Des robots et des hommes

La guerre de demain nécessitera de moins en moins de pilotes. Israël se situe à la pointe du progrès.

P13 JFR 370 (photo credit: Assaf Shilo/Israel Sun)
P13 JFR 370
(photo credit: Assaf Shilo/Israel Sun)
Quinzeminutes : c’est le temps qu’il faut aux hommes du lieutenant AssafMazursky pour ouvrir leur sac à dos, assembler leur drone volant (UAV),procéder aux tests préalables et lancer l’appareil relié à un câble élastiquedans le ciel du Néguev. Le petit oiseau déploie ses ailes et gagne del’altitude. Quelques secondes plus tard, des images de haute résolutionapparaissent sur l’écran de la station mobile au sol.

Ces hommesappartiennent à l’unité Sky Rider du corps d’artillerie de Tsahal et leur outils’appelle le Skylark (alouette). C’est un drone tactique de faible portée conçupar Elbit Systems pour la reconnaissance, la détermination de cibles, lasurveillance et le renseignement en temps réel (ISTAR) à l’usage d’unbataillon. « Il permet un combat bien plus efficace », explique lelieutenant Mazursky, 22 ans. « C’est un multiplicateur de forces quiconfère une nouvelle dimension aux opérations de Tsahal. Une aide considérablepour le bataillon. »

Pourquoi etcomment le corps d’artillerie en est-il venu à espionner le ciel pour lesforces au sol de Tsahal ? Tout a commencé alors que l’unité Sky Rideraccompagnait le Zik, unité d’élite dans le corps d’armée en charge de l’Hermès450, drone de taille moyenne spécialisé dans les missions d’endurance et quipeut être armé de missiles.

Le baptême du feudu Skylark s’est fait en 2006, pendant la seconde guerre du Liban, mais, àl’époque, ce nouveau petit drone n’a joué qu’un rôle marginal, assurantquelques missions de reconnaissance à courte portée en soutien aux troupes ausol. 3 ans plus tard, avec l’opération Plomb fondu, à Gaza, le Skylark vagagner ses lettres de noblesse : il apporte des renseignements vitaux etpermet de renforcer la coopération entre les bataillons. « L’armée a vuque nous apportions quelque chose de vraiment important », se souvient lelieutenant Mazursky. « Nous avons procédé à d’innombrables opérations decollecte de renseignements et de détermination de cibles. C’étaitinsensé ! »

C’est larencontre surprise entre l’infanterie israélienne et les camps fortifiés duHezbollah, dissimulés dans de prétendues réserves naturelles, qui, en 2006, aaccéléré le méticuleux processus de transformation de Sky Rider en unitéindépendante. 34 jours de campagne au cours desquels Tsahal mène une étudeapprofondie mettent en lumière la nécessité de donner aux commandants debataillons et de compagnies un accès immédiat aux images rapportées par leurpropre « alouette » et d’éliminer ainsi leur dépendance vis-à-vis desescadrons de drones.

Avec ses5,5 kg et ses 2 mètres d’envergure, le Skylark a l’air d’un jouet. Ila déjà volé des milliers d’heures au profit des armées de l’OTAN en Irak et enAfghanistan. Pour l’usage auquel on le destine, il semble être l’outil idéal,avec une vitesse maximale de 65 km/h, une portée de 10 à 15 km. Unefois lancé, il vole de façon totalement autonome. Sa caméra électro-optique depointe filme de jour comme de nuit, grâce à ses rayons thermiques infrarouges.Il suffit à l’opérateur de pointer la caméra sur la cible désignée et le dronesuit.

« En toutlieu et à tout moment »

Le Jerusalem Posta rencontré le lieutenant Mazursky et ses hommes alors qu’ils testaient leSkylark Block 10, dernière version de ce qu’Elbit Systems proclame être ledrone ultime génération qui ne craint pas l’imprévu.

En cas de guerretotale, les soldats du Sky Rider pourraient rejoindre n’importe quel bataillonde Tsahal et lui fournir des renseignements instantanés sur les troupesennemies et les concentrations de blindés. Toutefois, c’est surtout dans lesaffrontements de faible intensité auxquels Israël doit faire face que lescapacités de ces drones sont jugées inestimables. Au Liban ou à Gaza, parexemple, ils sont capables de repérer de petites escadrilles antitank ou desbases de lancement de roquettes, et même des snipers et des hommes en train deplacer des charges explosives. Ils guident ensuite l’artillerie ou leshélicoptères d’assaut vers ces cibles. Un moteur électrique quasimentsilencieux fait par ailleurs du Skylark un outil idéal dans les missionsantiterroristes menées par les forces spéciales.

« Nousformons tous les bataillons : l’infanterie, les tankistes, l’artillerie,ainsi que les forces spéciales, et nous pouvons nous joindre à n’importe quelleunité, en tout lieu et à tout moment, en cas d’imprévu », affirme lelieutenant Mazursky. « Coopération et adaptabilité sont les mots-clés denotre profession. Nous adaptons notre manière de faire aux tactiques de l’unitéqui nous accueille. Nous collectons les renseignements au stade de la mise enplace, accompagnons les hommes durant l’attaque, calibrons l’intensité des tirsd’artillerie et repérons les cibles des tirs d’appui. »

Etd’ajouter : « Comme tous les autres robots utilisés par Tsahal, leSkylark vise à épargner des vies humaines. L’armée a compris que la robotiqueest l’avenir et que ce sera elle qui remportera la prochaine guerre. »

Les robots, ousystèmes sans pilote, transforment peu à peu la nature de la guerre. Ilsaccomplissent les missions sans intérêt, sales ou dangereuses, commel’identification et le désarmement d’engins explosifs au sol (que l’on appelleIED, ou bombes de fabrication artisanale), évitant aux soldats de risquer leurvie.

Une aideprécieuse pour l’unité d’élite SAMUR (acronyme hébraïque pour « cachesd’armes et tunnels », mot qui signifie également « fouine »).Spécialisée dans l’ingénierie de combat, cette unité a été créée en 2004 pourfaire face aux difficultés posées dans la bande de Gaza par les tunnels etcaches d’armes souterraines des miliciens. Ses hommes, associés à une poignéed’unités triées sur le volet, ont à leur disposition une famille de i-Robotsvenus de Boston : les PackBots et les Talons de chez Foster-Miller, robotsmultifonctions à chenilles équipés de caméras, de pointeurs laser et d’autrescapteurs. Ces appareils sont envoyés en éclaireurs pour explorer bunkers,immeubles et terrains vagues avant l’arrivée des soldats et, si nécessaire,pour détruire des engins suspects.

« Il n’estpas rare que les engins repérés explosent sur le robot », explique lecapitaine Ofek, spécialisé en EOD (Explosive Ordnance Disposal, équivalent du« Nedex » français : neutralisation, désamorçage et éliminationd’engins explosifs) dans le SAMUR. Le PackBot est contrôlé à distance par unsoldat posté en lieu sûr, au moyen d’un écran vidéo. Il a été très utilisé enIrak et l’armée américaine continue d’en déployer une grande quantité enAfghanistan. Il est si robuste qu’il peut survivre à de multiples explosions etcoups de feu avant d’être rendu hors d’usage.

Mais d’autresrobots que le PackBot contribuent à réduire le nombre de victimes en zoneurbaine. Ainsi, Tsahal emploie régulièrement le EyeDrive, mis au point parl’entreprise israélienne ODF Optronics, pour l’inspection de bâtiments où lessoldats devaient autrefois entrer eux-mêmes au péril de leur vie. Aujourd’hui,ils envoient ce petit robot de 2,5 kg, qui peut aisément passer pour unjouet d’enfant. Durant l’opération Plomb fondu, des dizaines d’EyeDrives ontété déployés à Gaza. Equipés de 5 caméras fournissant une vue panoramique dulieu exploré, ces soldats robots passent de pièce en pièce, repèrent les câblessuspects ou les hommes armés postés dans l’ombre. Ainsi, les soldats saventexactement ce qui les attend lorsqu’ils entrent à leur tour.

Que ce soit dansles airs, sur mer ou sur terre, le nombre de robots militaires ne cesse des’accroître. Ces appareils font désormais partie intégrante des opérationsquotidiennes dans tous les points chauds de la planète. Un soldat américain sur50 est un robot.

Le terrestre dansles pas de l’aérien

IAI, l’entrepriseisraélienne de construction aéronautique, a grandement contribué à faire dupays une véritable ruche en matière de drones aériens. Elle chercheactuellement à se diversifier avec ses drones terrestres (UGV), qui en sontencore à leurs balbutiements, mais qui, selon les observateurs, ont un belavenir devant eux. « Avec les UGV », affirme Isabelle Okashi,responsable de la robotique militaire au département « Lahav » deIAI, « nous en sommes à la phase où en étaient les drones aériens il y a20 ans ». Elle ajoute que ce secteur de l’entreprise affiche un chiffre deventes annuel de 450 à 500 millions de dollars sur le marchémondial : une goutte d’eau, comparé aux revenus que génèrent les dronesaériens.

Cette incursiond’IAI dans le domaine des drones terrestres a débuté il y a 8 ans, avec leGuardium, véhicule tout-terrain autonome. Entré en service pour Tsahal en 2008,le Guardium effectue, depuis, des patrouilles le long de la frontière avecGaza. Mis au point par G-NIUS, fruit des efforts conjoint de IAI et Elbit, ilest équipé de radars et de capteurs capables de repérer des miliciens dans uneville, d’essuyer des tirs, puis de diriger une contre-offensive en transmettantles informations récoltées.

Ensuite, estvenue la mule Rex, un robot de logistique conçu pour suivre les soldats demanière autonome avec, à son bord, 250 kg d’armements et deravitaillement, un bloc de surveillance et même un blessé attaché à unecivière. Son acquisition est actuellement envisagée par des clients étrangers.

Enfin, le derniergadget haute technologie d’IAI est le Sahar, un tracteur tout-terrain piloté àdistance et conçu pour déceler les bombes artisanales. Actuellement en coursd’élaboration conjointe par l’Américain QinetiQ et le MAFAT, du ministère de laDéfense israélien, il devrait bientôt être livré au corps des ingénieurs deTsahal. « Le Sahar », soupire Isabelle Okashi, « aurait puempêcher la mort de Roy Alphi, ce soldat de 19 ans tué le 21 mai dernierdans le Golan pendant des exercices d’entraînement au déminage. »

Pour elle,l’esprit conservateur est le principal obstacle à la révolution quereprésentent les drones terrestres. Les militaires rechignent en effet àmodifier leurs techniques et leurs tactiques de terrain pour en élaborer denouvelles qui incluraient les robots. Cette « perte de contrôlepartielle », difficile à accepter sur le plan psychologique, associée auxinvestissements considérables que cela représente, entravent les efforts decommercialisation du produit.

« Nousrencontrons beaucoup de scepticisme. Il n’est pas évident d’acheter un systèmeentièrement nouveau », explique Okashi, qui a immigré de France à l’âge de

18 ans et possèdeun doctorat de physique de l’université de Tel-Aviv. « Pour comprendrequ’il a besoin de ce robot, le militaire doit d’abord comprendre ce qu’il vapouvoir faire avec. Il doit l’expérimenter, s’y habituer et réfléchir à lafaçon dont cela va modifier ses tactiques. »

Les dronesterrestres posent aux ingénieurs des problèmes techniques bien plus ardus queles drones aériens, surtout en raison de la nécessité de naviguer à l’aveuglesur des terrains imprévisibles. Pour surmonter cette difficulté, IAI a adaptéau Sahar un micro-aéroglisseur qui fonctionne comme une station de relais etaccompagne le véhicule tout au long de son itinéraire, pour le cas oùl’opérateur le perdrait de vue.

Remplacer leshumains ?

A des milliers dekilomètres des côtes d’Israël, une organisation très confidentielle est entrain de transformer la science-fiction en réalité. L’Agence américaine desprojets de recherche militaire (DARPA) travaille actuellement sur des robotshumanoïdes autonomes dotés d’une intelligence artificielle qui leur permet deréfléchir et de trouver des solutions sans aide humaine. De quoi alimenter laparanoïa des conspirationnistes qui annoncent une apocalypse au terme delaquelle les robots gouverneront l’humanité. Dans le débat international surles limites que l’homme doit imposer à l’autonomie des machines, les projets deTsahal en matière de robots terrestres paraissent bien modestes.

Lelieutenant-colonel Leon Altarac, directeur du département des systèmesrobotisés du Technological Directorate, développe ainsi la prochaine générationde projets : des drones terrestres autonomes Guardium dotés de nouvellescapacités tout-terrain, capables de dresser une cartographie des tunnels qu’ilsempruntent.

« Nous necherchons pas à modifier de façon significative les doctrines de combatactuelles, mais plutôt à y apporter de nouveaux instruments qui pourraient y êtreintégrés, moyennant quelques transformations mineures », explique Altarac.« Il est très difficile, quand on travaille dans un certain domaine,d’accepter l’idée qu’une machine va tout à coup accomplir des tâches réaliséesjusque-là par des êtres humains, et de faire confiance à cette machine pourmener à bien ces missions. »

A quoiressembleront les robots terrestres de Tsahal dans les décennies à venir, etque feront-ils ? « C’est très difficile à savoir », répondl’officier. « Malgré les cerveaux israéliens, malgré l’énergie du Mafat etdes industries locales, les Américains continuent d’imposer leurs diktats,puisque ce sont eux qui disposent des vastes ressources indispensables dans cedomaine. Or, ils s’orientent actuellement vers une phase différente : lacréation d’humanoïdes qui, aussi irréaliste que cela paraisse, auront leurplace parmi nous dans quelques décennies à peine, j’en suis sûr ».

Ophir Shoham,directeur du Mafat, s’est vu attribuer un budget annuel de 210 millions dedollars pour la mise au point de drones militaires. Dans une interview qu’il aaccordée au Jane’s International Defence Review en juillet dernier, il expliqueque les efforts se concentrent sur le développement de systèmes aptes àfonctionner dans les situations les plus dangereuses. Il prédit qu’en 2020, desdrones terrestres seront déployés pour des missions spécifiques comme lacollecte de renseignements, la logistique, les patrouilles et les incursionsdans des territoires contestés.

Une révolution enmarche

Israël arriveactuellement en deuxième position derrière les Etats-Unis dans le développementde ces drones terrestres. Bien entendu, Isabelle Okashi refuse de révéler lesprochains produits en lice : de telles informations ne peuvent sortir deslaboratoires bien gardés de l’IAI. « Nous disposons d’un grouped’innovation très solide au Lahav », se contente-t-elle d’affirmer.« Nous avons récemment participé à une exposition de la Darpa, avec leMafat et certaines universités israéliennes, où nous avons franchi la phaseinitiale d’une compétition internationale concernant des humanoïdes. Cela nousa permis de constater que nous sommes très près du but en matière d’autonomiecomplète, dans laquelle l’humain n’intervient plus à aucun moment ; sur leplan opérationnel, en revanche, nous en sommes encore loin. Nous ne savonstoujours pas ce que nous pouvons faire de plus en matière de robotique. »

Pour elle, larévolution des robots terrestres est plus proche qu’on ne le croit.« Certains vous diront que c’est pour dans 20 ans », déclare-t-elle.« Moi, je pense que la percée arrivera bien avant, parce que je constatel’enthousiasme des chercheurs. Ce marché va sans aucun doute se développer et,dans moins de 10 ans, il représentera des milliards de dollars. Nous voulonsêtre au premier rang le jour où cela arrivera ! ».

Reste qu’enpassant un peu de temps au centre d’entraînement des forces terrestres deTze’elim avec les soldats du Sky Rider, on constate très vite que le jour oùles robots remplaceront entièrement les hommes sur le champ de bataille estencore loin.

Certes, leurssacs à dos contiennent un drone guidé par GPS, programmé pour revenir seul à labase si la communication est rompue et atterrissant sur un coussin d’air quis’ouvre automatiquement et se gonfle juste avant de toucher le sol… Mais lessoldats, eux, continuent d’être formés à toutes les disciplines d’infanterieclassiques : exercices de tir de précision, patrouilles tactiques, combatsde rue, camouflage et parachutage. Outre la maîtrise de la navigation aveccarte et boussole, chaque conscrit doit être apte à supporter une marche de50 km avec un chargement équivalant à la moitié de son poids.

Pour lelieutenant Mazursky, le succès passe immanquablement par un contact direct avecles combattants de terrain. Il a ainsi récemment emmené ses hommes sur une based’entraînement au combat de rue où une unité était sur le point d’achever saformation de 12 mois. « Tout à coup, les soldats que nous avons rencontrésont compris qu’ils étaient dans l’ignorance la plus complète de ce qui sepassait devant eux. Nous leur avons expliqué à quel point il est important decomprendre où se trouve le bataillon », raconte-t-il. Avant de donner laclef du développement des robots terrestres : « Nous marchons, nous mangeons,nous nous vautrons dans le sable et la boue, nous suons et nous nous battonsavec le commandant du bataillon et ses hommes. C’est le seul moyen decomprendre de quoi ils ont vraiment besoin pendant les batailles. »