La diplomatie israélienne au pied du mur

Céder ou tenir tête ? Telle est la question pour Jérusalem, de plus en plus acculée par les Etats-Unis et l’Union européenne en matière de politique étrangère.

P16 JFR 370 (photo credit: DR)
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Un équilibre enpleine mutation. En cette fin d’année 2013, Israël se trouve contraint derepenser les fondements même de sa politique étrangère dans un climat tendu quivoit des changements stratégiques bouleverser la région et le monde. Son alliéprivilégié, l’Amérique, s’affranchit de sa dépendance au pétrole moyen-orientalet, après les guerres d’usure menées en Irak et en Afghanistan, semble vouloirbattre en retraite dans la région. Résultat : tous les cercles politiquesisraéliens sont taraudés par la question de savoir quelles en seront lesconséquences pour l’Etat hébreu. Et se demandent si la fracture idéologiqueentre Jérusalem et Washington sur le dossier iranien et les négociations depaix avec les Palestiniens ne menacent pas durablement cette alliance.
L’Iran au cœur dela discorde
Les Américainstablent sur une résolution pacifique du conflit iranien et voient dans ledémantèlement de son programme d’armes nucléaires, la promesse d’une mutationrégionale en profondeur. Dans le meilleur des cas, selon la Maison-Blanche,l’Iran devrait non seulement suspendre sa course à la bombe, mais devenir leprincipal garant de la stabilité régionale. De son côté, Israël persiste à voirla région secouée par les clivages sunnites-chiites – qui opposent sunnitesmodérés se tenant aux côtés de l’Occident et chiites radicaux, dont l’objectifprincipal est la destruction des valeurs occidentales. Mais les Américains,eux, comptent sur une levée des sanctions opportunes, dont ils espèrent qu’ellesera à même de sensibiliser les Iraniens aux avantages de relationscommerciales normalisées avec l’Occident et leur donner envie de rejoindre lagrande famille des nations. Avec à terme, en cas de succès, une éventuelledissolution de l’axe du mal – Iran, Syrie et Hezbollah – et à la clé, unProche-Orient plus stable, avec Israël aux premières loges pour en tirer lesbénéfices.
Une vision quiest loin d’être partagée par l’Etat hébreu. De son point de vue, le régimeiranien en place ne se départira jamais de son animosité anti-occidentale, nine renoncera de son plein gré à son programme d’armement nucléaire.
Le conflit, qui aéclaté en public entre l’administration américaine et Binyamin Netanyahou,s’explique par la crainte du Premier ministre israélien que, dans leur précipitationà quitter la région, les Etats-Unis n’ouvrent la voie à la course à l’armementatomique, avec en tête l’Iran, à quelques semaines seulement du seuilnucléaire, ce qui pèse dangereusement sur la sécurité d’Israël.
« Oui àIsraël, non à l’occupation »
Les divergencesentre Jérusalem et Washington sur le dossier palestinien contribuent àconsommer la fracture, en accentuant la pression sur des relations déjà mises àmal par le dossier iranien, où le gouvernement Netanyahou ne voit rien d’autrequ’un accord bâclé et une menace de plus à sa sécurité. Or, de même qu’avec unIran qui rentrerait dans le rang, les Américains voient dans la résolution duconflit israélo-palestinien une pièce maîtresse de la stabilité régionale.
Défi pour ladiplomatie israélienne, l’approche pour le moins timorée du gouvernementNetanyahou à l’occupation de la Judée Samarie, désormais dans sa 47e année,semble loin d’en signer la fin prochaine. Mis à part le monde arabo-musulman,la communauté des nations dans son ensemble – et très certainement ce qu’onappelle la « majorité morale » des pays occidentaux – salue laformidable réussite israélienne, un pays avec lequel ils sont plus que ravis departager des relations fructueuses de réciprocité. Pour autant, tous s’accordentpour s’opposer implacablement à la présence israélienne en Judée-Samarie.
Ce « Oui àIsraël/Non à l’occupation » s’est fait particulièrement sentir, lors del’affrontement avec l’Union européenne qui avait hypothéqué la participationisraélienne à « Horizon 2020 », un programme de recherchescientifique à l’échelle européenne qui devait gratifier l’Etat hébreu d’unfond colossal de 80 milliards de dollars pour sa participation. Qu’Israël,un pays qui ne fait pas partie du continent européen géographiquement, ait étéadmis comme participant à part entière, témoigne de la haute estime danslaquelle Bruxelles tient les avancées israéliennes en matière de recherchescientifique et ses potentiels de réalisation. L’insistance de l’Unioneuropéenne à mettre cette subvention sous condition – la garantie qu’elle neserait pas destinée aux institutions, entreprises ou projets ayant desconnexions avec les territoires situés au-delà de la Ligne verte de 1967 – sevoulait cependant être un avertissement de ce qu’il en coûterait à l’Etat juif,en termes de coopération avec la communauté internationale, s’il persistait àmaintenir cette occupation.
Le spectre d’uneerreur stratégique
Il est évidentque les relations stratégiques avec les Etats-Unis demeurent la pierre angulairede la politique étrangère israélienne et que l’Europe est, à ce jour, sonpartenaire économique le plus important. Pour peu que les architectes de ladiplomatie israélienne se tournent vers le futur, ils ne peuvent néanmoins queconstater le fossé qui se creuse entre une Amérique soucieuse de se désengagerde la région et une Europe, dont le seuil de tolérance envers l’occupation esten chute libre, prête à sanctionner l’Etat hébreu dans ses échangescommerciaux, en commençant par l’étiquetage des produits manufacturés dans lesterritoires disputés, affichant ainsi sa volonté de pénaliser les entreprisesdes implantations juives. Quelles réponses apporter à cet inquiétantavenir ?
La droiteisraélienne, ministre des Affaires étrangères Avigdor Liberman en tête,encourage Israël à tisser des partenariats alternatifs. Ce à quoi le centre etla gauche objectent qu’il serait bien plus avisé de calmer les tensions avecles Etats-Unis et l’Europe, en faisant avancer le dossier palestinien.
Face à l’approcheaméricaine de l’épineux problème iranien, plutôt que d’aplanir les différendsavec Washington, le gouvernement a choisi la confrontation publique, au motifque, selon son porte-parole, la sécurité d’Israël est en jeu. Selon levice-ministre des affaires étrangères Zeev Elkin, Israël n’a pas d’autre choixque de défendre sa sécurité, car les conséquences d’une erreur stratégiquepourraient se révéler pires qu’une tension temporaire avec les Etats-Unis.
Et de rappeler ladécision de l’administration américaine d’autoriser les islamistes radicaux duHamas à participer aux élections nationales en 2006 dans les territoirespalestiniens. « Tous nos experts en matière de sécurité sans exceptionavaient prévenu du danger que cela représentait » confie-t-il au JerusalemPost.
Genève et lesmauvais choix
« Mais lapression exercée par les Etats-Unis était très importante, sous couvert depromouvoir ainsi la démocratisation de la région pour favoriser sa stabilité,en misant sur le fait que, si le Hamas accédait à davantage de responsabilitésen participant au pouvoir, il deviendrait plus modéré. Les responsablesisraéliens ont renoncé à s’opposer aux Américains. » Le résultat de cemauvais calcul est connu puisqu’il aura eu pour conséquence la transformationde Gaza en un fief de l’islam radical. Selon Elkin, la conjoncture actuelleavec le dossier iranien est identique, puisqu’elle oppose Israël aux Etats-Unisfourvoyés dans une erreur stratégique majeure, dont les conséquences menacentd’impacter négativement la sécurité israélienne.
Elkin estconvaincu que les accords provisoires de Genève entre l’Iran et les 5+1,offrent à Téhéran une formidable bouffée d’oxygène à son économie exsangue,sans que rien ne soit exigé en retour de sa part. « Les entreprisesoccidentales font d’ores et déjà la queue pour renouer avec le marché iranien,sans que la République islamique ne soit en rien contrainte en retour àconcéder quelque compromis que ce soit sur son programme nucléaire »,souligne-t-il.
Pire encore,l’accord de Genève présente deux autres lacunes graves : d’une part enoctroyant à Téhéran la possibilité de seulement limiter le niveaud’enrichissement de l’uranium, sans interdire absolument sa production, commeIsraël l’exige. Selon Elkin, cela signifie que l’Iran sera en mesure deproduire et de stocker assez d’uranium pour des bombes à faible teneur et seraen mesure d’élever leur nocivité en quelques semaines, grâce aux nouvellestechnologies. D’autre part, pendant le délai de six mois de négociations prévuavant un accord final, rien n’est fait pour empêcher les Iraniens de peaufinerleur système de mise à feu et la force de frappe de leurs missiles longueportée. « Sans vouloir minimiser l’importance de notre relationstratégique avec les Etats-Unis, dans des cas comme celui-ci, où nous faisonsface à une menace évidente en matière de sécurité et où la survie nationale esten jeu, le gouvernement doit donner la priorité à sa sécurité et ne pass’aligner automatiquement sur les positions américaines, même si des frictionsnotoires en sont le prix à payer », affirme Elkin.
L’indispensableaide américaine
Pour Israël, laseule façon d’empêcher les Iraniens d’accéder à l’arme nucléaire serait de lescontraindre à renoncer à l’enrichissement de l’uranium. Une exigence irréalisteau regard des Américains, convaincus que l’Iran s’y opposerait, alors qu’en revancheune surveillance étroite des stocks d’uranium, qui est tout à fait réalisable,devrait suffire pour les en empêcher. C’est cette différence fondamentale depoint de vue qui est au cœur du conflit qui oppose Netanyahou au présidentaméricain Barack Obama.
Le Premierministre aurait dû se garder de croiser le fer en public avec « l’hommedont le soutien à l’Etat hébreu et la bonne volonté sont vitaux pour lesintérêts stratégiques du pays », s’est empressé de dire son prédécesseurEhoud Olmert. Israël serait bien plus avisé en exerçant des pressions ensourdine et ce, au plus vite, afin de faire aboutir l’accord final auxmeilleures conditions possibles. « Cette quête de nouvelles alliances estnon seulement inepte, mais elle est une insulte aux Etats-Unis, car qui d’autreserait prêt à fournir les 3 milliards d’aide militaire et autres F-15s,F-16s, F-35s ? Poutine peut-être ? », a ironisé l’ancien Premierministre.
En défiantNetanyahou et son approche du dossier iranien, Olmert exprime tout haut unealternative qui s’oppose à la doctrine sécuritaire que revendique son rivalpolitique. Là où l’actuel chef du gouvernement table exclusivement sur lasupériorité militaire, Olmert prône une vision plus large, qui tient compted’autres paramètres, comme les relations commerciales et diplomatiques entreles acteurs internationaux. Suite logique : Olmert voit la fin del’occupation comme une condition incontournable pour parvenir à la paix avecles Palestiniens et un élément clé dans la situation géopolitique et stratégiqued’Israël. En d’autres termes, pour lui, les retombées diplomatiques menacentd’être désastreuses en cas d’échec à trouver des compromis avec lesPalestiniens.
C’est sans doutece que Youval Diskin, l’ancien chef de l’Agence de sécurité d’Israël (le ShinBet) devait avoir à l’esprit, lorsqu’il critiquait l’approche du gouvernementdans ses négociations de paix avec les Palestiniens en disant : « Lesconséquences d’un échec des négociations de paix avec les Palestiniens seraientde loin plus préjudiciables pour l’avenir d’Israël que le programme nucléaireiranien ».
Une paiximposée ?
C’est en ayant àl’esprit les desiderata sécuritaires de Netanyahou, que John Kerry, lesecrétaire d’Etat américain, a présenté début décembre le programme proposé parles Etats-Unis en matière de sécurité régionale qui devrait entrer en vigueurentre Israël et le futur Etat Palestinien. Présenté par le général à laretraite John Allen, un ancien commandant des forces américaines enAfghanistan, ce programme tente de conjuguer sécurité optimale pour Israël etsouveraineté maximale pour la Palestine. Allen a présenté un certain nombre demesures offertes aujourd’hui par les technologiques de pointe, ce qui, du pointde vue des Américains, devrait garantir la sécurité d’Israël. En effet, Kerry,au regard du plan d’Allen, prétend faire ainsi de la frontière d’Israël avec laJordanie (une des principales préoccupations de Netanyahou) « la plus sûreau monde ».
Ultime argument,avec l’énorme investissement de l’Amérique pour parvenir à une paix régionaleet ses efforts soutenus pour répondre aux besoins de sécurité d’Israël, legouvernement Netanyahou se trouve acculé : si Israël se détourne del’effort de médiation des Etats-Unis après qu’ils aient fait tout leur possiblepour répondre aux craintes d’Israël pour sa sécurité et travaillé à créer desconditions favorables à la paix pour l’Etat hébreu dans le cadre d’une solutionà deux Etats à laquelle l’administration américaine est favorable, legouvernement Netanyahou se verrait taxé d’intransigeance et ses relations avecles Etats-Unis et ses alliés européens pourraient prendre un sacré coup dansl’aile. Bruxelles présente d’ores et déjà des signes d’impatience et menace defaire pression sur Israël avec des mesures économiques coercitives pour le casoù les négociations, sous la houlette de la médiation américaine, échoueraient.De plus, l’UE menace de priver l’Autorité palestinienne de son enveloppeannuelle de 500 millions, une aide indispensable à sa survie. Israëlpourrait alors se retrouver à charge des territoires disputés, ce qui pèseraitlourdement sur son économie. Sans compter un éventuel effondrement économiquede Ramallah, ce qui ne manquerait pas d’alimenter un regain de violenceisraélo-palestinienne.
« Tenir têteaux Européens »
Les Européensmenacent également d’étiqueter les marchandises en provenance des implantationsjuives, produites dans des établissements et des centres industriels situésau-delà de la Ligne verte. Un nombre croissant de pays de l’Union européenne,14 sur 28, y sont d’ores et déjà favorables. Horizon 2020 a montré ladétermination des Européens. Si Israël avait été exclu du projet, cela auraitporté un coup sérieux à la recherche scientifique dans le pays. Aux diresd’Elkin, qui a participé aux négociations avec l’UE, il ne s’agissait pasd’interdire d’attribuer des subventions au-delà de la Ligne verte, puisque telest déjà le cas depuis toujours. Cette fois, fait-il remarquer, les Européensont eu deux exigences supplémentaires. D’une part, en introduisant un préambulefaisant référence à la Judée-Samarie définie comme « territoireoccupé », qualifiant de fait toute coopération avec lesdits territoiresd’illégale, et d’autre part en stipulant que toute entreprise dont l’activitése situerait au-delà de la Ligne verte, ne serait pas en droit de participer àau projet Horizon 2020. « Si Israël s’était plié à ces mesures, celaaurait eu des conséquences graves sur le statut juridique des territoires auregard du droit international », explique Elkin. Pour contourner leproblème, l’Etat hébreu a donc joint une annexe à l’accord stipulant qu’il nereconnaît pas le point de vue de l’UE statuant sur les implantations et laJudée-Samarie et que ledit préambule ne fait pas jurisprudence.
Force est cependantde reconnaître que, sans progrès avec les Palestiniens, l’affaire Horizon 2020pourrait n’être qu’un avant-goût de sanctions économiques plus invalidantes quine manqueraient pas de frapper l’Etat hébreu. « Un pas de plus pourraitêtre franchi dans ce sens, ce qui n’aurait rien de surprenant. » prévientElkin. Pour autant, de son point de vue, ce n’est pas une raison suffisantepour qu’Israël fasse des concessions dans les négociations avec lesPalestiniens, à même de nuire à sa sécurité. Et d’insister : la meilleurefaçon de s’accommoder des Européens et leurs tentatives d’intimidation est deleur tenir tête. « Nous devons rester fermes », martèle-t-il,« et camper sur nos positions, comme nous l’avons fait avec Horizon 2020.Finalement nous l’avons emporté. Donc, oui, nous devons tenir bon et resterfermes ».

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