Créer sans désacraliser

L’institut Zomet du Goush Etzion s’est donné pour mission de surmonter les problèmes que la technologie moderne pose au respect du Shabbat

JFR P16 370 (photo credit: DR)
JFR P16 370
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Le Talmud de Babylone (Yoma 83a) nous enseigne que, conformément àla loi juive, « Pikouach nefesh dokheh Shabbat », on peut violer les lois duShabbat si c’est pour sauver des vies.

Mais pour Dan Marans, directeur de l’institut Zomet, qui allie technologiemoderne et Torah pour magnifier l’expérience de Shabbat, la loi est souvent malinterprétée. Certes, sauver des vies aura toujours la priorité sur le respectdu Shabbat, concède-t-il, mais on peut le faire sans violer le Shabbat. Cespossibilités existent, mais les gens omettent souvent de les explorer.

« Le Shabbat est quelque chose de très important », affirmet- il, « et c’estpour cette raison qu’il faut tout faire pour éviter de le désacraliser chaquefois que c’est possible », même dans des situations où la vie est en danger.

C’est précisément dans ce but que, depuis 33 ans, une vingtaine d’ingénieurs etde techniciens hautement qualifiés travaillent aux côtés de rabbins au sein del’institut Zomet à la mise au point de produits technologiques à utiliser dansles secteurs public et privé (par des médecins, du personnel de sécurité, desagriculteurs, des propriétaires de maisons et autres) afin d’accomplir destâches nécessaires sans violer le Shabbat.

Zomet est structurée comme une association à but non lucratif : elle dépend desubventions gouvernementales, de donations privées et du produit des ventesqu’elle réalise.

Le bâtiment flambant neuf de l’institut Zomet est un centre ultramoderne, ilcontient plus de 400 000 shekels d’équipement. Des groupes d’Israéliens et destouristes venus de l’étranger y sont accueillis à bras ouverts. La visite leurpermettra de voir les inventions high-tech et les modifications apportées auxobjets déjà existants en vue d’améliorer la vie le jour de Shabbat sansenfreindre la loi juive.

Utiliser l’électricité corporelle 

Habitant d’Efrat, Yoni Ben-David estingénieur en électricité chez Zomet depuis six ans. Envahi de fils électriqueset de composants électroniques, son bureau ressemble à un laboratoire.Ben-David travaille actuellement à la mise au point d’un système qui permettraaux infirmières des hôpitaux de communiquer avec leurs patients le Shabbat enutilisant l’électricité, mais d’une manière qui ne leur fera pas violer le joursaint.

Comme l’explique en détail une vidéo destinée aux visiteurs, trois raisonsprincipales justifient l’interdiction d’utiliser activement l’électricité leShabbat. Ce jour-là, la Torah – et les rabbins – interdit de débuter un feu, deconstruire et de créer. Or l’électricité peut impliquer la naissance d’un feu,la construction (d’un circuit électrique) et la création (quelque chose denouveau apparaît).

Qu’il s’agisse de claviers d’ordinateur spéciaux, de téléphones à touches pourmédecins, de baguettes à rayons X ou de détecteurs de métaux dont se sert lepersonnel de sécurité, ou encore de chaises roulantes ou de scootersélectriques destinés aux handicapés ou à des individus à mobilité réduite, lesproduits élaborés chez Zomet ont tous certains principes en commun.

« Sachant que notre corps lui-même génère de l’électricité », expliqueBen-David, « nous mettons au point des appareils dotés de capteurs qui entrenten fonction au moment où la quantité d’électricité varie, alors que riend’autre n’est créé. » Modifier la quantité d’électricité est acceptable,précise-t-il.

Ainsi, le clavier élaboré par Zomet permet aux médecins de dactylographierleurs rapports sans violer le Shabbat, parce que c’est leur corps qui ajoute del’électricité aux touches.

De cette façon, ils ne « construisent » pas, comme c’est le cas avec desclaviers classiques qui fonctionnent en ouvrant et en fermant sans cesse descircuits.

Les nombreuses démonstrations présentées aux visiteurs du centre illustrent ceconcept.

Par exemple, un vaporisateur destiné aux enfants souffrant d’asthme ou de croup: branché à une prise, il contient une boîte spéciale équipée de ce qu’onappelle un « interrupteur gamma ». Grâce à ce dernier, appuyer sur le bouton nefait qu’activer indirectement la machine, ce qui permet à l’enfant de recevoir leproduit nécessaire pour mieux respirer sans violer le Shabbat.

« Cachère pour Shabbat » 

Le centre présente une multitude de démonstrationsélectriques ou électroniques qui expliquent aux visiteurs tant la loi juive quela science dissimulées derrière le vaste éventail de technologies proposées,dont l’usage, à première vue, paraît seulement adapté aux jours de la semaine.

Pour quelqu’un qui se dit profane dans le domaine de l’électricité, Marans sedébrouille très bien. C’est lui qui nous guide à travers les différentes sallesoù sont décortiquées les différences clés entre l’utilisation « directe » del’électricité, interdite le Shabbat, et son utilisation « indirecte », quant àelle autorisée.

D’autres produits exposés peuvent être achetés sur place, comme la lampe pourShabbat, l’assiette chaude, la bouilloire, la pompe à eau pressurisée etbeaucoup d’autres innovations. Celles-ci découlent parfois de commandesspécifiques faites par des particuliers qui ont des besoins spécifiques, maisla plupart du temps, les idées de produits viennent des techniciens del’institut eux-mêmes.

Des entreprises demandent par ailleurs à Zomet de tester des produits finispour leur apposer le tampon « hechsher » (approuvé), équivalent à « cachèrepour Shabbat », avant de lancer la fabrication en masse et la mise sur lemarché.

Par exemple, raconte Ben-David, un fabricant de réfrigérateurs nous a faittester l’un de ses appareils. Autrefois, le seul problème qui se posait avecles réfrigérateurs était celui de la lampe intérieure, qui s’allumait lorsqu’onouvrait la porte.

Mais à présent, explique Marans, « il y a un ordinateur qui travaille dansl’ombre dans n’importe quel appareil ménager », c’est pourquoi il est essentielde trouver des solutions.

Mais attention, précise Marans : « Quand Zomet donne son approbation à unproduit spécifique et déclare celui-ci “cachère pour Shabbat”, cela ne signifiepas nécessairement que le grand public dans son ensemble peut l’utiliser. Lescooter de Shabbat, par exemple, n’est pas destiné à tout le monde, maisseulement aux personnes qui ont des difficultés à se déplacer et qui en ontdonc vraiment besoin.

Parce qu’autrefois, le Shabbat était loin de représenter un jour deréjouissances pour les personnes à mobilité réduite, qui devaient resterassises dans un lieu sans rien faire ou se retrouvaient coincées dans leur littoute la journée.

Tromper Dieu ? « Mais n’êtes-vous pas en train de tromper Dieu, avec tous cessystèmes que vous élaborez chez Zomet ? » Telle est la question que Maransentend régulièrement.

La réponse qu’il offre est très philosophique : « Soit vous croyez que Dieu acréé le monde, qu’Il savait qu’un jour, cette technologie existerait et qu’Il alaissé des failles qui permettent de l’appliquer, soit vous dites que Dieu n’aaucun pouvoir et que, dans ce cas, il est facile de L’avoir.

Mais généralement, ceux qui vous accusent de chercher à tromper Dieu sont desgens qui ont des problèmes avec leur foi, des gens qui pensent qu’il estpossible de tromper Dieu. » Les produits de Zomet ne sont pas vendus sur leseul marché israélien. La clientèle se répartit dans le monde entier.L’entreprise a même tenu un stand dans le centre communautaire juif de 52 000m2 à Dniepropetrovsk, en Ukraine. Un centre que Zomet avait d’ailleurscontribué à construire, de l’installation d’un ascenseur de Shabbat auchauffe-eau, en passant par les pompes à eau et les cuisines, où l’entreprises’est assurée que tout pouvait être opérationnel et utilisable pour lesactivités du Shabbat.

Mais ce qui motive Marans plus que tout le reste, c’est l’idée qu’un jour,Israël sera un pays où, « pour des raisons à la fois sionistes et sécuritaires,tout pourra être effectué ici pour les juifs et par des juifs ».

« S’en remettre à un “goy de Shabbat” (un non-juif chargé d’accomplir lestâches que les juifs n’ont pas l’autorisation de faire le Shabbat) »,ajoute-t-il en souriant, « est un concept de diaspora. » Pour lui, ce n’est pasune coïncidence si l’entreprise Zomet est implantée dans le Goush Etzion. Toutcomme les pionniers d’antan, qui ont créé ce « bloc » dans les années 1940, ettout comme leurs descendants, qui y sont revenus après la guerre des Six Jours,Zomet se trouve à l’avant-poste, même si c’est, cette fois, dans le domaine dela loi juive et de la technologie. « Chez Zomet », conclut-il, « nous prenonsla Halakha [loi juive] et nous la plongeons dans la vie juive moderne. »