48 rue Herzl

Les commerçants de la rue principale de Haïfa brossent un portrait en demi-teinte des petites entreprises israéliennes qui se battent pour survivre.

P20 JFR 370 (photo credit: Jinipix)
P20 JFR 370
(photo credit: Jinipix)
C’est une chaudeet moite journée d’août. Le quartier Hadar de Haïfa s’étend, à mi-hauteur dumont Carmel, entre le port et la montagne, les coquettes maisons de la Ahouzaet la banlieue de Denia. J’arpente la rue principale, la rue Herzl, à larecherche du numéro 48.

L’idée ? Ytrouver quelques bonnes histoires, me les faire raconter par les protagonistesde l’endroit et les enregistrer, pour une série d’histoires personnelles enprovenance d’une dizaine de 48 rue Herzl à travers Israël, de Kiryat Shmona àDimona.

48 symbolise1948, l’année de l’indépendance d’Israël. Ce qui n’était qu’un rêve en 1897allait devenir une réalité 50 ans plus tard. Exactement comme l’avait préditTheodor Herzl au Congrès sioniste de Bâle. Cinquante ans et huit mois plustard, pour être précis.

Chaque villeisraélienne, grande ou petite, possède sa rue Herzl, en hommage au sionistevisionnaire « fondateur du foyer national juif ».

Même Bnei Brak,bastion ultraorthodoxe par excellence, avait sa rue Herzl jusqu’en 2001.Rebaptisée depuis rue Harav Shach, d’après l’ancien dirigeant harédi,farouchement opposé au sionisme. Mais malgré le changement de nom, si vousenvoyez une lettre au 48 rue Herzl, Bnei Brak, aujourd’hui, elle est certained’arriver à destination.

Le sel de laterre

Je me lance avecavidité dans cette prospection d’histoires. Quitter l’écran et le clavier estune chance qui ne se refuse pas. « L’économie est l’étude de l’humanitédans les affaires ordinaires de la vie », écrivait l’économistebritannique Alfred Marshall. Trop souvent, nous autres économistes, dévoronsdes chiffres plutôt que d’explorer la réalité du dehors, celle de l’homme de larue. Nous couvrons Apple de louanges, examinons ses revenus, mais négligeonsles vendeurs des pommes. Il est bien trop tentant de s’asseoir devant unordinateur portable, se noyer dans les statistiques et ainsi perdre contactavec la vie du commun des mortels.

« Lesaffaires de l’Amérique sont les affaires », déclarait le 30e présidentaméricain, Calvin Coolidge. Les affaires d’Israël, aussi, sont les affaires etpas seulement celles des entrepreneurs de high-tech, mais aussi des nombreuxpropriétaires de petites entreprises qui coupent les cheveux, vendent desboutons, font les ongles, peignent les murs, réparent la plomberie, et se souviennentdes noms de leurs clients et de ceux de leurs enfants.

Au 48 rue Herzl,à Haïfa, exercent Yaffa M., Sima Y. et Sami H., respectivement propriétaires etgérants d’un magasin de vêtements pour hommes, d’une mercerie et d’un petitmagasin d’électronique.

Leurs histoirestissent la trame d’un tableau vivant : celui de de boutiques qui luttentpour gagner leur vie, malgré la concurrence d’énormes centres commerciaux,reçoivent peu d’aide du gouvernement ou de crédit des banques, sont invisiblesdans les médias, mais offrent un service personnalisé. Ce sont eux et d’autrescomme eux qui constituent la véritable classe moyenne, le noyau de la société,le sel de la terre, à laquelle les politiciens font toutes sortes de promesses,qui la plupart du temps resteront lettres mortes.

Selon le Bureaucentral des statistiques, Israël comptait, en 2012, 505 300 entreprises enactivité. La moitié – au moins – sont des entreprises individuelles et70 % emploient un maximum de 4 personnes. La Banque d’Israël a récemmentpublié un rapport sur les petites entreprises qui comptent moins de 50employés. Selon la banque centrale, près de 55 % de l’ensemble dessalariés sont employés par de petites entreprises, qui génèrent près de lamoitié du produit intérieur brut d’Israël.

On trouve laplupart de ces emplois dans le tourisme, le commerce, l’alimentation, lesservices personnels et la construction.

Elégance parexcellence

Retour au 48 rueHerzl à Haïfa. Mon Signor, un magasin de vêtements pour hommes haut de gamme, apignon sur rue. En vitrine : chemises et vestes élégantes. Yaffa, la veuvedu fondateur du magasin, Tsvi, évoque la mort subite de son mari, 30 ans plustôt, qui va la laisser seule avec Doron, son fils de 17 ans, pour faire tournerla boutique.

Son âge précisrestera une coquetterie, mais elle révèle avoisiner les 70 ans. Yaffa est tiréeà quatre épingles, parfaitement coiffée, soigneusement maquillée, mince etattirante. Elle est très fière de son magasin et de son fils. Elle travaillepresque tous les jours, salue les clients, s’adresse en arabe irakien auxpassants arabes. Elle exhibe fièrement des photos de Yossi Benayoun et EyalBerkovic, anciens grands footballeurs du Maccabi Haïfa, qui achètent parfoischez elle.

Le servicepersonnalisé de Yaffa est une des clés de la survie et de la prospérité de MonSignor. Les vendeurs mal payés des chaînes de magasins des centres commerciaux,vite recrutés et aussi vite licenciés, sont très loin de pouvoir offrir latouche personnelle et l’accueil chaleureux que l’on trouve dans la boutique.

Mais, malgré laqualité du service fourni, la survie économique des petits magasins deconfection en Israël est une lutte de tous les jours. Le panier des dépensesd’un ménage israélien moyen s’élève à 13 967 shekels par mois. Un shekelsur huit va à l’alimentation, un sur quatre au logement, un sur vingt à lasanté, et un shekel sur dix à l’entretien ménager. L’habillement est la pluspetite dépense du ménage. Seuls 3 % du budget familial lui sontconsacrés : un montant qui a diminué de 15 % depuis 2006,probablement en raison des importations à bas prix.

Les femmesdépensent presque deux fois plus que les hommes en habillement et les vêtementspour hommes ne reçoivent qu’un infime 0,6 % du budget des dépensesmensuelles, soit 83 shekels par mois. Beaucoup moins que la moyenne desdépenses en cigarettes.

De nombreuxmagasins pour hommes, y compris les chaînes de centres commerciaux, sedisputent cette petite niche.

Et malgré tout,Yaffa et Mon Signor perdurent, s’affirment et prospèrent. Herzl était peut-êtresocialiste, mais il aurait tiré son chapeau à Yaffa et à sa famille, parrespect pour leur persistance obstinée à maintenir leur magasin contre vents etmarées.

Comment Yaffaaurait-elle conseillé Herzl, connu pour être toujours sur son trente-et-un,s’il était entré dans son magasin pour acheter une tenue. « Elégance parexcellence ! » affirme-t-elle. « Chaussures, cravate, veste, letout dans des couleurs sombres. Surtout pas de jeans ! »

De fil endentelle

Pendant plus dedeux ans, la ville de Haïfa a creusé la rue Herzl pour installer lesinfrastructures des nouvelles voies réservées aux autobus appelés Métronite.Bien souvent, les clients ne pouvaient pas accéder au magasin de Yaffa ni auxautres boutiques de l’artère. Certains jours, raconte-t-elle, elle ne prenaitmême pas la peine d’ouvrir le tiroir-caisse. Malgré cela, Yaffa devaits’acquitter des taxes municipales comme si de rien n’était, de même que tousles autres commerçants alentour, parce qu’évidemment la ville avait besoin deces millions de shekels pour financer le projet.

A l’angle de larue : la minuscule mercerie de Sima, Tout pour la couturière (HakolLatoferet), si étroite que l’on peut toucher les deux murs en écartant lesbras. La patronne cherche une bande de dentelle blanche pour le chemisier d’unejeune femme ultraorthodoxe. Sima fait preuve d’une infinie patience et debeaucoup d’amour dans l’accomplissement de sa tâche, même si la vente s’élève àquelques shekels à peine.

Pendant ce temps,la rabbanite Shloush, épouse du Grand Rabbin de Haïfa Shlomo Shloush, entredans la boutique. « Sima est quelqu’un de tout à fait exceptionnel »,explique-t-elle. « Elle se met en quatre pour aider ses clients à trouverce qu’il y a de plus beau. Elle est toujours agréable. J’achète ici depuis 35 ans. »
Un ultraorthodoxearrive à son tour. Sima se précipite pour le servir. Après son départ, elleexplique : « Les hommes sont toujours impatients, aussi je les sersen premier. »

Sa petitemercerie est connue dans tout Israël. Elle « exporte » des ceinturesrecouvertes de tissu sur mesure à Tel-Aviv. Sima souligne que parfois la queues’étend bien au-delà de la porte du magasin.

Elle racontecomment, 37 ans auparavant, elle était elle-même une cliente habituelle dumodeste magasin, quand le propriétaire a décidé de vendre. Elle est alléetrouver le sous-directeur de la succursale de la banque voisine, située surArlozorov, pour lui demander un prêt. « Voyons voir de quoi il s’agit »,lui a-t-il répondu, et il est venu à la boutique se rendre compte par lui-même.Il a approuvé le prêt, bien que Sima n’ait aucune garantie réelle.

Cela pourrait-ilse passer comme ça aujourd’hui ? Un directeur de banque se rendrait-il surplace lui-même pour visiter une minuscule petite boutique de rien dutout ? Peu probable.

Obtenir un créditbancaire est peut-être le problème le plus ardu pour les petites entreprises.Chaque entreprise a besoin d’emprunter pour pouvoir se développer. Selon GadShefer, le président de la Chambre de commerce de Haïfa, la moitié du créditbancaire, dans les pays occidentaux, va aux petites et moyennes entreprises,alors qu’en Israël, ce taux est inférieur à 15 %. Et quand elles finissentpar obtenir un prêt, les PME paient des intérêts exorbitants, de 8 à 11 %.

Cela sembleinjuste, compte tenu de l’épouvantable dossier de crédit de grandes entreprisesdirigées par des magnats comme Nohi Dankner et Motti Zisser, qui ne parviennentpas à rembourser leurs emprunts bancaires et obligataires, et cherchent sansarrêt à obtenir d’énormes annulations de dettes. Lors d’une récente conférencede petites entreprises, le député travailliste Erel Margalit, ancieninvestisseur en capital-risque, a annoncé qu’il mettait sur pied un grand groupede petites et moyennes entreprises pour négocier des prêts bancaires, à destaux intéressants. « Si les PME négocient ensemble [avec lesbanques], elles peuvent changer la donne », explique Margalit.

Le taux demortalité des petites entreprises est très élevé. Seulement 42 % de cellesmontées en 2005 étaient encore en activité en 2012. A titre de comparaison, letaux de survie en Suède est de 88 %.

Mais malgré cela,de nouvelles entreprises israéliennes voient constamment le jour. Quelque49 000 ont été montées en 2012, dont près de 60 % ne comptent pourseul employé que le patron. Parallèlement, plus de 39 000 entreprises ontfermé cette année. Autre donnée : seulement un millier de ces nouvellesentreprises étaient des start-up de high-tech, et pourtant elles ont attirépresque toute l’attention des médias, reçu l’appui du gouvernement et dessubventions, et monopolisé le débat politique.

Il faut savoiraussi que les petites entreprises sont créatrices d’emplois. Selon la Banqued’Israël, elles ont continué à embaucher pendant la crise mondiale de2008-2012, tandis que les grandes entreprises supprimaient des emplois.

La mort despetits commerces

En face du 48 rueHerzl : le magasin d’électronique de Sami H. Sami se plaint que lescentres commerciaux ont littéralement ruiné ses affaires et celles des autresboutiques de la rue. Une prédiction d’Herzl lui-même. Dans son roman Altneuland(Terre ancienne, terre nouvelle) paru en 1902, on lit en effet : « Laclasse moyenne inférieure a été mise en danger par les grands magasins ».Il y a plus d’un siècle, Herzl pleurait sur le sort de « la petiteépicerie ».

Sami évoquel’apogée de la rue Herzl lorsque les résidents de Haïfa affluaient vers lesnombreux cinémas du coin. Il égrène leurs noms : Orion, Atzmon, Peer,Armon, Ora, Amphi, Tamar. Ils ont tous disparu aujourd’hui, note-t-il,nostalgique. Il se souvient des discours enflammés de Menahem Begin, le leaderdu Herout, en face du cinéma Mai, en plein air, rue Shoukri (Sami est partisandu Herout depuis sa jeunesse). Il fut un temps où les habitants des Krayot (labanlieue nord de Haïfa) se rendaient ici, en masse, rue Herzl. Depuis, on achangé les lignes d’autobus. Et ils ne viennent plus.

La plupart desIsraéliens rencontrés ignorent presque tout de la vie d’Herzl. A l’exceptiond’un harédi dans la boutique de Sima : selon lui le visionnaire n’étaitmême pas juif (faux) et son fils n’était pas circoncis (il l’a été, maisseulement à 15 ans). Herzl est mort d’une pneumonie et d’une insuffisance cardiaque,peut-être aussi de surmenage, à 44 ans.

Il a eu troisenfants avec sa femme, Julia. Tous ont connu un destin tragique. Pauline étaittoxicomane : elle finira ses jours dans un hôpital français. Hans sesuicidera en apprenant le décès de sa sœur. Et Trude est morte dans les camps,à Theresienstadt. Stephen, le fils de Trude et le petit-fils d’Herzl, se tue àWashington, DC, à l’annonce de la disparition de ses parents aux mains desnazis.

Le mot de la finrevient à Herzl lui-même. A Haïfa, les commerçants de la rue qui porte son nomrêvent de jours meilleurs. Lui-même, épique et utopique rêveur s’il en est,avait conclu son roman, Altneuland, par une note d’espoir qui leur fait écho.« Rêver est un moyen comme un autre de passer le temps sur cette terre. Lerêve et l’action ne sont pas aussi éloignés qu’on le pense. »

L’auteur estchargé de recherche principal à l’Institut S. Neaman du Technion.
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