Sauver le yiddish

Shmoulik Atzmon se bat depuis toujours pour préserver la langue dans laquelle il a été élevé. Il voudrait que l’Etat fasse davantage pour ce patrimoine culturel.

22 521 (photo credit: Gerrard Alon)
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C’est un fait. Notre bagage culturel et notre milieu social influencent noscomportements et nos choix de vie, bien davantage que nous aimerionsl’admettre.

Shmoulik Atzmon l’a bien compris et c’est pourquoi il fait tout poursauvegarder le yiddish et son folklore, lui qui est né dedans. Pétillantoctogénaire, ses efforts ont récemment été relayés par un colloque sur lapréservation du yiddish, organisé par le Bnei Brit, qui s’est tenu à Paris, ausiège de l’Unesco. Pour Irina Bokova, la directrice générale de l’agence,présente au cours de ces 2 journées : « le yiddish est au coeur de l’uniqueidentité sociale, culturelle et historique du judaïsme en Europe ». Bokova aégalement rappelé que la survie de cette langue ancestrale « avait été menacéepar l’Holocauste ». Aujourd’hui le yiddish se trouve sur la liste des languesen danger de l’Unesco.

Jouer les Sabras 

Bokova a enfin ajouté que « la vitalité du yiddish ne peutêtre remise en cause », ce qu’Atzmon approuve vigoureusement même si, dans sajeunesse, il a fait tout ce qu’il pouvait pour se détacher de ce dialecte d’unautre âge. « Je ne dirais pas que j’ai entièrement rejeté le yiddish, mais,lorsque j’ai fait mon aliya en 1948, je voulais ne pas sortir du lot, être unSabra ». Un désir qu’il parvient notamment à réaliser grâce à son éducation. «Nous vivions dans une petite ville polonaise, Biłgoraj, dans laquelled’ailleurs Isaac Bashevis Singer a vécu dans sa jeunesse. J’ai appris l’hébreujusqu’à l’âge de 9 ans. Mon père, directeur de banque, présidait la branchelocale du mouvement sioniste et avait fait construire l’école Yavne uniquementpour que son fils unique sache parler hébreu. J’étais complètement bilinguemême avant d’arriver en Palestine ».

Sa connaissance de l’hébreu et de ses racines était même presque trop bonne. «J’étais au Palyam (la branche marine du Palmah). Un jour, j’entre dans uncampement et je salue les autres : « tzafra tova » (« bonjour » en araméen).Ils me dévisagent. « Qu’as-tu dit ? », me demandent-ils. Je réponds : « J’aidit Shalom ». « Alors, dis Shalom ! », reprennent-ils.

Il y avait toutes sortes d’expressions que j’employais qui leur paraissaientsnobs et veillottes. J’ai compris que, pour m’intégrer, il fallait que je rendemon hébreu plus familier ».

Atzmon continue de jouer les Sabras et de remiser le yiddish au boydem(grenier) pendant un an ou deux. « Lorsque mes parents sont enfin arrivés enIsraël, je leur parlais bien yiddish, mais seulement à la maison, toutesfenêtres fermées, pour que les voisins n’entendent pas », se rappellet- il.Cependant, en dépit de sa ferveur sioniste, le père d’Atzmon lui a enseignél’importance de la culture et la langue yiddish dès son âge.

« Nous avons passé une partie de la seconde guerre mondiale en Sibérie. Onn’avait pas d’électricité et les bougies étaient une denrée rare », seremémore-t-il. « Lorsque nous n’avions pas de bougie, mon père me racontait deshistoires. Et lorsque nous en avions, il m’enseignait l’hébreu et le yiddish.

Un jour, je lui ai dit que je ne voulais plus apprendre l’hébreu et que jevoulais savoir parler allemand, car c’était la langue de l’ennemi. Mais il m’arépondu que je devais savoir l’hébreu car nous irions bientôt vivre enPalestine. Je lui ai donc demandé pourquoi j’avais en plus besoin du yiddish etil m’a répondu : “pour ne jamais oublier que tu es juif”. Cela m’est resté ».

Le yiddish, langue réprimée ?

Tandis que ses parents prennent leurs marquesdans l’Etat naissant, Atzmon renoue ses liens à la culture et la langue de sesjeunes années. Voilà plus de 60 ans qu’il en est devenu l’un des plus farouchesdéfenseurs. Au cours des 2 dernières décennies, la culture des Israéliens auxracines arabes est revenue sur le devant de la scène. Un revirement quebeaucoup considèrent comme une forme de repentir face à la discriminationpratiquée par l’establishment israélien dans les premières années de l’Etat auprofit d’une domination culturelle ashkénaze.

Des arguments qui ne convainquent pas l’octogénaire.

« Personne ne me fera dire que la culture sépharade était tenue pour inférieure», s’indigne-t-il. « Le frère de mon père a épousé une juive irakienne il y a60 ans et mon père en était ravi.

Il disait que c’était la preuve vivante de l’intégration culturelle de Juifs detoutes origines ethniques. Ma fille a épousé un Marocain il y a 18 ans. Biensûr qu’il y a des différences en termes de culture et de savoirs, mais cela neveut pas dire que nous, les Ashkénazes, réprimons les Sépharades ».

En réalité, pointe Atzmon, c’est plutôt la culture yiddish qui a été répriméependant les premières années de l’Etat. « Ben Gourion était contre le yiddish.Les productions théâtrales étaient interdites dans cette langue. J’ai gardé descopies de contraventions que nous avons reçues de la police pour avoir joué enyiddish. J’ai également la copie d’une lettre du ministère de l’Intérieur en1951, qui déclare qu’il est interdit de jouer Shnei Kuni Lemel (qui deviendraplus tard un film à grand succès, et le rôle qui a révélé Mike Burstyn) enyiddish. Le gouvernement, qui souhaitait consolider l’hébreu comme langueofficielle d’Israël, avait instauré une taxe sur les productions en languesétrangères, au rang desquelles s’inscrivait le yiddish ».

1 million de « yiddishisants » 

Mais Atzmon ne se laisse pas décourager. En1988, il fonde la compagnie de théâtre du Yiddishpiel, qu’il dirige toujoursaujourd’hui. Il enseigne également le yiddish à l’université Bar-Ilan.

S’il a finalement reçu de l’aide pour son voyage à Paris, le vieux monsieurtrouve que les autorités n’en font pas encore assez pour soutenir sesinitiatives. « Personne n’a songé à me prévenir du colloque de l’Unesco. Jel’ai découvert par hasard et j’ai alors immédiatement pris contact avec l’undes organisateurs pour l’informer du Yiddishpiel, qui existe depuis 25 ans.Nous jouons 250 fois par an et vendons plus de 100 000 places par an ».

Mais les organisateurs se font prier, alors Atzmon en est réduit à faire jouerson réseau. Le département des affaires scientifiques et culturelles duministère des Affaires étrangères finit par lui venir en aide. « Je ne comptaispas parmi les intervenants officiels du colloque mais, vers la fin, il y a euune espèce de table ronde et j’ai pu prendre la parole. J’ai demandé àl’auditoire, qui comptait des professeurs et des gens de lettres de mondeentier, s’ils avaient entendu parler du Yiddishpiel et, sur les quelque 400personnes présentes, une centaine ont déclaré qu’ils avaient vu nos pièces ».

Aux yeux d’Atzmon, sa compagnie participe largement à la préservation duyiddish dans le paysage israélien.

« Lorsque nous avons commencé, il y avait entre 50 et 60 jeunes qui apprenaientle yiddish dans le pays. Aujourd’hui, il y a environ 6 000 lycéens qui passentune épreuve de yiddish au baccalauréat. Il y a environ 1 million d’Israéliensqui le parlent et quelque 200 000 qui l’emploient au quotidien. Et il ne s’agitpas seulement des religieux ! Les jeunes viennent voir nos pièces et il y a dessous-titres en hébreu pour ceux qui ne comprennent pas la langue. » C’estpourquoi, continue le passionné, l’Etat devrait davantage soutenir leYiddishpiel. « Aujourd’hui, l’hébreu est assez fort pour permettre au yiddishd’être plus largement promu. L’Etat devrait fournir les fonds nécessaires pourgarder le yiddish vivant, tout comme l’on assiste les survivants de l’Holocauste.Je veux que des lois passent pour préserver l’âme du peuple juif : le yiddish».