Vers un retour à l’équilibre régional de l’ère Moubarak ?

Il se pourrait bien que l’Egypte rejoigne le front des pays du Golfe contre l’Iran.

P9 JFR 370 (photo credit: Suhaib Salem/Reuters)
P9 JFR 370
(photo credit: Suhaib Salem/Reuters)

Le front des pays pragmatiques contre l’Iran est-il en train de renaîtrede ses cendres ? Alors qu’au Caire les Frères musulmans se refusent toujours àaccepter le fait accompli et que la crise risque de durer encore longtemps, onassiste déjà à un réchauffement des relations entre l’Egypte et l’ArabieSaoudite ainsi qu’avec les émirats du Golfe, à l’exception du Qatar.

C’est ainsi que plus de douze milliards de dollars ont été promis à l’Egyptepour l’aider à sortir son économie de l’impasse et surtout pour bien montrerque ces pays soutiennent le nouveau régime dans sa lutte contre la confrérie.Quant au Qatar, qui ne se dément pas de sa fidélité de plus d’un demisiècleenvers les Frères, il se retrouve bien isolé.

La chute de Moubarak et l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans avaient sonnéle glas d’un système d’alliances destiné à contrecarrer l’Iran. Sousl’impulsion de l’Egypte et de l’Arabie Saoudite et avec le soutien desEtats-Unis, ce système s’était pourtant maintenu pendant trente ans. Mais,après sa révolution, l’Egypte, tournée vers ses problèmes internes, a laissél’Arabie Saoudite incarner à elle seule l’opposition à Téhéran. Plus graveencore, les Frères musulmans ont amorcé un rapprochement avec le régime desAyatollahs. Hassan el- Banna, fondateur du mouvement, n’était pas hostile àl’Islam chiite et souhaitait la réunification de l’Islam.

Dans un premier temps, Morsi, qui voulait créer un comité de quatre pourtrouver une solution à la crise syrienne, a cherché à y faire entrer l’Iran auxcôtés de la Turquie et de l’Arabie Saoudite. C’était sans compter sur lesnombreux différends qui opposent Ryad à Téhéran : les efforts du régime desMollahs pour imposer son hégémonie dans les pays du Golfe, le programmenucléaire et le soutien apporté au régime d’Assad en Syrie.

Djihadisme dans le royaume 

Morsi voudra alors renouer des relations économiquesavec l’Iran, prélude à la reprise des relations diplomatiques. Il se heurtera àla violente opposition des Salafistes, dont la haine pour les Chiites est bienconnue, et qui, par ailleurs, bénéficient d’une assistance financièreconsidérable de l’Arabie Saoudite, laquelle ne voulait à aucun prix cettereprise.

D’ailleurs depuis l’accession au pouvoir de Morsi, l’Arabie Saoudite a pris sesdistances vis-à-vis de l’Egypte. Certes, au nom de la solidarité arabe elle abien promis une aide de deux milliards de dollars, mais n’a versé que la moitiéde cette somme. La monarchie saoudienne avait pourtant eu de bonnes relationsavec la confrérie par le passé. En 1961, Said Ramadan, ancien secrétaireparticulier d’Hassan el-Banna, avait convaincu le roi Saud de créer « la ligueislamique mondiale » pour diffuser le Wahabisme, l’islam pur et dur, enoccident.

L’argent saoudien a financé des mosquées et des centres culturels dirigés parles Frères en Europe et aux Etats-Unis.

Le roi avait accueilli les membres de la confrérie fuyant les persécutions deNasser dans les années cinquante et soixante et leur avait permis de s’établirdans le royaume. Mais les attentats du 11 septembre 2001 à New York et le faitque, sur les 18 terroristes, 16 étaient des nationaux saoudiens allaientplonger l’Arabie Saoudite dans la stupeur.

Non seulement ces attentats risquaient de remettre en cause la relationprivilégiée entre le pays et les Etats-Unis, mais encore ils mettaient enévidence le fait que les Frères musulmans avaient introduit le djihadisme dansle royaume et formé une génération de terroristes qui risquaient de l’impliquerdans le terrorisme mondial.

Le roi prit donc la décision de chasser les Frères musulmans. Ils ne l’ont pas oublié – et l’Arabie non plus.

Un devoir que de soutenir Morsi 

Tout autre est la situation du Qatar. C’estaussi pour échapper à Nasser que les membres de la confrérie y sont arrivés, ily a plus d’un demi-siècle. C’était alors une petite principauté sans importancequi tirait l’essentiel de ses ressources de la pêche aux perles.

Les Bédouins les ont accueillis à bras ouverts ; pour leur part, les Frèresaccepteront là aussi le Wahabisme et aideront le pays à créer les ministères del’Education et de la Religion dans le but de former la jeunesse.

A cette époque arrive Yusuf el-Qaradawi, qui devait devenir la plus hauteautorité religieuse de la confrérie. Il crée l’Union internationale des sagesmusulmans et le Conseil européen pour la recherche et la Fatwa destiné àconseiller les musulmans sur la façon de préserver leur religion tout en vivantdans un milieu non musulman.

Qaradawi présente sur la chaîne al-Djazira un programme hebdomadaire intituléLa Charia et la vie où il expose ses positions extrémistes à ses millions detéléspectateurs ; en 2009 il n’a pas hésité à déclarer que Dieu s’était servid’Hitler pour punir les juifs et que les musulmans finiraient peut-être letravail.

Al-Djazira ne cachait pas son hostilité au président Moubarak, qui le luirendait bien, allant jusqu’à dire qu’il s’agissait d’une chaîne de télévisionqui avait son propre pays. Quoi qu’il en soit, al-Djazira a pesé de tout sonpoids sur le printemps arabe au point d’être accusé d’y avoir contribué.

Le Qatar continue à donner généreusement aux Frères ; il soutient lesextrémistes islamistes en Libye et aide ouvertement les rebelles islamiques enSyrie. Après avoir applaudi l’arrivée des Frères au pouvoir en Egypte, il n’atoujours pas accepté la nouvelle donne. Et Qaradawi répète à l’envie que c’estun devoir pour les musulmans que de soutenir Morsi.

L’influence de l’islam

Pour Téhéran, la chute de Morsi ne pouvait plus maltomber. Le pays est durement touché par les sanctions occidentales ; son allié le plusfidèle, Assad, se bat pour sa survie en Syrie ; son autre allié, le Hezbollah,qui avait envoyé des milliers de ses hommes pour défendre Assad a subi delourdes pertes ; au Liban on s’indigne de son intervention et la vieillealliance des Sunnites et des Chrétiens est en train de renaître. Le Hamas, poursa part, a quitté la Syrie sur la pointe des pieds.

Ce qui ne veut pas dire que l’Iran est prêt à renoncer à ses ambitionsrégionales ou à son programme nucléaire.

En dernière analyse le « printemps arabe » a surtout mis en lumière l’étenduede l’influence de l’Islam sur les populations du Moyen-Orient. La régiontraverse maintenant un bouleversement aux conséquences encore incalculables.

En Egypte, un raz-de-marée des forces non islamiques a renversé le régime desFrères musulmans. Toute la question est de savoir à quelle sortie de crise ilfaut s’attendre.

Si le pays arrive, avec l’aide des états arabes amis, à trouver un nouvel ordrepolitique qui ramène la paix civile, ce sera un revers sérieux porté auterrorisme islamique et aux ambitions de l’Iran dans la région.

Les Etats-Unis ont leur rôle à jouer dans cette partie dangereuse. Soutenir lenouveau régime est vital, non seulement pour ce dernier, mais encore pour lesintérêts américains et ceux de l’occident. Il faut espérer qu’ils s’enrendront compte à temps.