Pourquoi pas un plan Marshall pour l’Egypte ?

Le général Sisi restera populaire aussi longtemps qu’il tiendra parole et s’emploiera à restaurer l’ordre civil

P8 JFR 370 (photo credit: Amr Abdallah Dalsh/Reuters)
P8 JFR 370
(photo credit: Amr Abdallah Dalsh/Reuters)
La situation enEgypte n’est toujours pas stabilisée. Certes, les Frères musulmans n’arriventplus à mobiliser les masses et on voit une baisse sensible dans lesmanifestations. Cependant, ils ne sont pas encore prêts à reconnaître leurdéfaite. Par ailleurs une nouvelle menace est apparue. Elle vient d’élémentsdjihadistes incontrôlés qui ont recours au terrorisme : attentat sanglantcontre le ministre de l’Intérieur, bombe sur les rails du chemin de fer.
Ce n’est pas nouveau. Le terrorisme islamique est un phénomène endémique enEgypte depuis les années soixante-dix, époque où Sadate a fait sortir lesFrères musulmans des prisons où Nasser les avait enfermés. Mais aujourd’hui lesprincipales organisations islamiques – de la Gamaa al Islamiya aux Frères – sesont empressées de se désassocier de ces actes. L’armée et les forcesintérieures de sécurité vont devoir se mobiliser pour arrêter cette vagued’attentats, comme elles le font actuellement au Sinaï.
Sur ce fond troublé, le bureau central des statistiques en Egypte vient depublier des chiffres actualisés selon lesquels le pays compte 85 millionsd’habitants (non compris les 8 millions d’Egyptiens vivant à l’étranger). Soitun million de plus qu’il y a six mois.
Chaque année, 800 000 demandeurs d’emploi supplémentaires se pressent sur lemarché du travail. La natalité a beau être tombée à 2,4 %, la populationatteindra le cap des 100 millions dès 2020. Rappelons que de 40 à 50 % desEgyptiens vivent au-dessous du seuil de pauvreté fixé par l’ONU – 2 dollars parjour – et 30 % sont analphabètes.
On mesure l’ampleur des moyens à mettre en œuvre pour nourrir les masses touten propulsant le pays sur la voie du développement économique.
Sisi, un futur Nasser ? 

Selon la feuille de route publiée par le général Sisiet le décret promulgué par le président par intérim Adly Mansour, un pouvoircivil sera restauré sous neuf mois. Une constitution révisée sera soumise à laratification populaire par référendum et on procédera ensuite à l’élection duparlement puis du président.
Le général ne revient pas sur l’engagement qu’il a pris : remettre les clés auxinstitutions élues. Certes, certains voient en lui un futur Nasser ; mais lepeuple qui a renversé deux dictateurs en deux ans en accepterait difficilementun troisième. Sisi restera populaire aussi longtemps qu’il tiendra parole ets’emploiera à restaurer l’ordre civil.
Ce n’est pas tâche facile. Il lui faut d’abord neutraliser définitivement laconfrérie des Frères musulmans et mettre un point final à la violence. Maisaussi superviser la rédaction d’une constitution respectant tous les courantsdu pays et barrant la route aux partis islamistes.
Ce n’est pas tout. Les partis non islamistes seront-ils en mesure de présenterun front libéral et démocratique susceptible de remporter 40 % des sièges etdonc de pouvoir diriger un gouvernement de coalition ? Et où trouvera-t-on uncandidat à la présidence répondant aux aspirations du plus grand nombre ?Beaucoup de questions sans réponse. Certes la Confrérie est décapitée, sescadres supérieurs et moyens, en prison ou en fuite et l’on assiste à desexplosions de violence sporadiques. La rumeur fait état de négociations encours avec le régime, mais Sisi ne semble pas disposé à lui donner un rôle etune première série de procès s’est terminée par la condamnation de membres dela Confrérie.
Le « Libre courant », la force qui monte 

Les Frères ne s’avouent pourtant pasvaincus et n’ont pas encore, apparemment, commencé à assimiler ce qui leur estarrivé et à chercher à se reconstruire. Rien n’est moins sûr. Il faudraattendre les élections pour voir le nouvel équilibre des forces entre lesislamistes – Frères, salafistes, membres de la Gamaa el Islamiya – et lespartis non islamistes qui, rappelons-le, ne récusent pas la nature islamique del’Egypte et reconnaissent en la sharia la principale source de législation, maisréclament l’égalité pour tous les citoyens et le respect des droits de l’homme.
Le parti salafiste El Nour, qui a demandé à être représenté dans la commissionqui rédige la constitution et y a obtenu un délégué, conteste maintenant lacomposition de cette commission. Le Front de salut national, qui avait uni lesopposants au régime Morsi, se désagrège depuis le départ de Mohammed elBaradei, l’un de ses trois chefs ; nommé vice-président, il a démissionné pourprotester contre la répression brutale des Frères conduite par Sisi, plongeantson parti – El Doustour – dans le désarroi. On parle d’une force qui monte : le« Libre courant » ; fondé en décembre dernier, il a du mal à se faire un nom etune place au plan national. Par ailleurs aucun candidat à la présidence nes’est manifesté et la bourse des noms est muette.
En réalité, tout va dépendre de l’économie. L’Egypte tirait l’essentiel de sesrevenus du tourisme, du canal de Suez et de l’exportation des dérivés dupétrole et du gaz naturel ainsi que, dans une moindre mesure, de quelquesproduits chimiques et de produits agricoles, comme le coton et son industrie.
Aujourd’hui le tourisme est moribond, les réserves de pétrole s’épuisent et lepays s’est montré incapable de développer ses réserves de gaz naturel pourtantconsidérables. Les efforts entrepris par Moubarak pour moderniser l’industrieavaient largement échoué du fait de la bureaucratie et de la corruption.
Qu’attend l’Occident ? 

Le gouvernement intérimaire fait tout pour remettre del’ordre après la révolution. Les magasins ont rouvert, les files d’attentedevant les stations-service ou pour se procurer les bonbonnes de gaz de cuisineont disparu et les pannes de courant se font rares.
Un plan d’urgence a été mis en route pour réveiller l’économie. Pas de nouveauximpôts et pas d’atteinte aux subventions de produits de première nécessitégrâce à la générosité de l’Arabie Saoudite, de Koweït et des Emirats, qui sesont engagés à verser douze milliards de dollars. Le gouvernement vient de mettreun milliard quatre cent mille dollars à la disposition des banques pour leurpermettre d’aider les clients en difficulté du fait des troubles récents etd’encourager de nouvelles entreprises.
Un soin particulier va être apporté aux secteurs du pétrole et du gaz. Unecampagne va tenter de faire revenir les touristes. Ce sont là des mesuresindispensables pour redonner confiance au pays. Elles ne touchent cependant pasà l’essentiel. Des réformes fondamentales sont à entreprendre : mettre fin auxsubventions, privatiser, se lancer à fond dans la haute technologie et lamodernisation. La stabilité politique et économique est à ce prix.
Seulement, pour cela, il va falloir des investissements et des transferts detechnologie d’une telle envergure qu’on ne voit pas très bien comment l’Egyptey arrivera. Certes, elle peut compter sur l’aide de certains pays arabes, maisce n’est pas suffisant.
Alors qu’attend l’Occident pour comprendre que l’Egypte qui se bat contre lefondamentalisme et a enfin pris à bras-le-corps le problème du terrorisme auSinaï est son allié naturel dans une région en crise ? Pourquoi ne pasl’épauler sur la route de la démocratie et l’aider à reprendre son rôle deleader régional ? Disons-le : l’Egypte a besoin de son plan Marshall. L’aura-t-elle?

L’auteur est ancien ambassadeur d’Israël en Egypte et chercheur au JCPA.