Toulouse, un an après

Un an après le drame qui l’a tristement rendue célèbre, la communauté juive de Toulouse semble au bord de l’agonie.

JFR19 521  (photo credit: Reuters)
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En mars 2012, la France découvrait, ébahie, l’horreurqu’elle avait laissé grandir en son sein. Elle essuyait les ravages del’islamisme fanatique en la personne de Mohamed Merah que d’aucuns se refusentà qualifier d’être humain. Une tuerie sans nom, sous le sceau de la barbarie.

Des actes abjects contre des citoyens français honteusement assassinés parceque représentants des forces de l’ordre ou parce que juifs. Après l’éliminationde trois gendarmes, le maréchal des logis-chef Imad Ibn-Ziaten, le 11 mars àToulouse, puis Abel Chennouf et Mohamed Legouad, le 15 mars à Montauban, labête sauvage s’en était allée frapper du côté de l’école juive toulousained’Ozar Hatorah.

Ce 19 mars 2012, munie d’une vidéo-caméra sanglée sur sa poitrine, Merah « tiredans le tas », peu importe qui est dans son viseur, du moment qu’il tue. Unprofesseur, d’abord, le rabbin Sandler, 30 ans, qui essaye – vainement – deprotéger ses deux jeunes enfants, Gabriel, 3 ans, et Aryeh, 6 ans. Sur lescaméras de vidéosurveillance, on pourra voir un des deux garçonnets ramper àterre aux côtés de son père et de son frère. Sandler père et ses deux filsseront abattus. Merah est assoiffé de sang. Sur son chemin, Myriam Monsenego,la fillette du directeur, 8 ans. Le pistolet qu’il pointe sur sa tempes’enraie. Il change d’arme. Et tire à bout portant.

Depuis, l’établissement a changé son nom en Or Hatorah, en hommage auxvictimes.

Tueur fou, assassin immonde, bête en furie, Merah qui trouvera la mort le 22mars, laisse derrière lui un pays – la France – meurtri, une ville – Toulouse –anéantie et une communauté – juive – à l’agonie.

Un an plus tard, les commémorations s’enchaînent. Mi-mars, France 3 a consacréun documentaire largement contesté pour chercher à humaniser la sauvagerie àl’état pur, pour remonter aux sources du mal en scrutant à la loupe l’enfanced’un gosse de quartier devenu machine à tuer, dénuée de tout état d’âme. Maiscomment expliquer l’inexplicable, comprendre l’insensé, justifier la folie ? 

Des petits Eichmann potentiels

Mardi 19 mars, Paris, à l’initiative de JonathanCuriel et sous la houlette de Claude Goasguen, s’apprêtait à un grandrassemblement populaire, en la mairie du XVIe arrondissement.

Et Toulouse, le coeur du drame, accueillait, dimanche 17 mars, le chef del’Etat français, François Hollande, sa compagne, Valérie Trierweiler, et leministre de l’Intérieur, Manuel Valls, pour une cérémonie officielle quel’Elysée a voulue comme « un moment de prière et de recueillement pour toute lanation ».

C’est un François Hollande auréolé du succès de ses précédents discours contrel’antisémitisme qui a pris la parole, 15 minutes durant, aux côtés du Grandrabbin de France, Gilles Bernheim, place du Capitole. « Cette tragédieaurait-elle pu être évitée ? Merah a-t-il agi seul ou était-il membre d’unréseau plus vaste ? », a demandé le chef de l’Etat, évoquant les questions surle financement des voyages à l’étranger du tueur ou les éventuelsdysfonctionnements des services de police. « La réponse est due aux familles età la France tout entière. Je m’en porte garant. » Le président s’est égalementmontré intraitable contre le terrorisme, où qu’il soit. « La lutte contre leterrorisme ne suppose aucun relâchement, aucune faiblesse, aucune négligence »,a-t-il martelé. Il s’agit d’une lutte « globale », a-t-il rappelé, « c’estpourquoi la France fait son devoir au Mali au nom de la communautéinternationale » pour empêcher l’installation d’un « sanctuaire terroriste ».

François Hollande a tenu à dénoncer avec force l’antisémitisme qui n’a pascessé, « constat cruel », depuis la tragédie de Toulouse où des « enfants sontmorts » pour « la même raison que ceux du Vel d’Hiv et de Drancy : parce qu’ilsétaient juifs ».

Des propos qui font résonance à la déclaration du père de Jonathan Sandler,Samuel, au Parisien : « Je pensais que l’époque où l’on tuait des enfants parcequ’ils étaient juifs était révolue… Je me suis toujours demandé à quoi pensaitmon petit cousin du Havre quand on l’a emmené à Drancy. Il a été tué parcequ’il était de religion juive. Pour moi c’est la même philosophie nazie qui consisteà dire : un tel a le droit de vivre, ou pas. Les Allemands ne filmaient pas.Lui, l’assassin, a filmé pour se vanter. Il est pire que les nazis. (...) Iln’est pas un être humain. Et s’il a créé des émules dans les banlieues, jeconsidère que ce sont des petits Eichmann potentiels ».

Avant le prochain attentat… 

En Israël, une soirée en hommage aux victimes avaitété organisée à Jérusalem, le 7 mars, date hébraïque de la tuerie, à lasynagogue Emouna, fief francophone de Baka.

L’occasion de diffuser le documentaire de Michaël Grynszpan, Toulouse, Entrerose et gris. Un film réalisé à l’automne dernier, et diffusé au moment desfêtes de Hanoucca par la télévision israélienne. Le bilan qu’il dresse,quelques mois après les faits, est alarmant. La communauté de Toulouse, fortede quelque 18 000 âmes, vit dans la peur permanente. Cette plus petite desgrandes communautés juives de France croule sous les angoisses sécuritaires. «On ne peut plus laisser les enfants seuls dans la rue », déclare une mère de famille.Si, au Moyen Age, on giflait les Juifs, aujourd’hui, crachats, insultes, coupsde klaxon sont légion.

Envers les Juifs en général et en particulier sur la personne du jeune rabbinde la ville, Avraham Weill, qui arbore avec fierté longue barbe et chapeaunoir.

La spécificité de la communauté toulousaine : un public religieux minoritairepour des membres essentiellement traditionalistes qui se retrouvent dans uncentre communautaire « que même Paris n’a pas », pointe son président, AriehBensemoun.

Conséquence : une importante assimilation. « Il y a un déséquilibre énormeentre les mariages et les enterrements », note le rabbin Weill. « Le bilan estassez triste », confirme Michaël Grynszpan, « il se situe entre assimilation etdépart ». Le réalisateur a ressenti au plus près la tension en vigueur dans laville rose, entre les regards de haine observés dans la rue, ou sonaccompagnateur qui, à l’approche de quartiers plus sensibles, lui déclaresobrement « ici, j’enlève la kippa ».

Si, depuis la tuerie de mars 2012, Toulouse enregistre une hausse des demandesde conversion au judaïsme, sa communauté juive compte aussi de plus en plus deprétendants au départ. Comme la famille Cohen, filmée par Grynszpan, « parsouci pour les enfants ».

La communauté de Toulouse, ses 400 élèves scolarisés dans des écoles juives etson seul restaurant cacher aurait donc perdu face à la montée antisémiteambiante ? « Certains disent que c’est juste une question de temps avant leprochain attentat », ponctue le réalisateur.