Vue d’Ukraine

A l’occasion du 20e anniversaire de l’ambassade d’Ukraine en Israël, l’ambassadeur Hennadii Nadolenko a accordé un entretien exclusif au Jerusalem Post. Retour sur certaines questions brûlantes.

1912JFR14 521 (photo credit: DR)
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En plus decultiver les liens bilatéraux entre les deux pays, l’ambassade d’Ukraine gèreles besoins consulaires des centaines de milliers de Juifs ukrainiens, émigrésen Israël au cours des 20 dernières années. L’histoire judéo-ukrainienne estcomplexe : elle est émaillée d’épisodes antisémites sanglants et depersécutions au cours des siècles. Mais depuis l’indépendance de l’Ukraine,dans le sillage de la chute de l’URSS, ses relations avec l’Etat juif se sontnettement améliorées, pour devenir même particulièrement chaleureuses.

Le Jerusalem Post : Cette année, l’ambassade ukrainienne fête ses 20 ans deprésence à Tel-Aviv. Comment qualifieriezvous les relations bilatéralesaujourd’hui ? Son Excellence M. Hennadii Nadolenko : Je pense qu’elles n’ontjamais été aussi solides. Au cours de ces 20 dernières années, nous avonsdéveloppé les liens dans tous les domaines possibles : le tourisme, lamédecine, le commerce, l’économie, la sécurité et ainsi de suite. Cette année,par exemple, le commerce entre les deux pays a augmenté de 40 % (environ 1milliard de dollars).

Et il y a deux ans, nous avons signé un accord allégeant l’obtention de visaspour les deux pays. Conséquence : un vrai boom pour les relations économiqueset touristiques, y compris le tourisme médical. En fait, le tourisme a presqueété multiplié par 2,5.

On dénombre désormais quelque 200 000 Ukrainiens qui visitent Israël chaqueannée, et un nombre similaire d’Israéliens qui se rendent en Ukraine.

Sur la même période, nous avons également mis un accent particulier sur lesvisites politiques de premier plan. Nous avons accueilli le président ShimonPeres deux fois et notre président Viktor Yanukovych s’est rendu en Israëll’année dernière lors d’un déplacement d’Etat de très haute importance. Et lesPremiers ministres se sont rencontrés.

Puis nous avons lancé des négociations en vue d’un accord de libre-échangecommercial. 36 traités ont déjà été signés entre les deux pays, dont un enparticulier entre les gouvernements respectifs pour la promotion et laprotection mutuelle des investissements. Hormis cela, nous entretenonségalement de très bonnes relations personnelles. L’Ukraine a soutenu Israëlauprès des organisations internationales à maintes reprises. Comme je l’ai dit,nous relations sont très bonnes et j’espère qu’elles ne feront que croître àl’avenir.

J. P. : Où en est l’accord de libre-échange commercial ? S.E. : Il est en trèsbonne voie. Nous avons déjà mené une série de pourparlers avec nos équipesd’experts. Ce mois-ci, nous tenons de nouvelles négociations et je pense qued’ici la fin de l’année prochaine, nous parviendrons à un accord. Cela faitpartie de traités de grande importance qu’il nous faut encore signer.Récemment, le ministre des Affaires étrangères Avigdor Liberman, et sonvice-ministre Danny Ayalon ont conclu un accord avec notre ministre desAffaires étrangères Kostyantyn Gryshchenko sur les fonds de retraite, afin quenotre pays subvienne aux retraites des Ukrainiens venus s’installer en Israël,tandis qu’Israël fera de même avec les Israéliens partis en Ukraine.

Cet accord a été rendu possible par une promesse faite par notre président aucours de sa visite. Nous attendons désormais que la Knesset et la VerkhovnaRada (parlement ukrainien) le ratifient.

J. P. : Des centaines de milliers de Juifs ukrainiens ont émigré en Israëldepuis les années 1990. Comment cela a-t-il influencé les relations entre lesdeux pays ? S.E. : Nous sommes très heureux d’avoir une communauté de cetteampleur ici. C’est un pont humain d’une grande importance entre les deux pays.Il s’agit d’une des plus grandes communautés de l’ex-URSS. Près d’undemimillion d’anciens citoyens ukrainiens sont arrivés en Israël depuis 1990.C’est pourquoi il est si important que nous mettions en place un régime deliberté de visa entre les deux pays : pour permettre de voyager dans les deuxdirections, sans barrières ni obstacles.

On compte de nombreux allers-retours pour visiter de la famille ou encore àl’occasion de fêtes religieuses. Par exemple, au cours des deux dernièresannées, le nombre de pèlerins venus se rendre sur la tombe du Rabbin Nachman deBreslev à Ouman a triplé. Il y a deux ans, ils représentaient 12 000 visiteurs,cette année, le chiffre a grimpé à 36 000 à l’occasion de Rosh Hashana. Cesrelations humaines sont les plus importantes à nos yeux. J’en suis très heureux.

J.P. : Comment l’expliquez-vous ? S.E. : Tout d’abord, au niveaugouvernemental, les deux Etats font tout pour renforcer ces liens. Nos deuxministres des Affaires étrangères se sont rencontrés à plusieurs reprises cetteannée, à chaque réunion internationale, pour évoquer les relations. Lesrésultats ont suivi.

Le gouvernement ukrainien soutient sa communauté juive au maximum. Il existeencore quelque 120 000 Juifs en Ukraine. Récemment, le plus grand centrecommunautaire juif au monde a été ouvert dans la ville de Dniepropetrovsk. Ils’appelle Menora et possède une grande synagogue en son enceinte. Ces lieuxsont le symbole de nos bonnes relations. Au mois de novembre, nous avonségalement ouvert un centre culturel ukrainien à Bat Yam.

J.P. : L’antisémitisme est un problème de longue date en Ukraine. Quelle estl’action de votre gouvernement pour le combattre ? S.E. : Le sujet est pristrès au sérieux par nos dirigeants et nous faisons tout ce qui est en notrepouvoir pour le réduire à néant. Chaque auteur d’acte antisémite en Ukraine estpoursuivi et condamné en justice. Ces deux dernières années, nous n’avonsrelevé qu’un ou deux cas et, à chaque fois, une procédure judiciaire a étélancée. La police travaille très dur et nous fournissons un énorme effort. Labonne santé de notre relation bilatérale le prouve.

Je peux vous assurer que le gouvernement ukrainien fait tout son possible pourenrayer l’antisémitisme.

J. P. : Sans doute, mais cette année, un restaurant basé sur des thèmesantisémites à Lvov a ouvert ses portes. Les menus ne comportent pas de prix etles clients doivent marchander l’addition tout en portant des chapeauxdistinctement juifs.

Comment de telles pratiques peuvent-elles être autorisées ? S.E. : En toutehonnêteté, je n’avais pas connaissance de cela. Je n’ai pas été à Lvov depuislongtemps et je n’ai jamais entendu parler de ce restaurant. Peut-être que lesmédias exagèrent ce qui s’y passe ou peutêtre encore que certains cherchent àgagner de l’argent de façon stupide. Je vais me renseigner. Il serait égalementintéressant de connaître la position de la communauté juive à Lvov sur laquestion.

J.P. : Le rôle joué par les Ukrainiens durant la Shoah a été sujet à denombreux débats : beaucoup de Juifs considèrent qu’ils ont volontairementcollaboré avec les nazis. A votre avis, l’Ukraine était-elle victime oubourreau pendant la Seconde Guerre mondiale ? S.E. : Tout d’abord, lesUkrainiens n’ont pas délibérément collaboré avec les nazis. Nous sommes parmiles nations qui ont le plus souffert de la guerre. Selon les estimations, 6,4millions de nos citoyens y ont trouvé la mort. L’Allemagne est arrivée parl’Ukraine et est repartie via l’Ukraine. Du début à la fin de la guerre, lesUkrainiens ont combattu les nazis, que ce soit en tant que soldats ourésistants. Beaucoup d’entre eux ont sauvé des Juifs : 2 402 Ukrainiens ont étédéclarés « Justes des nations » par Yad Vashem.

Et cette recherche n’a débuté qu’il y a 20 ans. Si cela avait commencé il y a40 ans, comme dans les autres pays, nous aurions pu avoir un des chiffres lesplus élevés. Nous faisons définitivement partie de ces pays qui ont combattules nazis et ont vécu l’enfer, tout comme le reste des autres nationsattaquées. Parmi les pays de l’ancienne Union soviétique, nous avons subi leplus de pertes.

J.P. : Mais, selon le Dr Ephraïm Zuroff du Centre Simon Wiesenthal, l’Ukrainen’a pas recherché ni poursuivi un seul criminel nazi depuis son indépendance,alors que, pourtant, plus d’un million de Juifs y ont été assassinés pendant laShoah. Comment l’expliquez-vous ? S.E. : La plupart des criminels ont étépoursuivis pendant la période soviétique. A l’époque, quiconque était mêmesoupçonné d’avoir collaboré était emprisonné. Avant même l’indépendanceukrainienne, tous les criminels nazis ont été jugés pour leurs actes etconduits en prison.

J. P. : De nombreuses victimes de la Shoah se sont vues confisquer leurs bienspar les nazis et ensuite par les Soviétiques, y compris des bienscommunautaires. Le gouvernement ukrainien va-t-il faire un effort derestitution ? S.E. : Nous travaillons depuis longtemps avec différentesassociations juives en Ukraine sur cette question. Nous avons d’ores et déjàrestitué un certain nombre de synagogues et certains biens communautaires lorsquecela s’est avéré possible. Il y a de nombreux autres lieux et nous sommes prêtsà en rendre une partie. Mais il faut comprendre que la question est complexe etque chaque cas est examiné séparément et soigneusement.

J. P. : Et qu’en est-il des propriétés privées ? Existe-il une procédurepermettant aux particuliers de réclamer leurs biens ? S.E. : Malheureusement,non. De nombreuses années se sont écoulées et il est très difficile aujourd’huide retrouver les propriétaires d’origine. Les villes ont, pour la plupart, étégravement endommagées par la guerre. Pour l’instant, nous nous concentrons surles biens collectifs. C’est le plus important.

J.P. : Sur le site de votre ambassade, on peut lire : « Un des glorieuxépisodes de notre histoire est l’apparition des Cosaques au 15e siècle ». Ysont vantés les faits d’armes de Bogdan Khmelnitski, qui a mené une révolte au17e siècle, aboutissant à la création d’un Etat cosaque. Aujourd’hui, unmonument lui est dédié à Kiev et un parc de Dniepropetrovsk est à son nom. Maispour les Juifs, l’homme est surtout connu pour être la tête pensante de largesmassacres, qui selon certaines estimations, ont fait 300 000 victimes juives.Est-il approprié, selon vous, de canoniser ainsi une figure qui a été responsabled’un tel génocide ? S.E. : Tout d’abord, Khmelnitski a été érigé en idole parle gouvernement soviétique.

Vous savez, l’histoire mondiale est un sujet très délicat. L’histoireukrainienne a aussi ses sombres épisodes. C’est le sujet de nombreux débats etconférences.

J.P. : Mais il y a cette célèbre statue de lui sur la principale place de Kiev.

S.E. : La statue est là, mais vous savez, il y a de nombreuses statues deLénine un peu partout. Je ne pense pas que l’on puisse oublier l’histoire endétruisant la statue ; il vaut mieux travailler ensemble pour construirel’avenir.

J.P. : Diriez-vous donc la même chose au sujet de Simon Petlioura, leaderukrainien de 1918 à 1920 qui a fait assassiner 60 000 Juifs ? Encoreaujourd’hui, il est vénéré comme un héros national. Et de Stepan Bandera, undirigeant ukrainien qui a collaboré avec les nazis au début de la SecondeGuerre mondiale, et dont les fidèles ont tué des milliers de Juifs ? Il estégalement glorifié par de nombreux Ukrainiens. Selon vous, quels genres demessages sont ainsi transmis aux jeunes générations de votre pays ? S.E. :Sachez que Petlioura et Bandera ne sont pas du tout vénérés en Ukraine, loins’en faut. Ils ont commis des crimes envers les Juifs, mais aussi envers lesUkrainiens et les Russes, des citoyens ordinaires.

J.P. : Le président iranien a ouvertement parlé de rayer Israël de la carte etaujourd’hui, les ayatollahs continuent de progresser vers la bombe atomique.

Si Israël décide qu’il n’y a pas d’autre choix que d’attaquer les sitesnucléaires iraniens, quelle sera la position de votre gouvernement ? S.E. : Jepense qu’il y a de nombreuses façons d’atteindre ces objectifs via desnégociations.

J’espère que cela se fera de manière pacifique et non militaire. Nous pouvonsvoir que les sanctions ont commencé à faire effet.

J.P. : Quelle est la position de l’Ukraine concernant les Palestiniens ? S.E.Le peuple palestinien a le droit de posséder son propre Etat, mais tout doit sedécider via des négociations entre Israël et l’Autorité palestinienne, avec desmesures garantissant la sécurité de l’Etat juif.

J.P. : Votre pays a vécu sous dictature communiste pendant plusieurs décennies.

Quelle est votre opinion sur les renversements de régimes dictatoriaux qui onteu lieu dans plusieurs pays arabes ? S.E. : L’Ukraine suit très attentivementces changements. Il importe pour nous qu’ils se fassent démocratiquement etaccouchent des meilleurs résultats possibles pour l’avenir de ces peuples.

J.P. : Certains pays occidentaux ont critiqué l’emprisonnement de l’anciennePremière ministre Yulia Timoshenko par votre gouvernement, en affirmant qu’ils’agissait d’une mesure politique.

L’Allemagne a même déclaré qu’elle empêcherait l’Union européenne de conclureun accord de coopération avec l’Ukraine tant que Timoshenko resterait derrièreles barreaux. Est-ce un retour en arrière sur l’échelle démocratique pour votrepays ? S.E. : Tout a été fait selon la loi. Timoshenko a été emprisonnée surdécision du tribunal et non du gouvernement. Je ne vois rien qui puisse signerun retour en arrière pour l’Ukraine. Dans l’histoire de nombreuses démocraties,il y a des dirigeants et des politiciens qui ont été jugés puis condamnés.

J.P. : La Russie est-elle une alliée de l’Ukraine ou sa rivale ? S.E. : Certainementpas une rivale. Nous tâchons de maintenir de bonnes relations avec tous lespays et, évidemment, avec les pays voisins. La Russie est très proche de nouset c’est notre plus grand voisin.

Nos échanges commerciaux s’élèvent à 35 milliards de dollars et nousconsidérons Moscou comme un ami. C’est sans aucun doute un allié et l’un de nosplus proches amis.

J.P. : Vous me recevez dans votre ambassade, située à Tel-Aviv. Mais lacapitale d’Israël, c’est Jérusalem. Si l’Etat hébreu installait sa représentationdiplomatique à Kharkov plutôt qu’à Kiev, ce serait une insulte pour le peupleukrainien. Pourquoi l’Ukraine ne reconnaît-elle pas Jérusalem comme la capitaledes Israéliens ? S. E. : Ce n’est pas la même chose. Ditesmoi : y a-t-ild’autres ambassades à Jérusalem ? Un jour, nous y déménagerons.

Mais, premièrement, les questions de sécurité sont très importantes pour nous.

Et deuxièmement, il y a le coût des terrains à Jérusalem. C’est très cher. Doncpour l’instant, nous restons ici.