Et pourquoi pas une mini-région ?

Le Professeur Ouriel Halbreich propose une confédération qui regrouperait Israël, la Jordanie et la Palestine.

Aqaba port in Jordan (photo credit: REUTERS)
Aqaba port in Jordan
(photo credit: REUTERS)
Ouriel Halbreich est un professeur de psychiatriede réputation internationale. Il a consacré la plus grande partie de sacarrière à soigner la dépression.

Cette année, après avoir reçu la bourse Fullbright, il a décidé de passerquelque temps loin de son travail à l’université de l’Etat de New York àBuffalo, pour retourner à Jérusalem où il est né en 1943, et y poursuivre sarecherche sur la résilience et les troubles liés au stress. Parallèlement,après des dizaines d’années de réflexion et de coopération avec ses collèguesdes pays arabes, il voudrait mettre sur pied un projet qui, lui aussi, a traitau soin, mais dans un tout autre contexte puisqu’il s’attaque cette fois auconflit déchirant du Moyen-Orient.

« Dans mes contacts professionnels avec les Arabes et les Israéliens, les deuxmettent souvent l’accent sur ce qui les sépare plutôt que sur ce qui lesrapproche », explique Halbreich, « pourtant ils ont chacun des points positifsqu’ils peuvent mettre en avant et c’est là que j’interviens ».

Les yeux brillants, il dévoile son plan : « L’idée de départ serait de créerune mini-région. Cette idée a déjà été testée à l’échelle, plus modeste, de lacoopération scientifique. Il s’agirait d’un projet commun entre Israël, laJordanie et l’Autorité palestinienne, que j’ai soumis aux Américains. Le pointde départ serait d’organiser une collaboration entre les ministères desAffaires sociales des ces trois entités. Ensuite, on mettrait en place un foruméconomique basé alors sur une coopération déjà existante. Puis, petit à petit,on aborderait les points plus épineux, comme les ressources naturelles etl’eau. Je ne propose pas “un processus de paix”, le sujet est trop sensible etle mot éculé. Mais si on commence à s’occuper des questions communes, unetransformation se produira, qui, finalement, mènera à la paix. » 

La psychiatriecomme base commune

 Halbreich résume son idée en un mot : « une mini-région ».
Cette confédération aurait pour modèle l’Union européenne.

Sa capitale serait Jérusalem, qui par ailleurs, resterait la capitaleindivisible d’Israël. La gestion administrative serait délocalisée en plusieursbureaux régionaux. Enfin, la liberté de culte et de mouvement y seraitgarantie.

Halbreich raconte que, tout au long de ces dernières années, il a développé desrelations proches avec ses confrères de pays musulmans (dont l’Iran, la Syrie,le Liban, l’Egypte et la Jordanie). Il préfère ne pas les nommer de crainte deles voir inquiétés. Ensemble, ils ont établi une organisation de 22 étatsappelée PEMRN (Réseau de recherche psychiatrique des pays méditerranéens del’Est) qu’Halbreich préside.

« PEMRN s’est créé à l’initiative d’un collègue libanais, Fouad Anton, dont jepeux aujourd’hui parler, parce qu’il est décédé. Il en était coordinateur.J’essaie maintenant de le faire revivre par le biais de l’université Al-Quds,et de le baser à Jérusalem-Est. Certes, je n’ai pas négocié d’accords de paixavec les Arabes, nous avons seulement parlé de coopération scientifique, eninsistant sur nos dénominateurs communs et nos intérêts partagés. Mais je pensequ’il s’agit d’un bon point de départ. » Halbreich a étudié la médecine et lapsychiatrie au centre médical Hadassah de l’université Hébraïque de Jérusalemet à l’université de Tel-Aviv. Il a été adjoint au médecin chef et psychiatreen chef de la marine israélienne. Il a donné des conférences dans lesmeilleures écoles médicales d’Israël, aux USA et en Italie.

Depuis 1988, il est professeur de psychiatrie, d’obstétrique et de gynécologieà l’université de l’Etat de New York à Buffalo. Là, il a fondé le centre ducycle de vie et le centre de recherche bio-comportementale. Halbreich a étéprésident de la Société internationale de neuro-psycho-endocronologie ainsi quede l’Association internationale pour la santé mentale des femmes. Il a reçu desprix prestigieux dont le prix Ben Gourion (1976), le prix Yaïr Gon (1978) leprix de la recherche nationale en soins (NRSA) (1980) et le prix du meilleurpsychiatre (2008).

« On peut apprendre beaucoup des chauffeurs de taxi… » 

Halbreich n’est pas trèsimpressionné par l’action des Etats-Unis au Moyen-Orient. Il pense qu’ilfaudrait « un changement de comportement, une plus grande sensibilitéculturelle, des interactions proactives plus respectueuses et plusencourageantes pour que la super-puissance puisse jouer un rôle plus productifdans la région ».

Pour appuyer son propos, il a nombre d’anecdotes : « Une fois, au cours d’uneréunion de collaboration avec des délégations d’universités jordanienne et américaine,un professeur de médecine jordanien m’a approché et m’a déclaré : “Professeur,vous n’êtes pas un vrai Américain.

D’abord, vous n’êtes pas stupide, et puis vous ne parlez pas comme DonaldDuck”.

Il n’avait pas l’intention de m’insulter mais ses paroles étaient blessantespour l’Américain que je suis. » Il a poursuivi : « Je ne suis pas choqué queles Arabes brûlent des ambassades et des consulats américains. Pour eux,l’image de l’“affreux Américain” est toujours vivace. Un jour, à Amman, un chauffeurde taxi m’a montré un énorme bâtiment fortifié en me disant : “Voici le châteaudu diable”. Il s’agissait de l’ambassade américaine, nous avons encore roulé etplus loin il a pointé du doigt un autre bâtiment, plus petit : “et voilà sonpetit comparse”, c’était l’ambassade israélienne. On peut apprendre beaucoupdes chauffeurs de taxi », conclut l’éminent psychiatre en souriant.

A propos du problème controversé des installations juives en Judée-Samarie,Halbreich réplique que les exigences palestiniennes sont irréalistes etimmorales. « Il est vrai que sur cette question, je suis partial. Mais, quandmême, les Palestiniens veulent faire de la Judée-Samarie, un état judenrein,sans Juifs. Cela est inacceptable d’un point de vue humanitaire. Il est inconcevabled’interdire aux Juifs de vivre à un endroit, simplement parce qu’ils sontjuifs. S’il y a un processus de paix qui se met en place, il n’y a aucuneraison que les Juifs ne puissent vivre dans un territoire qui serait l’Etatpalestinien. Cette mini-région, dont je parle, serait modelée à l’exemple del’Union européenne : des Israéliens, qui vivraient en Palestine, voteraientpour la Knesset, tandis que les Arabes israéliens vivraient et paieraient leursimpôts en Israël, mais auraient le choix de devenir des citoyens palestiniens.Cela réglerait beaucoup de problèmes en particulier celui du service militaire.Les citoyens palestiniens ne seraient pas tenus de s’enrôler. En d’autrestermes, ils respecteraient l’hymne national, mais n’auraient pas à le chanter.» 

Une anomalie internationale

Halbreich croit également que sa propositionrésoudra deux autres questions clés : la demande de reconnaissance israélienneen tant qu’Etat juif et celle palestinienne du droit de retour des réfugiés.

« Israël est un Etat pour tous ces citoyens », insiste-t-il.

« L’Etat se définit comme juif, de la même façon que certains pays arabes sedéfinissent comme musulmans. Si Israël fait partie d’une confédération, lesPalestiniens pourront tout à fait y vivre. » Halbreich se souvient d’uneremarque faite par un Palestinien : « Si Abou Mazen (le chef de l’Autoritépalestinienne Mahmoud Abbas) veut retourner à Safed, qu’il y retourne : c’estson droit de retour. Mais que ses enfants, ses petits-enfants et sesarrière-petits-enfants soient reconnus comme réfugiés, et ce, ad vitamaeternam, est une absurdité, même aux yeux des Nations unies. Il s’agit d’uneanomalie internationale qui existe toujours à cause d’intérêts politiques et del’inertie bureaucratique. » Et Halbreich de conclure : « Israël peut accepterle principe du retour des réfugiés, de toute façon, combien de réfugiés âgés deplus de 70 ans voudront vraiment exercer ce droit ? Très peu, la plupartdevraient plutôt être encouragés à s’attacher au lieu où ils habitentmaintenant. » Halbreich s’intéresse aussi au Moyen-Orient dans son ensemble : «A mon avis, le prochain conflit aura lieu au Kurdistan. Les Kurdes se sententtrès indépendants ; ils possèdent beaucoup de pétrole et s’opposent à laTurquie comme à l’Iran. J’imagine qu’un jour où l’autre, cela va exploser. » Lasolution d’Halbreich est, selon lui, valable aussi pour le Moyen-Orient dansson entier. A long terme, il voit une « minirégion » qui s’étendrait pourinclure d’autres entités comme les Kurdes, les Chrétiens au Liban ou lesSunnites en Irak.