Aux sources de la promesse

Juifs et chrétiens de France, réunis en Israël pour un voyage de huit jours. Ou Dieu en partage.

P16 JFR 370 (photo credit: Yoni Reif)
P16 JFR 370
(photo credit: Yoni Reif)
Initié par lepère Patrick Desbois, docteur honoris causa de l’université israélienne de BarIlan pour ses travaux sur la Shoah dans les pays de l’Est européen, et RichardPrasquier, président d’honneur du Crif, ce voyage qui a réuni des personnalitésjuives et chrétiennes, se veut être un itinéraire historique et spirituel. Lemessage est simple : à une époque où la tendance est à l’instrumentalisationdes religions, où les conflits ethniques s’exacerbent et où les belligérantsd’origine confessionnelle différente tentent d’imposer leur hégémonie par lesarmes, il faut que les religions soient capables de faire entendre qu’ellessont un facteur de paix et non de guerre. Et témoigner qu’il est aussi possiblede fédérer sous une bannière commune, celle d’une fraternité qui transcende leschapelles.
Rayonner par l’étude et le savoir

C’est donc sous le signe de l’étude, durapprochement communautaire et de la découverte d’Israël que ce voyages’inscrit, dans le cadre des relations entre juifs et chrétiens, telles quetracées par le Grand Rabbin Solovetchik après le concile de Vatican II. Il nes’agit pas d’échanger des théologies, mais plutôt des capacités de parole etd’action pour pouvoir se confronter aux enjeux éthiques et moraux de notrecivilisation.
A la Yeshiva University de New York, depuis une dizaine d’années déjà, unedélégation d’évêques poursuit un dialogue régulier avec des rabbins. L’objectifest « d’approfondir notre fidélité au don de la Loi reçue au Sinaï », a rappeléle cardinal André Vingt-Trois, archevêque de Paris.
A Bar Ilan, qui accueillait la délégation, entre deux visites de ce haut lieude l’étude et de l’innovation, l’heure était donc à la réflexion et auquestionnement. L’université israélienne, qui s’inscrit dans les courants desmaîtres de l’orthodoxie moderne, a orchestré le dialogue autour d’une conférencequi a invité divers intervenants à s’exprimer autour des défis auxquels sontconfrontés les religieux dans les démocraties, dans une époque où les choix desociété ne sont pas toujours au diapason de la Loi dont les religieux serevendiquent comme les dépositaires.
Dans un dialogue entre Yaacov Ariel, Grand Rabbin de Ramat Gan, qui s’est dits’inscrire dans l’héritage d’universalité d’Avraham, l’archevêque de Paris en aappelé aux Dix Paroles, fondement de la Loi et de ses développements, et à l’originedu droit international moderne. « Vouloir garder ouverte cette origine commeune garantie de la transcendance des lois sur les mœurs est une des grandesmissions dont nous mesurons chaque jour la difficulté », a-t-il déclaré.
Après avoir salué cet engagement, le professeur Stern a exprimé son souhait devoir le Grand Rabbinat d’Israël se prononcer sur les grands enjeux auxquelsdoivent faire face l’Etat juif et la société israélienne, par exemple : quelleest la mission d’Israël par rapport aux minorités religieuses ? Le judaïsme estbasé sur le don, aussi quel devrait être le rôle du ministère de l’Economieselon la Loi juive ? Ou encore, quel devrait être le traitement réservé auxréfugiés africains ?

Au confluent des trois monothéismes

Mais le point d’orguede ce voyage restera sans doute l’inauguration d’un mémorial en l’honneur ducardinal Jean-Marie « Aaron » Lustiger, symbole par excellence du rapprochementjuif et chrétien. C’est en Israël, en plein cœur de l’Etat juif, là où l’ArcheSainte avait été installée avant de regagner Jérusalem, dans l’Abbaye d’AbouGosh, un village arabe proche de Jérusalem, que le mémorial de ce Juifd’origine, converti au christianisme, a été inauguré.
D’emblée, l’énoncé à lui seul annonce l’originalité et la singularité del’événement à portée hautement symbolique et sonne comme un défi. L’abbaye quiabrite l’Ordre des bénédictins et bénédictines du mont Olivet, territoirefrançais sur lequel flotte le drapeau tricolore, fait la fierté d’Abou Gosh.
« Notre village reconnaît toutes les religions » a déclaré fièrement son maireSalin Saber, avant de rappeler que ce monastère a abrité la population arabe auplus fort des combats entre les armées jordanienne et israélienne, en 1948.
Au financement de ce mémorial, initié au départ grâce à une campagne de «petits dons » qui aura porté ses fruits, se sont joints Léon Cligman, présidentde la société Indreco, et Maurice Lévy, PDG du groupe Publicis, tous deux ayantgardé un souvenir très vif de leur rencontre avec le cardinal et sensibles àson approche humaniste. Il n’était pas question d’ériger un monument dédié auculte d’une personnalité, certes hors du commun, mais profondément humble.
Aussi le cabinet d’architecte Efrat-Kowalski a-t-il eu l’idée originale d’enfaire un jardin-mémorial, qui soit vivant. Dans ce havre de sérénité, ils ontfait émerger un lieu où le temps comme suspendu favorise la méditation. Une eauverte serpente autour d’une végétation généreuse, sur laquelle sont disposéesdes plaques de céramique où sont inscrites des citations du cardinal Lustigeren français, hébreu et arabe. Avec le temps, les oiseaux et les grenouillesdonneront vie à ce lieu de réflexion.
Une pro-vocation vivante

Richard Prasquier, l’interlocuteur privilégié ducardinal Lustiger au sein des institutions juives de France, s’est ému ausouvenir de cet homme de foi chez qui il percevait « la présence intense de latranscendance ». Un homme habité et ouvert grâce auquel ce compagnonnage auraété rendu possible.
Cet homme inclassable, qui n’a cessé de « relier des univers séparés », auxdires d’André Vingt-Trois, est né à Paris d’émigrés Polonais de Bedzin,localité située à quelques kilomètres de Birkenau où périt sa mère Gisèle Léa,et de la ville natale du pape Jean-Paul II, Wadowice. Il sera baptisé en août1940.
Il faut rendre hommage à la dimension visionnaire de certaines de ses décisionsdans l’affaire du Carmel par exemple. « Dès qu’il a été question de déplacer leCarmel à l’extérieur du camp d’Auschwitz, Mgr Lustiger a dit : « Si voussignez, je signe aussi », se souvient avec émotion René Samuel Sirat, ancienGrand Rabbin de France (1980-1988).
Quoi de plus naturel pour Richard Prasquier, qui a permis à ce projet porté parle père Patrick Desbois de voir le jour, que de témoigner sa reconnaissance àJean-Marie Lustiger, tout entier dévoué au rapprochement juif et chrétien. Pourmémoire, le cardinal fut à l’origine de la déclaration de repentance, faite àDrancy par l’Eglise de France. En 1997, quatre ans après la reconnaissance del’Etat d’Israël par le Vatican, elle admet que l’ancienne Alliance n’est pasabolie et met un terme définitif à la théorie de la substitution. Nostra Aetateau concile Vatican II, avait ouvert la brèche. La voie du dialogue estdéfinitivement ouverte.
Ce mémorial est l’occasion de rappeler les grandes lignes de l’engagement decelui qui disait de lui-même qu’il était « une provocation vivante », et commel’a souligné Richard Prasquier, dans « provocation » il y a « vocation ». « Jesuis né juif… Devenu chrétien par la foi et le baptême, je suis demeuré juifcomme le demeuraient les Apôtres », peut-on lire sur la plaque commémorative.
Faire Un avec Israël

« N’étant pas dans le moule de la chrétienté, il apportaitune approche différente », a souligné Mgr André Vingt-Trois. Le plus marquant aété sa capacité à « considérer que la foi chrétienne ne peut pas se développeren produisant son propre discours sans le confronter à d’autres pensées », etses encouragements à reconnaître l’Autre dans sa différence et à le regarderavec émerveillement. « La mémoire chrétienne ne peut se substituer à la mémoirejuive, car elle en est indissociable. Pour nous chrétiens, il n’y a pasd’Eglise chrétienne sans racines juives », a ajouté l’archevêque de Paris.
Le message de Lustiger, qui encourageait l’Eglise à « assumer les racinesjuives de l’expérience chrétienne sans être assimilée à des usurpateurs », aété entendu pleinement par les religieux de la congrégation hébraïsante quiaccueillent ce mémorial. Pour preuve, le Père Abbé Charles qui a condamné lesnon-dits qui tuent ou incitent à tuer. « Abou Gosh est un lieu de rapprochementet nous invite à faire Un avec ce pays qui doit être reconnu et écouté dans sasplendide diversité ».
Ces chrétiens réunis autour du mémorial de celui qui voyait dansl’antisémitisme un péché contre Dieu et l’humanité, le rejoignent par leursconvictions. Lustiger était convaincu du devoir d’intervention de l’Eglise etil affirmait : « à mes yeux, les antisémites ne sont pas fidèles auchristianisme ».
Richard Prasquier a souligné l’importance considérable de la qualité desrelations des institutions juives avec l’Eglise de France : « C’est un rempartcontre l’antisémitisme. Nous devons y faire face ensemble. » Un combat et unrapprochement dont s’est fait l’écho Esther Ehrenberg à la tête du comité juifpour les relations interreligieuses de New York et qui siège au Congrès juifmondial : « Nous avons beaucoup d’intérêts communs. Ce qui nous rapproche,c’est notre combat en faveur de la liberté de culte et notre lutte contre lesdiscriminations, dans un contexte géopolitique qui voit une recrudescence desviolences faites aux minorités religieuses et où l’extrémisme croissant quiinstrumentalise la religion fait des ravages. Ensemble nous sommes plus forts.»

Une déclaration de paix

La pluralité religieuse est plus que jamais au cœurdes préoccupations et ces rapprochements devraient permettre de contribuer àrenforcer les capacités de paix dans le monde. Car, comme l’a exprimé l’archevêquede Paris, « Il n’y aura pas de paix mondiale sans paix interreligieuse ». Unenjeu de taille, donc. Un rappel crucial dans un contexte tendu où semultiplient les conflits interconfessionnels.
« Cheminons ensemble, mais sans faire fusion », a proposé le Père Abbé Charlesde la congrégation des bénédictins, afin d’accomplir la parole de Zacharietelle qu’énoncée dans la traduction d’André Chouraqui : « Nous irons avec vous.Nous l’avons entendu, Elokim est avec vous ».
Cette approche, placée sous le signe de l’ouverture et de l’écoute de l’Autredans sa différence, ne fait pas encore l’unanimité au sein de toutes lescommunautés chrétiennes et obédiences juives pour lesquelles dépasser lesdivergences constitue encore un pas infranchissable, infirmant le dialogue.Flirter avec l’Etat pour les uns ou « compagnonner » avec des chrétiens pourd’autres, peut être perçu comme une impossible compromission, voire unetrahison à la Parole.
Le cardinal Lustiger, qui a été la tête de pont du dialogue avec l’orthodoxiejuive, lui a insufflé un élan décisif. Son extraordinaire engagement, sonapproche humaniste qui transcende les religions, sont un exemple plus quejamais d’actualité. Dans ce lieu, « propriété du Dieu d’Israël qui veut se direau monde juif, chrétien et musulman », comme l’a formulé le Père Abbé Charles,« que l’eau qui coule dans ce jardin nous aide chacun à avancer dans notrenavigation intérieure. Paix pour cette terre. Paix pour Jérusalem », a conclule cardinal André Vingt-Trois, archevêque de Paris.