Vues d’Europe

Ou comment les amis d’Israël comprennent le conflit.

PM Netanyahu and French President Hollande 370 (photo credit: REUTERS/Philippe Wojazer)
PM Netanyahu and French President Hollande 370
(photo credit: REUTERS/Philippe Wojazer)
En décembre, certains des meilleurs amis européens d’Israël - laGrande-Bretagne, la France et l’Allemagne – ont convoqué leurs ambassadeurspour protester contre les récentes décisions de construction par l’Etat juif.Il n’en fallait pas plus pour qu’Avigdor Liberman, encore ministre des Affairesétrangères, déclare que les gouvernements européens étaient prêts à abandonnerIsraël, comme ils avaient déjà laissé la Tchécoslovaquie aux mains des nazis,avant la Seconde Guerre mondiale.

Gabriel Goldberg, directeur des services de jeunesse des organismes descommunautés juives de la région de la Rhénanie-du-Nord en Allemagne, a rejetéla comparaison de Liberman, tout en reconnaissant : « La frustration dissimuléederrière cette déclaration est tout à fait compréhensible. » Les 27 ministresdes Affaires étrangères de l’UE ont commencé par condamner les plans deconstruction d’Israël dans la zone E1 entre Jérusalem et Maalé Adoumim. Puis,plus récemment, la Haute Représentante de l’UE pour les affaires étrangères etla sécurité, Catherine Ashton, qualifiait les plans de construction dans lequartier sud de Jérusalem de Guivat Hamatos et de Ramat Shlomo au nord d’«extrêmement troublants. » La Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne et lePortugal - les quatre membres européens du Conseil de sécurité de l’ONU - ontensuite demandé au gouvernement israélien de réviser ses récentes autorisationsde constructions.

En votant en faveur de la reconnaissance de la Palestine comme un Etatobservateur non membre à l’ONU, 14 des 27 pays de l’Union européenne (UE)donnaient leur aval à la violation palestinienne des Accords d’Oslo : parvenirà un accord sur le statut final avec Israël, uniquement par voie denégociations directes.

Mais tout n’a pas toujours été si aigre dans les relations Europe-Israël. Enoctobre, lorsque l’UE a renforcé ses sanctions économiques contre l’Iran,Liberman – celuilà même qui a fait l’analogie avec la Shoah - a envoyé unelettre à Catherine Ashton pour la remercier de « cette mesure déterminée etcruciale de l’UE, digne de la plus grande reconnaissance, d’autant plus qu’ellea été prise dans une période économique difficile [pour l’Europe]. » Mais aumême moment, l’UE faisait fi des appels des États- Unis et d’Israël pourl’engager à désigner officiellement le Hezbollah comme une organisationterroriste. Et le vieux continent s’attirait aussi les critiques de l’Etat juifpour sousestimer les appels du Hamas à sa destruction.

Mais que pensent les Juifs européens du regard scrutateur de l’UE sur Israël ?Pourquoi cette attention démesurée, et quelles en sont les conséquences sur lesrelations d’Israël avec les pays européens ? Voici le point de vue juif depuisl’Allemagne, la Grande- Bretagne et la France.

Allemagne 

Pour Gabriel Goldberg, 34 ans, nombreux sont ceux qui pensent, ausein de la société allemande, « qu’Israël est l’entité agressive du monde ». Cefils de dissidents soviétiques installés en Israël ajoute qu’il est « de bonton d’avoir une opinion sur le conflit au Moyen-Orient, peu importe les faits.» Une des raisons à cela, d’après Goldberg, reste la projection de laculpabilité allemande post-shoatique sur les Juifs israéliens. Beaucoupd’Allemands se rassurent en se persuadant, à tort, que les Juifs israéliens ne« font pas mieux (avec les Palestiniens) que ce que les nazis leur ont fait »,explique Goldberg.

Stephan J. Kramer, secrétaire général du Conseil central juif d’Allemagne,estime pour sa part que ni l’UE ni l’Allemagne ne sont anti-Israël. « Noussavons que la chancelière Angela Merkel affiche une attitude très positiveenvers l’Etat d’Israël, bien qu’elle soit parfois en désaccord avec le Premierministre Netanyahou », a-t-il fait savoir.

Kramer, cependant, est préoccupé par le danger que constitue ce soutieneuropéen aux Palestiniens. De nombreux membres de l’UE « ont favorisé ou sesont abstenus de s’opposer à la reconnaissance palestinienne [à l’ONU], parcequ’ils voulaient faire passer un message de soutien général à l’idée d’un Etatpalestinien », note Kramer. L’Allemagne s’est abstenue lors du vote.

Pourtant, Kramer ne va pas jusqu’à partager l’analogie de Liberman sur la Shoah: « Je ne voudrais pas faire trop de parallèles entre 1938 et 2012 ». Etd’expliquer qu’aujourd’hui Israël a un allié avec l’Allemagne – qui, selon larumeur, lui fournirait des sous-marins. Et l’Etat juif est doté d’une desarmées les plus puissantes au monde, faitil remarquer. « Le gouvernementtchécoslovaque de 1938 aurait aimé être dans une telle situation »,poursuit-il.

Autre indication qui montre que la relation Israël- Europe est globalementpositive, selon Kramer : Israël participe à des programmes scientifiqueseuropéens et équipe les entreprises européennes de sa technologie.

« Il y a quelques années, le ministre de l’Economie allemand d’alors, RainerBrüderle, avait même déclaré que l’utilisation des innovations israéliennespourrait augmenter la croissance économique allemande ».

Selon Goldberg, la priorité politique européenne absolue aujourd’hui ne devraitpas être Israël, mais la crise économique. « Je ne pense pas quel’antisémitisme connaisse une recrudescence en raison de la crise économique,mais il est bien ancré à l’intérieur des âmes des Européens et ressort dès lamoindre crise », ajoute-t-il.

« [Le mode de pensée en Europe est] : si vous avez des problèmes et ne savezcomment les résoudre, empruntez la voie de la facilité et condamnez Israël. » 

Grande-Bretagne 

Les Juifs anglais en général « ont tendance à éviter de parler» de la question de la construction israélienne, d’après Sam Westrop, directeurde l’Institut de démocratie du Moyen-Orient basé à Londres.

« Peut-être parce qu’ils considèrent cela comme un défaut de la politiqueisraélienne, ou qu’ils ne savent pas vraiment quoi en penser », affirme-t-il. «Est-ce oui ou non une bonne ligne de conduite, je l’ignore. » Westrop estimeque « l’obsession » de l’Europe par la construction israélienne résulte de deuxfacteurs.

Tout d’abord, « une grande partie des gens estiment qu’ils doivent blâmeréquitablement les deux parties dans le conflit israélo-arabe ». Ils « déplorentl’approche israélienne tout en condamnant fermement les tirs de roquettes duHamas. » Puis Westrop évoque également les individus qui croient sincèrementque la construction israélienne est une « entrave à la paix. » Pourtant, « ilsuffit de voir comment Abou Mazen [Mahmoud Abbas] a rejeté les gestes de paixd’Israël, suite à l’offre d’un gel des constructions dans les implantations (dedix mois à partir de novembre 2009), pour se rendre compte que c’est toutsimplement faux », écrit-il dans un courriel.

De son côté, le Dr Toby Greene, directeur au centre de recherche &communications Grande-Bretagne-Israël, rétorque : « Il est sensé que l’UE fassepression sur les deux parties pour qu’aucune ne prenne de mesures unilatéralesqui préjugeraient du résultat des négociations.

En d’autres termes, les Palestiniens doivent s’abstenir de forcer leur solutionpar voie de résolutions à l’ONU, et Israël de leur imposer des constructionsdans de nouvelles zones du territoire en litige. » Pour Westrop, le vote de 14pays de l’UE en faveur d’une amélioration du statut de l’Etat palestinien auxNations unies indique une baisse du soutien à Israël, résultat direct de «l’efficacité du réseau anti-israélien en Europe. » « Les groupes qui composentce réseau travaillent à la fois au niveau local et à l’échelle des politiquesnationales et européennes. Le sentiment anti-israélien est légitimé par desgroupes qui peuvent prétendre à la fois soutenir des dirigeants politiques etavoir des milliers de militants à leurs côtés. » Westrop critique Ashton pour «condamner les plans de constructions israéliens à Guivat Hamatos qui, selonelle, coupent la continuité géographique entre Jérusalem et Bethléem, » alorsque, dans le même temps, elle ignore « les plans d’amélioration de logementspour les Arabes de Beit Safafa. » Et d’ajouter : tant que « l’argent de l’UE financerades groupes de propagande pro-terrorisme, des gens comme Ashton ne devraientpas dicter leur conduite aux autres ».

Greene note cependant que l’UE « appelle régulièrement les Palestiniens àrevenir à la table des négociations sans conditions préalables ».

« Il est important de noter que la Grande-Bretagne exige que les Palestinienss’engagent à reprendre les négociations sans conditions préalables, enl’échange de quoi elle les soutiendrait à l’ONU, et ceux-ci ont refusé »,écrit-il.

En outre, tout en condamnant les plans de construction dans la zone E1 le 10décembre, l’UE a également déclaré qu’elle jugeait inacceptables « lesdéclarations incendiaires des dirigeants du Hamas qui nient le droit d’Israël àexister. » 

France 

Alors que l’Allemagne et la Grande-Bretagne se sont abstenueslors du vote pour une reconnaissance palestinienne à l’ONU, la France, elle, avoté pour, de façon très ostentatoire.

En cette période où Paris est déjà préoccupé par un certain nombre de problèmesnationaux et internationaux, certains attribuent sa ligne dure vis-à-visd’Israël au président socialiste François Hollande.

Dans un article du Haaretz, juste avant l’élection présidentielle française enavril 2012, Richard Prasquier, président du Conseil représentatif desinstitutions juives de France, confiait son scepticisme quant à la coalition degauche de Hollande : « La principale question qui se pose pour la communautéjuive, si François Hollande devenait le président de la France, est l’influenceque pourraient avoir ces dirigeants socialistes qui affichent des opinionsnégatives à l’égard des politiques israéliennes ».

Hollande bénéficie de l’appui de la majorité des Français sur la question del’Etat palestinien.

« L’opinion publique a été très favorable [au vote palestinien à l’ONU], »affirme Simone Rodan-Benzaquen, directrice du bureau de l’American JewishCommittee à Paris.

La France, qui abrite la plus grande communauté juive d’Europe, a égalementattiré l’attention cette dernière année pour la hausse d’actes antisémites. Enparticulier après l’attentat terroriste islamiste contre l’école juive àToulouse, en mars dernier, où le rabbin Sandler, ses deux fils, et la jeuneMyriam Monsenego, la fille du directeur de l’école, ont été assassinés.

Rodan-Benzaquen n’attribue pas la récente poussée d’antisémitisme aux tensionscroissantes entre la France et Israël. Beaucoup pointent plutôt du doigt laprésence croissante de l’Islam radical dans l’Hexagone qui abrite la plusgrande population musulmane d’Europe.

« Ce qui est inquiétant aujourd’hui, depuis les meurtres de Toulouse, [c’est]l’augmentation des actes antisémites sans rapport avec les événements auMoyen-Orient », conclut Rodan-Benzaquen.