Une main de fer sans gant de velours

Processus de désarmement nucléaire iranien : Les sanctions économiques doivent être accompagnées par la menace de la force militaire.

P8 JFR 370 (photo credit: Reuters)
P8 JFR 370
(photo credit: Reuters)
Le contrôle de l’armementau Moyen-Orient occupe de nouveau le devant de la scène et fait actuellementl’objet de cruciales négociations – qu’il s’agisse des armes chimiquessyriennes ou du programme nucléaire iranien.
Au-delà du battage politique largement médiatisé, on pourrait taxer cesévénements dramatiques de complètement irréalistes, s’il n’existait pas deprécédents concluants en la matière. Car contrairement aux décennies d’échecsen Corée du Nord, les inspections incessantes en Irak ont mis fin aux ambitionsnucléaires de Saddam Hussein et conduit à la chute du régime. Ceci confirmedonc que la clé du désarmement en Syrie et en Iran est la pression militaireininterrompue, ce que les universitaires et les décideurs politiques appellentla « diplomatie coercitive ».
Prenons exemple sur la Libye. A Tripoli, c’est un Kadhafi hystérique quirenonçait à ses stocks de substances chimiques et à la technologied’enrichissement de l’uranium utilisée pour fabriquer des armes nucléairesimmédiatement après la destitution de Saddam Hussein par l’armée américaine enIrak. Puis, le dictateur libyen changeait brusquement de cap, et accueillaitdes équipes britanniques et américaines pour débarrasser son pays des matièresnucléaires, le plus rapidement possible.
La Libye s’empressait alors de signer et de ratifier la Convention sur lesarmes chimiques (CAC). Les équipes de l’Organisation pour l’interdiction desarmes chimiques (OIAC), basée à La Haye, ont alors commencé la tâche ardue deneutraliser plusieurs centaines de tonnes de cet arsenal mortel.
L’échec nord-coréen
En revanche, le cas de la Corée du Nord illustre lesrésultats décevants des accords de limitation des armements non accompagnés demenaces coercitives. Pendant des années, Pyongyang a exploité avec succès la mobilisationet la diplomatie américaines pour développer son programme nucléaire illicite.En n’acceptant que certaines limitations afin d’éviter une attaque militaireimminente, pour revenir sur ses engagements dès que la pression diminue.
Puis en 1994, l’administration Clinton célèbre la promesse de la Corée du Nordde geler, puis de démanteler son programme d’armes nucléaires sous lasupervision de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Les Etats-Unisretirent alors leur force navale, et les inspecteurs de l’AIEA se voientbloquer l’accès aux sites. Mais des satellites et autres plateformes derenseignement indiquent que la production de plutonium a repris, et lesAméricains répondent par des conférences.
Quelques années plus tard, la Corée du Nord est en possession d’armesnucléaires. L’échec n’est pas dû à des programmes secrets, à l’abri dessatellites espions et autres moyens de renseignement, mais découle de l’absencede volonté politique d’utiliser la force lorsque des violations sont constatées.
Au lieu de cela, une « communauté internationale » amorphe, vaguement dirigéepar les Etats-Unis, s’est contentée d’avoir recours à des pressionséconomiques, une forme beaucoup plus légère de coercition, sans parvenir àdétourner la Corée du Nord de son objectif.
Quand l’Iran se moque du monde
A Téhéran, chaque mesure mise en œuvre durant leprocessus avec la Corée du Nord a été soigneusement étudiée et imitée avecsuccès depuis deux décennies. En effet, les Iraniens ont appris à agir avecencore plus de précaution que les Nord-Coréens, et avancent lentement, tout enévitant l’isolement extrême et ses conséquences économiques.
En octobre 2003, après l’invasion de l’Irak, le chef de la diplomatie nucléaireiranienne et actuel président Hassan Rouhani négocie ce qui est célébré commeun « accord historique avec les Européens », qui s’essayent à la maîtrise del’armement pendant que les Américains sont occupés en Irak.
Sur le papier, ils ont réussi, et l’Iran, qui redoute un possible détournementdes forces américaines d’Irak, promet son entière coopération en échange d’uneaide économique et autre forme d’assistance de l’Europe. Pendant quelques mois,les inspecteurs de l’AIEA se voient faciliter l’accès à des installationsd’enrichissement où des activités illégales ont été identifiées. Mais, commedans le cas nord-coréen, cela prend fin lorsque l’opération militaireaméricaine en Irak commence à se démanteler, et que la base de la diplomatiecoercitive s’effondre.
Comme Rouhani s’en vantera plus tard : « Pendant que nous parlions auxEuropéens à Téhéran, nous étions en train d’installer nos équipements àIspahan. »
L’élimination des armes chimiques en Syrie
Mais, fait assezinhabituel dans la politique mondiale, des leçons semblent avoir été tirées deséchecs en Corée et en Iran, et sont désormais appliquées, à commencer par laSyrie, avec un œil tourné vers l’Iran.
Suite à l’utilisation effroyable d’armes chimiques par le régime d’Assad, qui afait plus de 1 000 morts fin août, et sous la menace d’une frappe militaireaméricaine, un accord détaillé a été négocié par les Russes à la dernièreminute.
Un calendrier serré fixe les étapes concrètes qui doivent être mises en placepour l’élimination de l’arsenal chimique de Damas. Son exécution a commencéimmédiatement, avec la présentation d’une liste d’inventaire, l’arrivée desinspecteurs de l’OIAC, et les premières étapes de démantèlement des usines deproduction d’armes chimiques.
Le régime reconnaît qu’en dépit du bouclier fourni par les Russes contrel’attaque prévue par le président américain Barack Obama, toute déviation auxtermes de l’accord pourrait éliminer cette protection.
Cependant, les sceptiques s’empressent de noter qu’Assad a encore un certainnombre de moyens à sa disposition pour retarder et, finalement, éviterl’application de l’accord dans son intégralité. Le retrait ou la destruction de1 000 tonnes d’armes chimiques, dispersées dans au moins 40 lieux différents àtravers la Syrie déchirée par la guerre, prendra au moins deux ans. Dans descirconstances normales, de telles opérations d’élimination et de destructionprendraient beaucoup plus longtemps, en raison de toutes les précautions prisespour éviter les dommages à l’environnement et à la santé.
Mais dans le contexte unique de la guerre civile syrienne, le processus peutêtre accéléré, tant que le régime d’Assad a un intérêt à coopérer. Tous lessites de stockage sont censés être sous le contrôle total de l’armée d’Assad etle transport des équipes et du matériel de destruction peut se faire plusrapidement.
Des installations d’incinération mobiles ne sont peut-être pas la meilleuresolution pour se débarrasser de ces armes inhumaines, mais elles peuvents’acquitter de la tâche.
Avec les renseignements américains, russes et probablement israéliens pourobserver chaque détail, les tentatives de cacher ou de déplacer d’importantesquantités de matériaux pour éviter leur destruction sont quasiment certainesd’être détectées.
Le bâton sans la carotte
Du point de vue iranien, le retour de la diplomatiecoercitive en Syrie, fondée sur une coopération renforcée entre la Russie etl’Amérique, est une préoccupation majeure. Peut-être pour la première fois, laRépublique islamique va-t-elle avoir du mal à faire traîner les négociations interminablement,et à conclure des accords pour les rompre immédiatement après. Dans le contexteactuel, la pression pour arriver à un accord rapide et facilement vérifiableest intense. Les agences internationales, comme l’AIEA, vont obtenir le soutienpolitique nécessaire afin que toutes les violations soient rapidement etprécisément signalées.
Un satellite extrêmement sophistiqué et d’autres capteurs viendront compléterles rapports de l’AIEA, comme lors de la mise en lumière du site de Parchin, oùles preuves ont montré que des détonateurs nucléaires ont été testés.
En outre, la coordination au sein du Conseil de sécurité de l’ONU permettrad’éviter les longs débats et les retards, qui ont bénéficié à l’Iran depuis denombreuses années.
Pour Rouhani et le guide suprême Ali Khamenei, la meilleure option, dans lescirconstances actuelles, serait un accord que le Premier ministre BinyaminNetanyahou a qualifié de « mauvais », basé sur le modèle nord-coréen. Un «mauvais » accord permettrait de lever les sanctions économiques, qui menacentla survie du régime, en échange d’un gel de l’enrichissement, ainsi qued’engagements futurs de démantèlement des sites clés.
Dans la pratique, toutefois, cela permettrait à l’Iran de maintenir intact toutou une partie de ses usines d’enrichissement d’uranium, ainsi que le réacteurde production de plutonium à Arak.
Et, comme dans le cas de la Corée du Nord, une fois la tempête passée, lespièces seront encore en place pour reprendre les activités de ces sites etcréer une situation de « désengagement » : c’est-à-dire assez de matièrefissile pour produire une ou plusieurs armes nucléaires relativementrapidement.
En revanche, si le précédent syrien est suivi, les Iraniens n’obtiendront pasleur « mauvais accord », mais au contraire seront contraints de prendre desmesures immédiates en vue du démantèlement des installations utilisées pour ledéveloppement d’armes nucléaires.
Un tel accord empêcherait l’Iran de tergiverser et ne le laisserait paséchapper à de graves conséquences pour en avoir violé les termes, comme il l’afait en 2003.
Si les Américains et d’autres puissances veulent éviter un nouveau scénarionord-coréen, qui menacerait leurs intérêts vitaux, ils doivent insister pourque les mêmes exigences strictes stipulées dans l’accord syrien soientinscrites dans n’importe quel accord avec l’Iran. Et pour que le processusaboutisse, il faut maintenir les sanctions économiques accompagnées par lamenace de la force militaire. Toutes les options doivent être mises sur latable, et elles doivent faire preuve de crédibilité.

Le professeurGerald Steinberg enseigne les sciences politiques à l’université Bar-Ilan. Il aservi comme délégué israélien aux ateliers académiques de l’AIEA pour unMoyen-Orient dénucléarisé.