfs. Mais quand je suis arrivé, j’ai découvert des gens quipensaient comme moi et avaient une perspective juste du conflit. Des gens quin’approuvaient pas la politique de leur gouvernement, mais qui critiquaientaussi le fondamentalisme musulman des Palestiniens », explique-t-il.

« Les Israéliens que j’ai rencontrés étaient contre toute forme d’extrémisme,qu’ils soient juifs ou musulmans », poursuit-il. « Ils partageaient les mêmesvaleurs que moi, ils disaient tous que l’occupation ne pouvait pas continuer etque les Palestiniens devaient avoir leur terre. Ils sont pour une solution àdeux Etats, mais ressentent de profonds sentiments d’insécurité vis-à-vis desPalestiniens. La plupart des Israéliens auxquels j’ai parlé veulent résoudre leproblème, mais ont peur. J’ai senti qu’il y avait beaucoup d’incompréhension dechaque côté. Beaucoup d’Israéliens ne comprennent pas la perspectivepalestinienne et beaucoup de Palestiniens ne comprennent pas la perspectiveisraélienne. »

L’engagement des acteurs 

« Autrefois, je haïssais “l’autre”.Mais je me posais des questions. Je continue de le faire. Il est évident quej’ai évolué, mais je reste encore un peu confus. Je repense à mon passé, puisje regarde le présent et ce qui se passe dans le monde arabe aujourd’hui. Leschoses n’ont pas vraiment changé. Il est vrai, bien sûr, que dans le domaineartistique, les gens ont l’habitude d’échanger des idées, mais nous discutionsrarement politique, parce que nous avions un film à faire. D’ailleurs, j’ai ététrès impressionné par le professionnalisme des Israéliens et des Palestiniensavec lesquels je travaillais. » Durant son séjour à Tel-Aviv, Doueiri a vécudans la rue Sheinkin, l’épicentre de la société bohème et artiste de la ville,aussi n’est-il pas étonnant qu’il ait rencontré des gens qui lui ressemblaient.« A Jérusalem, il y a trop de tensions, mais Tel-Aviv ressemble à Beyrouth ou àLos Angeles : une grande ville balnéaire », commente-t-il.

Au départ, L’attentat devait être une production américaine de Focus Features,qui en avait acheté les droits. « Mais en 2008, ils y ont renoncé à cause de lacrise économique », raconte Doueiri. « Je ne sais toujours pas si c’estvraiment à cause de la chute des marchés boursiers ou parce qu’ils trouvaientle sujet trop glissant… » Les producteurs français de Doueiri, Jean Bréhat etRachid Bouchareb, ont donc racheté les droits, mais fixé le budget à 1,5 millionde dollars, soit un cinquième du montant prévu par les Américains. Lorsqu’à lafin du tournage, l’argent a manqué, le réalisateur s’est adressé à l’institutSundance, aux Etats-Unis, par l’intermédiaire de la fondation Doris Duke, afinde rémunérer l’équipe pour les heures supplémentaires. Lorsqu’il a fallu allertourner une scène supplémentaire en Belgique, l’actrice israélienne EvgeniaDodina, qui interprète la plus fidèle amie juive de Jaafari dans le film, aproposé de payer elle-même son billet et de travailler gratuitement.

« Parce que j’étais allé tourner en Israël… » 

Le ministère de l’Intérieurlibanais a eu vent du film dès le départ et l’a approuvé, affirme Doueiri. « Iln’y a rien trouvé d’anti-palestinien, au contraire. » Au Maroc, où il a étéprésenté, le film a remporté l’Etoile d’Or au Festival du film de Marrakech etles cinémas ont ensuite fait salles combles. « Le public l’a adoré », commenteDoueiri. « Nous nous sommes d’abord dit que le Maroc était loin de la Palestineet d’Israël, alors nous nous sommes rapprochés, nous sommes allés à Dubaï, oùla réaction devant ce film en hébreu sous-titré arabe a été formidable.

« C’est ensuite seulement que le Comité de boycott d’Israël, qui fait partie dela Ligue arabe, a commencé sa campagne et convaincu la Ligue arabe de s’élevercontre le film. Il ne l’avait même pas vu ! Et le gouvernement libanais, quiavait déjà donné son accord, s’est plié au décret de la Ligue arabe. Bien sûr,plusieurs intellectuels arabes de gauche sont entrés dans la danse en disantque j’arrangeais bien les affaires des sionistes. C’était ridicule. Le Comitéde boycott d’Israël pense qu’en interdisant le film, il punit les Israéliens.En fait, il punit les artistes qui font bouger les croyances et l’immobilisme.Et toute cette campagne a débuté simplement parce que j’étais allé tourner enIsraël avec des acteurs israéliens », soupire-t-il. « De toute façon, dans lespays arabes, tout le monde verra probablement le film en DVD piraté. Il se vendpeut-être déjà sous le manteau dans certaines capitales arabes… »