Arabie Saoudite : de quel côté penchera la balance ?

Les rumeurs d’un réchauffement des relations israélo-saoudiennes se répandent dans la presse ces derniers mois, Riyad étant autant menacé par le nucléaire iranien que Jérusalem. Décryptage.

P10 JFR 370 (photo credit: Reuters)
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Depuis lasignature d’un accord sur le développement nucléaire de l’Iran, le24 novembre dernier, les spéculations vont bon train. La presse a évoquéles chances accrues de coopération entre l’Arabie Saoudite et Israël –  les deux pays sont à la fois les deux plusimportants alliés des Etats-Unis dans la région et les plus délaissés parWashington dans ce deal. Reste que, compte tenu de son histoire et de son soucide légitimité, surtout après les soulèvements arabes, la famille royalesaoudienne est plus encline à se rapprocher de Téhéran que de Jérusalem.
Contacts avecIsraël : la rumeur
Depuis lesannées 1980, la bureaucratie saoudienne a fait preuve d’une attituderelativement conciliante à l’égard d’Israël. L’initiative du prince Fahd de1981, le plan de Fès de 1982, et le plan du roi Abdallah, devenu l’Initiativede paix arabe de 2002 : tous proposent la reconnaissance de l’Etat juif enéchange d’un Etat palestinien et du retrait complet de tous les territoiresconquis en 1967.
Les dirigeantsisraéliens ont manifesté publiquement un certain intérêt à ce sujet. La pressea fait état de réunions secrètes entre responsables israéliens et saoudiens en2006-2007, dans le but de rendre l’initiative plus acceptable pour Jérusalem.En 2008, l’ancien Premier ministre Ehoud Olmert propose même d’inclure lesSaoudiens dans un comité de chefs religieux pour l’administration des lieuxsaints de Jérusalem.
Plus tard, lapresse étrangère fait état à plusieurs reprises d’une coopération militaireisraélo-arabe face la montée de la menace iranienne, citant à chaque fois dessources israéliennes anonymes. Selon le Sunday Times, les Saoudiens auraientainsi accepté de laisser Israël attaquer l’Iran via son espace aérien. Uneinformation confirmée par un universitaire américain qui avait rencontré unhaut responsable de la Défense saoudien.
En mai 2013,toujours selon des sources anonymes, le quotidien indique qu’un accordmilitaire est en préparation entre Israël, l’Arabie Saoudite et les Emiratsarabes unis (EAU), portant notamment sur le partage d’une station radar etd’informations de défense antimissile.
En octobredernier, Aroutz 2 rapporte que le Premier ministre Binyamin Netanyahousupervise des « réunions intensives » avec d’importants représentantsofficiels du Golfe, dont l’un aurait même visité l’Etat hébreu. En novembre, leSunday Times persiste et signe, rapportant cette fois que l’Arabie Saouditeserait prête à coopérer en fournissant des avions de ravitaillement, deshélicoptères de secours et des drones.
Selon d’autresrumeurs de source israélienne, c’est par Riyad qu’Israël aurait eu vent desnégociations nucléaires secrètes entre les Etats-Unis et l’Iran en amont desaccords de Genève. Les Saoudiens nient.
Par ailleurs,les dirigeants israéliens ont fait récemment plusieurs déclarations en ce sens,soulignant les intérêts communs entre Israël et les pays sunnites de la région.Parmi eux, Amos Gilad, le directeur des affaires politico-militaires auministère de la Défense, et plusieurs autres porte-parole.
Enfin, uneautre référence pro-saoudienne passe quasiment inaperçue : quelques lignesdans le discours de Netanyahou à l’ONU, début octobre, quand il exprimel’espoir de voir Israël établir des relations avec les pays arabes égalementmenacés par l’Iran.
Côté israélien,ces fuites se veulent sans doute avant tout une menace voilée envers Téhéran.Mais les Saoudiens, eux, semblent réellement partagés sur les contacts avecIsraël. D’une part, une grande partie de la légitimité interne et régionale dela famille royale est basée sur son image de défenseuse des causes arabes etislamiques. La question palestinienne en est un des fondements, et paraître discuterde quoi que ce soit avec Israël demeure problématique. D’autre part, l’ArabieSaoudite a rappelé plusieurs fois qu’elle avait le droit d’entreprendre tout cequi lui semble nécessaire pour garantir sa sécurité. Des négociations avecIsraël ne peuvent donc en être exclues. Cela devrait servir d’avertissement àl’Iran.
Les moutons dePanurge
Les Saoudiensont toujours été réticents à affronter l’Iran. Bien que séparés par une longuehistoire d’inimitié politique et religieuse (sunnites contre chiites), Riyadn’a jamais cessé d’améliorer ses relations avec Téhéran, même après larévolution islamique de 1979. Et ce, alors que la république des mollahstentait de soulever les populations chiites saoudiennes et de perturber lepèlerinage à La Mecque. Même l’explosion des tours Khobar, à Dhahran, en 1996,de la main de Téhéran, ne convainc pas l’Arabie Saoudite de passer à l’action.
En réalité, lesrelations avec l’Iran se sont même améliorées après l’attentat. Car lesSaoudiens ont peur de leur impérieux voisin et le craignent encore aujourd’hui.D’ailleurs la réaction officielle saoudienne après l’annonce des accords deGenève a été encore plus circonspecte que prévu : « Si Téhéran faitpreuve de bonne volonté, cet accord pourrait alors être une première étape versla réalisation d’une solution globale au programme nucléaire de l’Iran »,a fait savoir Riyad.
Ainsi, pendantque les Etats-Unis tremblent devant l’Iran sans paraître mesurer l’ampleur dela menace, Riyad tente de manger à tous les râteliers : établir descontacts secrets avec Israël, tout en essayant de renforcer le Conseil decoopération du Golfe moribond mais aussi d’améliorer les relations avec l’Iran.Un peu comme des « moutons de Panurge », les Saoudiens s’allient àceux qui profèrent les menaces plutôt que de leur opposer résistance. Face aucoup diplomatique de l’Iran, ils cherchent donc à calmer le jeu et tâter leterrain en vue d’un futur rapprochement. Bien qu’il ne s’agisse pas pourl’instant d’une véritable alliance, Riyad cherche à parer à toute éventualitéen posant les jalons d’une entente cordiale. Notons quand même que l’Arabie Saouditen’est pas allée aussi loin que les Emirats Arabes Unis, dont le panurgisme estbeaucoup plus prononcé. Les EAU sont ainsi le premier pays du Golfe à avoirexprimé son soutien à l’accord, et Abdallah bin Zayd, leur ministre desAffaires étrangères, a été le premier à se rendre à Téhéran. La réponseempressée des EAU semble avoir été récompensée : dès la deuxième semainede décembre, l’Iran retirait ses avions de chasse d’Abou Moussa, une des troisîles en litige entre les deux pays. Plus tard, les deux gouvernements ontannoncé la tenue de pourparlers pour régler le différend.
Quant auConseil de coopération du Golfe, dirigé par les Saoudiens, il demeure fragile,ce qui affaiblit le royaume au sein de la région. Ainsi, quand les Saoudiensproposent, le 7 décembre, l’union politique des Etats membres du Golfe,Oman s’y oppose publiquement. Quelques jours plus tard, le Conseil annonce lacréation d’un commandement militaire et d’une force de police unifiés, sansvolet politique. L’un comme l’autre ont cependant très peu de chances de voirle jour.
La défense duroyaume saoudien
La défense del’Arabie Saoudite a toujours été confiée à d’autres, d’abord laGrande-Bretagne, puis les Etats-Unis. Cependant certains responsables saoudienset membres de la famille royale, sous la houlette de l’ancien chef durenseignement, le versatile prince Turki Al Fayçal, ont exprimé leur déceptionaprès que la Maison-Blanche ait abandonné l’ancien président égyptien HosniMoubarak, soutenu les Frères musulmans, fait preuve d’inconséquence en Syrie etsuccombé à l’offensive de charme iranienne.
Les Saoudiensont fait savoir haut et fort qu’ils recherchaient de nouveaux accords dedéfense. Mais ils ne peuvent, en fin de compte, que se tourner vers Washington.Les Etats-Unis le savent et ont souhaité rassurer leur allié. Le secrétaire dela Défense Chuck Hagel a ainsi proposé de nouvelles initiatives visant àrenforcer la coopération de la défense américaine dans la région.
Lesimplications de la convergence d’intérêts entre Riyad et Jérusalem ne doiventpas être surestimées pour autant. L’Arabie Saoudite n’est pas sur le pointd’abandonner sa position dans le monde islamique en formant une alliance avecIsraël, perçu comme l’ennemi de l’Islam. Mais une coopération discrète n’est pasà exclure.
Dans le casd’une attaque israélienne contre l’Iran, l’Arabie Saoudite pourrait désactiverson système radar. Elle pourrait fournir le ravitaillement et offrir de portersecours aux pilotes israéliens en cas de problème. Surtout, elle pourraitintensifier le partage de renseignements avec Jérusalem.
A l’avenir, lesEtats-Unis pourraient servir de médiateurs pour une éventuelle coopération dansla défense antimissile entre Israël, l’Arabie Saoudite et d’autres pays duGolfe. En théorie, rien ne devrait empêcher un système de défense antimissilebalistique, basé en Arabie Saoudite ou au Qatar, d’intercepter un missile lancésur Israël par l’Iran. Mais une telle coopération est extrêmement risquée pourle régime. Cela exigerait une plus grande confiance envers Israël que n’aprobablement Riyad.
En ce quiconcerne Israël, les Saoudiens vont continuer à contrebalancer leursconsidérations de sécurité nationale par leurs préoccupations de légitimitéinterne et régionale. Le coût politique d’une amélioration des relations avecIsraël est beaucoup plus élevé que celui d’une amélioration des relations avecl’Iran. Et même si les wahhabites saoudiens n’éprouvent pas beaucoup desympathie envers les chiites iraniens, ces derniers demeurent des musulmans.
Un alignementavec l’Iran sera donc très probablement à l’ordre du jour. Dans tous les cas,le royaume saoudien sait pouvoir compter sur le soutien des Etats-Unis, quidéfend ici ses propres intérêts.
Les Israéliens,quant à eux, feraient bien de se montrer prudents. Tant sur le plandiplomatique que psychologique, l’impact des fuites au sujet des rencontresavec les Saoudiens pourrait fort bien s’avérer limité et contre-productif. Acharge de l’Etat hébreu de garder cette coopération totalement secrète. Sansquoi, Riyad pourrait prendre peur et faire marche arrière.
 
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