Le prix de la vérité

2012 a été l’année la plus meurtrière pour les journalistes. Qui sont ces hommes et ces femmes qui ont décidé de tout raconter au péril de leur vie ?

P13 JFR 370 (photo credit: Eva Tapiero)
P13 JFR 370
(photo credit: Eva Tapiero)

Aucœur de Paris une organisation accueille des journalistes réfugiés du mondeentier, il s’agit de la Maison des journalistes.

Les journalistes rencontrés là-bas ont tous un point commun : l’envie, lavolonté de raconter la vérité de la situation sur le terrain dans leur pays.Mais ce qu’ils ont à dire, qui va de la reconnaissance des droits humains, auxdroits de la femme en passant par la corruption, dérange le pouvoir en place.Eux et leurs familles ont reçu des menaces, et parfois été emprisonnés.

A la question de savoir s’ils connaissaient les risques de leur travail, ilsrépondent tous que oui. La raison de leur engagement ? Pour certains, commeRebin, c’est leur histoire personnelle qui les a décidés. En tant que Kurde, ila assisté à des exactions commises contre son peuple depuis l’enfance, ce quilui a forgé l’envie de militer pour les droits de l’Homme. Mais tous lesjournalistes réfugiés interrogés, quels qu’ils soient, estiment qu’il s’agit «tout simplement » d’une nécessité, que quelqu’un doit raconter ce qui se passe.

Mais, dans certains pays, la vérité a un prix. Menacés, harcelés, emprisonnés,parfois torturés, pour eux, l’exil n’est pas un choix, c’est la condition deleur survie. Rebin, Raafat, Ahura (son prénom a été changé pour des raisons desécurité) et Kabir ont dû franchir le pas. Ils ont été accueillis à Paris parla Maison des journalistes. C’est là que le Jerusalem Post les a rencontrés eta partagé leur quotidien pendant plus d’une semaine.

L’exil comme unique solution de survie 

Rebin n’oubliera jamais le jour où il aquitté son pays natal, l’Iran. Forcé de fuir illégalement, son passeport luiayant été confisqué, il a dû faire appel à des passeurs. Il a ainsi transité duKurdistan iranien au Kurdistan irakien à dos d’âne. La nuit, il s’est retrouvéséparé du groupe et à marcher au milieu d’un champ de mines antipersonnel : ila été sauvé de justesse par les cris d’un homme lui expliquant où il était.

Il raconte : « Je n’oublierai jamais cette nuit, je m’étais fait devancer parles passeurs, alors je me suis assis le long de la frontière, avec l’Iranderrière moi et l’Irak devant moi. C’était une expérience incroyable, presqueirréelle. En regardant en arrière vers l’Iran, je pensais à toutes lesdifficultés que j’avais endurées, en regardant vers l’Irak je pensais “mesproblèmes vont peut-être me suivre là-bas aussi” ». Assis là, il s’est alorsdit à lui-même : « Quelle chose horrible d’être forcé à quitter son pays, le paysdans lequel j’ai vécu toute ma vie et que j’aime, de laisser tout derrière moiet partir, parce qu’à la tête de mon Etat, il y a un dictateur ».

Ahura, également Iranien, a laissé sa femme, journaliste, derrière lui.Interviewé pour la première fois sur sa vie en Iran, le souvenir du traitementcruel dont il a été victime en prison lui arrache des sanglots. Il ne veut pasraconter les détails de sa détention, mais voici ce qu’il livre : « Le policierqui m’a interrogé m’a dit “écoute moi bien, je ne te tuerai pas, mais je feraides choses qui marqueront ton esprit et quand tu sortiras de prison, je suissûr que tu t’ôteras la vie” ».

« C’est exactement ce qui s’est passé », poursuit Ahura. En quittant la prison,il est allé chez ses parents, puis chez sa sœur. Et là, il s’est pendu.

Il se souvient seulement de son réveil à l’hôpital.

Ils sont originaires de Syrie ou du Bangladesh 

L’histoire de Raafat, Syrien quia suivi sa famille en Arabie Saoudite est similaire. Il a d’abord étéemprisonné en Arabie Saoudite pendant deux ans pour ses écrits en faveur de larelâche d’un prisonnier, écrivain, puis sera transféré en Syrie au début de larévolution.

Dès sa sortie, il a commencé à écrire et raconter la révolution. Il fera alorsplusieurs passages en prison en Syrie, avant de s’échapper pour la Jordanie etla France. Il décrit les tortures, les humiliations et les menaces dont il asouffert. Il raconte l’eau gelée qu’on lui lançait sur le corps nu pendantl’hiver, avant d’être frappé avec des fils électriques : « Après une heure dece traitement, je ne pouvais plus penser ».

Enfin, Kabir vient du Bangladesh. Un pays dont on entend rarement parler.Journaliste dans un journal local, il enquêtait et rendait compte de lacorruption qui touche son pays, ainsi que de l’argent détourné par lesautorités. Il a également écrit sur les agissements de la police. Le pouvoirlocal en place l’a poursuivi, menacé de mort et persécuté. Il a passé deux ansen prison.

A sa sortie, les menaces étaient telles qu’il devait changer de cachettepresque quotidiennement. Un jour, la police, ne le trouvant pas chez lui, aarrêté sa femme et son frère. C’est dans ces conditions qu’il a dû quitter leBangladesh, pour l’Inde, puis l’Espagne et la France.

Ces cas dramatiques, Reporter sans frontières en fait état chaque jour etannonce le nombre de journalistes, tués ou emprisonnés chaque année. Pourtantle grand public reste dans l’ignorance de la vie des reporters menacés quifuient leur pays. Pour la plupart, ils entrent dans la masse des immigrés quientament le long parcours du combattant qui les attend en Europe.

La France, terre d’accueil et de contrastes 

Kabir explique son état d’espritlorsqu’il vivait dans la rue en France : « Au Bangladesh, j’aurai été tué d’uneballe dans la tête, ici je meurs un peu plus chaque jour ». Il est pourtantreconnaissant à la France de l’accueillir et à la Maison des journalistes delui avoir mis un toit sur la tête. Mais les mois qu’il a passés à dormir dansla rue l’ont marqué.

Kabir comme Ahura souffrent aussi d’être éloignés de leur famille. Ilsmaintiennent un contact avec leurs femmes et, pour Kabir, son petit garçon de 4ans, mais l’éloignement est difficile. Malgré tout, pour Ahura, penser auxsiens est la seule raison pour tenir et continuer à se battre.

Tous sont soulagés d’être en vie et d’être en sécurité. Mais pour tous, l’exilest dur. Ils parlent de rêves récurrents de torture ou de persécution etracontent des nuits mouvementées.

L’arrivée dans un nouveau pays est aussi la découverte d’une nouvelle culture,parfois très différente de la leur. Rebin y est particulièrement sensible. Ilne comprend pas : « En Europe, les gens ne connaissent pas leurs voisins et, sion tente d’interagir avec un enfant dans la rue, les parents ont peur ».

Rebin se bat beaucoup pour le droit des femmes. Il dénonce leur situation auMoyen-Orient. Pourtant, il remarque : « Au Moyen-Orient, la situation de lafemme est terrible, mais ici, où la femme est libre, elle est traitée en objet». Il parle notamment des publicités dont il ne comprend pas qu’il soit faitappel au corps féminin pour vendre.

Il n’aime pas le rythme parisien effréné (ou celui des grandes villesd’Europe), même s’il s’en est vite imprégné. « Après quelques semaines à Paris,j’ai remarqué que je marchais aussi rapidement que les parisiens dans la rue !» sourit-il, une pointe de tristesse dans la voix.

En France, les journées de ces demandeurs d’asile politique sont rythmées parles démarches administratives à accomplir. Des démarches compliquées et unsystème lent, qui ne sont pas toujours compris par les journalistes. Labarrière de la langue rend les choses encore plus difficiles.

Accompagnant Raafat, j’ai pu noter les queues interminables de la préfecture,qui doit leur délivrer le sésame pour tenter d’obtenir le statut de réfugiépolitique. Renvoyé sans raison apparente, sans comprendre ce qu’il se passe, illui a fallu 5 tentatives avant de se faire recevoir et écouter par quelqu’un.

Un refuge, la Maison des journalistes 

Installée dans le 15e arrondissement deParis sur trois niveaux, dans une ancienne usine de brosses mise à dispositionpar la Ville de Paris, la Maison des journalistes accueille des journalistes dumonde entier. L’organisation se déclare apolitique et, comme l’explique sadirectrice, la seule chose qui compte pour être accepté ici, outre une placevacante, est le fait d’être menacé dans son pays d’origine pour ses activités.

Depuis sa création en 2002 la « Maison » a accueilli 257 journalistesoriginaires de 55 pays. Dont 28 journalistes de 17 nationalités différentes, en2012. La Syrie et l’Iran occupent les premiers rangs en termes de payspourvoyeurs de reporters exilés.

L’association offre un hébergement pendant 6 mois avec tickets repas et cartede transport fournis. Tous ces exilés rencontrés sont reconnaissants àl’organisation de les accueillir. Cependant, ils manquent cruellementd’activités en lien avec leur métier. Il leur est très difficile d’entrer encontact avec leurs confrères français et les médias locaux, surtout en raisonde la barrière de la langue. Des cours de français sont bien dispensés parl’association, mais ils sont insuffisants pour permettre à des débutants de sedébrouiller en 6 mois.

En clair, ils n’ont que peu d’espoir de devenir journalistes en France. Selonla directrice de la MDJ, peu retrouvent un travail dans cette branche. Même ence qui concerne les francophones qui ont certes plus de chance que les autres,mais les médias français restent frileux.

Mais pour Rebin, Raafat, Kabir et Ahura, il n’est pas question de lâcher leursrêves et leur profession, ils se sont trop battus pour cela chez eux etcontinuent à lutter aujourd’hui.

Raafat attend un entretien avec les autorités à la fin du mois, ce rendez-vousdéterminera son statut en France. Ahura a obtenu le statut de réfugié politiquetout comme Rebin. Kabir a reçu une réponse négative, mais continue lesdémarches pour régulariser sa situation.
 


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