Egypte : le cri du cœur du général al-Sissi

« Hé, l’Amérique, où est ton soutien à l’Egypte ? Où est ton soutien à un peuple libre ? ».

P9 JFR 370 (photo credit: Reuters)
P9 JFR 370
(photo credit: Reuters)

Les jeunes révolutionnaires descendus dans la rue en janvier 2011 auCaire voulaient mettre fin à la dictature, avoir plus de liberté et améliorerleurs conditions de vie. Le président Obama s’était alors empressé d’ordonner àMoubarak, fidèle allié des Etats-Unis depuis des dizaines d’années, dedéguerpir sans tarder. Pourtant jusqu’alors, personne n’avait mis en doute lalégitimité du vieux leader.

Deux ans plus tard, le peuple descend de nouveau dans la rue : il s’agit cettefois de protester contre le début d’une dictature islamique, le manque desécurité croissant et une situation économique proprement catastrophique.

Cette fois, autre son de cloche de l’Occident qui demande la restauration duprésident « légitime ». L’Union européenne et les Etats-Unis se refusent à voirque ce qui se passe aujourd’hui n’est qu’une correction du trajet de larévolution.

En 2011, l’armée qui avait pris le pouvoir, car il n’y avait plus d’autoritélégitime, s’était laissé manipuler par les Frères musulmans, mouvementinterdit, et les avait laissés agir au grand jour : en organisant des électionstrop tôt, sans procéder d’abord à la rédaction de la constitution et établirdes règles précises pour la consultation.

En 2013, par contre l’armée s’est empressée de transférer le pouvoir àl’autorité civile, nommant président par intérim la plus haute personnalitéjudiciaire du pays, le président de la Haute Cour constitutionnelle. Mohammedel-Baradei, lauréat du Prix Nobel de la paix, a été nommé vice président etc’est à Nabil Fahmy, ancien ambassadeur aux Etats-Unis, qu’a été confié leportefeuille des affaires étrangères.

Mais ces mesures n’ont pas satisfait l’Occident. Le régime Morsi était-il silégitime à leurs yeux ? Il est pourtant clair que les Frères musulmans ontdétourné la révolution.

Certes, lors des élections parlementaires, Frères et Salafistes ont obtenu 73 %des sièges, mais les irrégularités ont été de telle ampleur que le parlement aété dissous. De fait les Frères étaient alors la seule force organisée ;l’opposition laïque était morcelée en dizaines de petites formations sansexpérience politique.

Tenue six mois plus tard, l’élection présidentielle a eu des résultats fortdifférents. Morsi, arrivé en tête au premier tour avec seulement 25% des voix,sera élu au second tour avec 51,2% et un taux d’abstention de 50%. Il étaitpourtant opposé à Shafik, trop associé à l’ancien régime pour avoir la faveurdes révolutionnaires.

En d’autres termes Morsi a été désigné le plus légalement du monde avec lesvoix d’un quart du corps électoral.

La mission sacrée de Morsi

Sitôt élu, ilprodigua des promesses dont aucune ne sera tenue. Il était bien trop occupé àmettre en œuvre le programme de la confrérie des Frères musulmans : jeter lesbases d’un régime islamique par le biais d’une constitution rédigée à la hâtepar une majorité d’islamistes et foulant aux pieds les droits des femmes et desminorités, remplacer ministres et hauts fonctionnaires nationaux et locaux pardes hommes à lui.

Lorsque les tribunaux ordonneront la dissolution du parlement, il promulgueraun décret présidentiel d’une audace à couper le souffle, s’octroyant le pouvoirlégislatif et postulant que ses décisions ne seraient pas susceptibles derecours. Le scandale sera tel qu’il dut faire marche arrière. La leçon a étésalutaire pour l’opposition.

Les trois courants principaux, libéraux, gauche et nassériens, décident alorsde mettre de côté leurs différences pour former ensemble un front de salutnational dont la première décision aura été de rompre tout dialogue avec lerégime tant que la constitution n’était pas annulée et un gouvernement neutremis en place jusqu’aux élections.

Le mouvement du Six Avril, à l’origine de la révolution, avait déjà annoncéqu’il coupait tout contact avec Morsi. Le général al-Sissi aura beau avertir leprésident à plusieurs reprises de l’orage qui se levait, Morsi n’en a pas tenucompte. Il continuera à placer ses hommes et donnera ordre à l’académie de lapolice et à celle de l’armée de mettre un terme à leur politique de refuser lescandidats appartenant à la Confrérie.

S’il avait disposé d’encore un à deux ans, il aurait parachevé son œuvre d’«iranisation » de l’Egypte et plus personne n’aurait pu s’y opposer. Il étaittellement obnubilé par ce qu’il considérait comme sa mission sacrée qu’il enoubliait totalement l’économie.

Pendant son mandat, le chômage explose ; on manque d’essence à la pompe et degaz de cuisine. Les coupures de courant se succèdent et l’insécurité vagrandissante. Par ailleurs, les Egyptiens découvrent que l’Ethiopie s’apprête àconstruire un gigantesque barrage sur le Nil qui risque de porter atteinte auflot du fleuve sans lequel le pays retournerait au désert – et que legouvernement Morsi n’a rien fait pour prévenir la catastrophe. C’en est trop.Un nouveau mouvement de jeunes « Les rebelles » lance une pétition réclamant ladémission du président ; elle recueillera 22 millions de signatures.

Les Etats-Unis et l’Europe n’ont rien vu

Le 30 juin, toutjuste un an après l’accession de Morsi à la présidence, un raz-de-marée humainbalaye le pays. Une nouvelle fois, l’armée prend le pouvoir, mais, comme il aété dit plus haut, elle le transmet immédiatement aux autorités civiles.

Le président par intérim publie une feuille de route détaillant les étapes duretour à la démocratie : rédaction de la constitution, élections parlementaireset enfin élection présidentielle. Ce qui n’empêche pas l’Union européenne etles Etats-Unis de crier haut et fort leur indignation devant ce qu’ilsqualifient de coup d’état militaire.

Ils n’ont apparemment rien vu : ni l’islamisation rampante, ni les prémices dela dictature islamique. Ils n’ont pas non plus voulu voir ce qui se passait auSinaï, qui était en train de devenir une enclave terroriste islamique alors queMorsi refusait de donner son feu vert à l’opération de grande envergure queréclamait l’armée.

L’Occident continue à ne pas voir que ce qui se passe aujourd’hui n’est autrequ’une remise de la révolution sur les rails.

Le général al-Sissi répète à qui veut l’entendre qu’il n’a pas d’ambitionpolitique ; il réprime avec la plus grande prudence les manifestations desFrères ; il a enfin donné ordre à l’armée de nettoyer le Sinaï et a fermé laplupart des tunnels de contrebande où transitaient les armes de Gaza au Sinaïet inversement ; il s’est refusé à cautionner la provocation du Premierministre turc qui voulait se rendre à Gaza et ne lui a pas accordé librepassage.

Les pays arabes pragmatiques – grands alliés des Etats-Unis – ne s’y trompentpas : l’Arabie Saoudite et les pays du Golfe (Qatar excepté) ont offert douzemilliards de dollars au nouveau régime ; le roi de Jordanie s’est rendu envisite au Caire.

Pourtant l’Union européenne et les Etats-Unis sont toujours intransigeants etse refusent à apporter au nouveau régime le soutien économique dont il a tantbesoin. Ils insistent pour que les Frères soient associés au nouveaugouvernement sans voir que cette remise en route a porté un coup terrible auxmouvements fondamentalistes et djihadistes contre lesquels ils se battentaussi.

D’où le cri du cœur du général Sissi, s’en prenant dans une interview accordéele 1er août au Washington Post au président Obama qui ne s’est jamais donné lapeine de lui téléphoner : « Hé, l’Amérique, où est ton soutien à l’Egypte ? Oùest ton soutien à un peuple libre ? »
L’auteur est ancienambassadeur d’Israël en Egypte et chercheur au JCPA.