Courageux et téméraire

Un militant pacifiste égyptien, qui plaide pour de meilleures relations égypto-israéliennes, a dû braver la police secrète pour s’entretenir avec le Jerusalem Post au Caire.

2002JFR15 521 (photo credit: Mélanie Lidman)
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(photo credit: Mélanie Lidman)
Le Caire, deux ans après la Révolution du 25 janvier.
S’il y a bien un sujet que les activistes politiques ont étonnamment laissé decôté, c’est Israël. Les Egyptiens de tous bords sont généralement indifférentsà l’Etat hébreu, une position qui n’a pas changé depuis les débuts de la Révolution.Souvent, les militants expliquent que l’Egypte rencontre de trop nombreusesdifficultés internes pour pouvoir s’occuper de son pays voisin.

Cependant, un petit groupe d’entre eux a choisi de ne pas ignorer la questionisraélienne. Non au Service militaire obligatoire est un mouvement pacifiste,lancé par Maikel Nabil Sanaad en 2009 afin d’encourager les Egyptiens à exercerleur droit de refuser à s’enrôler et promouvoir des valeurs pacifistes.

Emad el Dafrawi est une figure de proue du mouvement et un pacifiste convaincu.A ses yeux, prôner la paix concerne tous les pays – y compris Israël. « S’iln’y avait pas eu de conflit et de guerres entre l’Egypte et Israël, je penseque nous serions plus proches de la démocratie aujourd’hui ici », déclare Dafrawi,dans un quartier sud du Caire. « C’est une question récurrente que l’on agitepour détourner l’attention du peuple des problèmes internes ou des réellesdifficultés qui les affectent ».

Agé de 25 ans, le jeune homme a grandi dans une famille musulmane. Il serevendiquait apolitique à l’adolescence.

Puis, étudiant en communication à l’université, il entreprend de lire la presseinternationale afin d’améliorer son anglais.

Et découvre alors que les médias officiels égyptiens sont biaisés. « Les Egyptiensne se rendent pas compte à quel point ils sont manipulés sur la questionisraélienne et à quel point on leur ment », déplore le militant.

« Les Egyptiens ordinaires ne haïssent pas les Juifs et les Israéliensd’emblée, ils les haïssent à cause de la propagande médiatique et parce qu’onleur dit qu’Israël ne devrait pas exister ».

Un langage péjoratif

De petite stature, Dafrawi s’exprime très posément. Il estévident qu’il a longuement réfléchi à chacun de ces arguments. Il refuse notresuggestion de remplacer Israël par le mot « Canada », alors que l’entretien àlieu à Groppi’s, une institution cairote réputée pour ses desserts. « A mesyeux, rester silencieux, c’est s’incliner devant le racisme et la bigoterie »,écrira-t-il dans un e-mail après l’interview, confirmant qu’il souhaite que sonnom soit dévoilé.

Le jeune homme défend ses opinions avec une détermination qui forcel’admiration. Pour avoir refusé de faire l’armée – obligatoire chez les hommeségyptiens – il n’a le droit ni de travailler ni de voyager, sauf sur permissionexceptionnelle des forces militaires.

Voilà plus d’un an qu’il vit avec sa famille, et subsiste bien difficilementgrâce à son travail de traducteur en free-lance.

Ses proches ne le soutiennent pas dans son choix, mais évitent d’en parler pourle moment. Il pourrait demeurer coincé dans cette situation difficile jusqu’àl’âge de 30 ans où le service militaire ne sera plus obligatoire.

Dafrawi ne se considère pas pour autant comme pro-Israël, réalisant bien lesconnotations multiples de ce terme. Il critique un certain nombre de mesures dugouvernement israélien et considère que Tsahal fait usage d’une forcedisproportionnée face aux Palestiniens de Gaza. Mais il demeure convaincu de lanécessité d’aplanir les relations avec Israël et encourage les Egyptiens às’informer afin de se former leurs propres opinions.

Et de citer l’exemple de l’attaque terroriste en 2011 à Eilat. Le 18 août 2011,des terroristes de la bande de Gaza pénètrent en Israël via le désert du Sinaïet tuent 8 Israéliens, dont un chauffeur de bus Egged et un certain nombre desoldats avant de franchir à nouveau la frontière égyptienne. L’Etat hébreuréplique et se lance à la poursuite des assaillants.

5 soldats égyptiens sont tués au cours de l’échange de tirs, générant deviolentes émeutes anti-Israël au Caire au cours desquelles les manifestantsenvahissent l’ambassade israélienne.

« Les gens ont protesté par la violence, car ils ne connaissaient pasl’histoire depuis le début », explique Dafrawi. Les médias locaux n’ontrapporté que les tirs des soldats israéliens sur les soldats égyptiens, sansmentionner l’attaque terroriste. Impossible dans ces conditions de se forgerune opinion impartiale, déplore le jeune homme. Au lieu de quoi, l’incident attiseles sentiments anti-israéliens de la population.

« Ils partent du postulat qu’Israël est toujours un Etat agresseur, attaquant,que l’armée tire sur quelqu’un sans raison, parce que l’envie lui en prend ».Les agences de presse arabes renforcent ces idées en employant un langagepéjoratif à l’endroit d’Israël, explique-t-il. « Ils choisissent délibérémentles termes qui vont déchaîner la passion des gens ».

« Quand on a peur, on ne fait rien »

A la moitié de l’entretien, une forteexplosion se fait soudain entendre un peu plus loin dans la rue. Sur letrottoir, la foule affairée s’arrête un instant pour observer ce qui se passeavant de reprendre sa course. « Je ne sais pas exactement ce que c’était. Mais,vous savez, c’est la routine », dit-il en chassant l’événement de la main. «C’est peut-être le pneu d’une voiture qui a explosé. Les gens ne s’inquiètentplus tellement lorsqu’ils entendent un bruit de ce genre. Reprenons notreentretien ».

Dafrawi accuse également Israël de ne pas savoir fournir une information deconfiance sur l’Etat hébreu aux Egyptiens. L’Etat hébreu, pointe-il, n’a pas sunormaliser les relations bilatérales comme promis lors du traité de paix de1979 et aurait dû, tonne le militant, créer des relations durables avec lescitoyens égyptiens directement, au lieu de s’en remettre uniquement à ladictature. « Les régimes ne perdurent pas », ditil.

« Historiquement, les régimes font tout ce qu’ils peuvent pour régner, mais ilsfinissent toujours par s’effondrer ».

Dafrawi n’est pas sans savoir que ses opinions lui font courir un danger dansson pays, tandis qu’il met un point d’honneur à évoquer Israël dans des lieuxpublics et souhaite que sa photo et son nom complet soient publiés dans un «journal ennemi ».

« Je dis ce que je veux et je sais que cela peut me nuire », dit-il sanss’émouvoir. « On pourra prétendre qu’ils s’agit d’un complot, on pourra fairecroire aux gens que je collabore avec l’entité sioniste et autres âneries de cegenre, mais pourquoi m’en soucierai-je ? Quand on a peur, on ne fait rien ».

Le jeune militant oscille entre espoir et fatalisme. Interrogé sur les dangersde soutenir publiquement la paix avec Israël, il fait grise mine. « De toutesles manières nos vies sont gâchées, fichues. Il vaut mieux au moins essayer.

Peut-être que les générations à venir auront un meilleur avenir », pointe-t-il.Mais une note d’espoir perce malgré tout dans ses propos.

« La situation va s’améliorer et je vais vous dire pourquoi.
Ils ne peuvent pas contrôler l’information autant qu’ils le voudraient. Ils ontbeau essayer, vous verrez que les gens obtiendront l’information autrement. Lesgens commencent à questionner leurs propres croyances », s’enthousiasmet- il.Et de rappeler qu’après la seconde guerre mondiale, il fallut des années auxAllemands pour changer d’opinion sur les Juifs. « Mes idées pacifistes ne sontpas représentatives de la jeunesse, car personne ne peut représenter toute lajeunesse égyptienne », commente-t-il. « Mes idées sont représentatives de ceuxqui veulent vivre en paix, qui aspirent au progrès et en ont assez de ce climatde haine, de propagande et de racisme ».

L’entretien est sur le point de s’achever quand Dafrawi penche la tête vers latable voisine et murmure : « Nous avons de la compagnie ». Un homme en costumesombre semble prêt à partir. Selon le militant, il était là depuis environ lamoitié de l’interview. On frissonne. Ces jeunes militants ont beau êtredéterminés, l’Egypte n’en conserve pas moins un long chemin à parcourir.