La France, ce royaume désenchanté

Qu’est donc devenue la patrie de Voltaire ? Ou de la difficulté d’enseigner quand l’antisémitisme prolifère.

p10 521 (photo credit: Reuters)
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Je vous écris du royaumede France, un pays si beau qu’on y venait, jadis, du monde entier pour trouverbonheur et accueil généreux. On répétait d’ailleurs avec volupté le mot fameuxde Victor Hugo selon lequel chaque homme avait deux patries : la France et la sienne.Sans crier gare pourtant, le royaume enchanté de jadis est devenu un pays auxrues tristes et aux visages fermés. Le 11 décembre 2012, dans un lycéeprofessionnel d’Istres, près de Marseille, une professeur de physique-chimie afailli être défigurée et rendue aveugle par une bouteille d’acide transforméeen bombe par deux de ses élèves. Lesquels, les jours précédents, l’avaientapostrophée en ces termes : « Sale feuj, on va te casser la gueule ! ».Quelques jours plus tôt, dans un autre lycée, une avocate, aidée des pédagogueslocaux, tentait d’expliquer la notion de crime contre l’humanité. Alors que ledébat en vint à porter sur les crimes de Mohamed Merah, un lycéen s’écria àpropos des victimes : « Ce n’étaient pas des enfants, c’était des Juifs ». Heureuxpays aux villes hérissées de paraboles et aux cohortes de femmes voilées.Heureux pays que celui où le frère du tueur de Toulouse, un homme courageux,Abdelghani Merah, témoigne (Mon frère, ce terroriste, Calmann-Lévy, 2012) del’antisémitisme rabique de ses proches, évoquant à six reprises, ce sont sesmots, un « antisémitisme culturel, une judéophobie enracinée ». Mais sans faireallusion, ni au conflit israélo-arabe, ni à la Palestine dont le nom n’est mêmepas cité une fois. Ni aux « crimes » commis par l’armée israélienne « contredes enfants sans défense » pour user de la novlangue des plateaux de latélévision d’Etat en France. Et des officines arabo-antisémites qui de,Dieudonné à Soral, se situent dans la droite ligne des collaborateurs pronazisde 1942. Heureux pays que celui où la bien pensance ferme les yeux et bâillonnela bouche. Heureux pays que celui qui jouit d’un média tel Télérama qui auraitfait le bonheur d’un George Orwell, et lui en aurait même remontré dans l’artde convaincre les foules que le blanc c’est le noir et que la guerre c’est lapaix. Et que le naufrage dont vous êtes le témoin n’est qu’une vue de l’esprit.Heureux pays que celui où le manque de courage politique (une traditionfrançaise depuis les années 1930) évite de nommer ce que chacun sait. Et taitla dépossession d’un peuple de son histoire et de sa patrie. Nomme «incivilités » le retour de la barbarie et de la violence au quotidien. Feint dene pas voir ce que chacun perçoit, ce processus de recul de la civilisation. Jevous écris d’un royaume où dans les autobus et les trains, les tramways et lesmétros on rappelle à des populations silencieuses et soumises qu’il ne faut pascracher ni même insulter son voisin. Et que l’on peut même dire bonjour auconducteur du bus. Heureux pays.… 

L’auteur est professeur de lettres dans unlycée d’Aquitaine.