Il ne dort ni ne sommeille, le Gardien d’Israël

A l’occasion du 40e anniversaire de la guerre de Kippour, rappel d’une tragédie qui restera à jamais gravée dans les pages les plus sombres de notre histoire.

P10 JFR 370 (photo credit: Reuters)
P10 JFR 370
(photo credit: Reuters)
A la veille deYom Kippour, en 1973, les plus hautes sphères du pouvoir en Israël se sontcomplètement coupées de la réalité. L’idée même d’une attaque arabe ce jour-làest perçue comme un affront à la divinité de la doctrine militaire deJérusalem, qui postule que ni l’Egypte ni la Syrie ne sont capables de livrerune guerre totale. Et tout comme les acteurs qui, lors des répétitionsgénérales, rassurent leurs producteurs inquiets avec des « Ne vous inquiétezpas, tout se passera bien le soir de la première », ainsi les plus hauts gradésd’Israël rassurent-ils le Premier ministre Golda Meir, la sommant de ne pass’alarmer puisque l’armée israélienne est prête à faire face à toute urgence.
Mais Tsahal est prise au dépourvu. Les lignes clairsemées au nord et au sudtombent, chancelantes et sanguinolentes, sous les coups d’une attaque surprisecombinée égypto-syrienne, qui écrase et fait sauter les défenses de l’armée,coincée entre deux feux.
Un plan astucieux, soigneusement préparé et d’une redoutable efficacité, qui,sous couvert de manœuvres d’entraînement militaire a su tromper l’œil pourtantavisé des soldats israéliens, permet aux Egyptiens et aux Syriens de remporterles grandes victoires des tout premiers jours.
Le long du canal de Suez, 450 soldats israéliens armés de 50 piècesd’artillerie tentent vainement d’empêcher les 100 000 soldats égyptiens detraverser la voie d’eau, couverts par le feu nourri de 2 000 piècesd’artillerie, et sous la protection d’un des plus vastes parapluies de missilessol-air antiaériens jamais déployé. En quelques jours, deux armées égyptiennesau grand complet occupent toute la rive orientale du canal de Suez tenue parIsraël.
Pendant ce temps, à l’autre bout du pays, sur le plateau du Golan, 1 400 charssyriens se jettent sur les maigres 160 tanks d’Israël. Les défenseursisraéliens combattent férocement, à bout portant, titubant, rugissant ettombant dans un chaos disparate et disproportionné de chars et de véhiculesblindés, d’obusiers, et autres accessoires mortels, qui s’achève dans un bainde sang après d’opiniâtres affrontements, dont Tsahal sort exsangue.
Qui va vivre et qui va mourir
Imaginez la stupeur des foules en prière en ceShabbat de tous les Shabbat, qui entendent avec horreur le hurlement soudaindes sirènes de raid aérien déchirer le ciel. Les rabbins qui annoncent, du hautde leur pupitre, à leur congrégation enveloppée dans ses châles de prière, derejoindre de suite leurs unités de réserve. Les véhicules militaires quiviolent le silence de ce jour sacré, filant le long des rues normalement videspour des réunions d’extrême urgence. Les radios qui claironnent des noms decode de mobilisation immédiate. Et les chantres dont la voix se brise enchantant la prière liturgique Ounetane Tokef – « Qui va vivre et qui va mourir».
Le ministre de la Défense Moshé Dayan, l’homme qui soi-disant incarne le défiintrépide de l’Etat juif, prédit sombrement que la guerre sera de longue durée.A moins que les stocks de l’armée israélienne ne soient rapidementréapprovisionnés, avertit-il, la nation sera laissée sans moyens de défense –une perspective apocalyptique qui laisse Golda Meir le souffle coupé. C’estcomme si David avait visé avec sa fronde et manqué sa cible. La pensée dusuicide lui traverse l’esprit.
Après avoir enfin retrouvé son sang-froid, elle lance à Moshé Dayan, de sa voixà l’accent de Milwaukee, cette fameuse phrase : « Moshé, d’une façon ou d’uneautre je vais te trouver des armes. A toi de nous apporter la victoire, à moide t’en donner les moyens. » Sur ce, elle téléphone à Simha Dinitz,l’ambassadeur d’Israël à Washington, et le charge de transmettre au secrétaired’Etat américain Henry Kissinger qu’il fasse savoir au président américainRichard Nixon ce qu’ils savent déjà : que les énormes transports militaires soviétiquesont reconstitué les arsenaux syrien et égyptien. Qu’Israël recherchefiévreusement des transporteurs étrangers pour acheminer du matériel à Tsahal,mais que tous ont jusqu’à présent refusé. Que les Français et les Britanniquesont effectivement imposé un embargo sur les armes. Qu’Israël perd ses avionsface aux missiles sol-air soviétiques à un rythme intolérable. Et enfin que lesvictimes s’accumulent de façon épouvantable.
Le pont de Nixon
Kissinger et Nixon savent parfaitement quelle direction prennentles combats sur le terrain. Ils sont pleinement conscients du fait que, à moinsd’être enrayés, ils peuvent entraîner les Etats-Unis dans une confrontationpérilleuse avec l’Union soviétique, avec de terribles conséquences difficiles àenvisager.
Ainsi, au neuvième jour de la guerre, le 14 octobre, le président Nixontéléphone-t-il au secrétaire d’Etat du fond de sa retraite de Key Biscayne, enFloride, où il s’est réfugié pour échapper aux pressions sans cesse croissantesde la Justice et du Congrès, suite à son implication dans le scandale duWatergate. Les experts affirment qu’à cette époque, Nixon boit beaucoup et aperdu le sommeil, agité par la crainte d’une éventuelle destitution. Pourtant,bien qu’il s’exprime d’une voix pâteuse avec l’esprit brumeux, il estsuffisamment attentif à ce qui se trame dans le brasier du Moyen-Orient poursavoir ce qu’il veut faire.
Avec Kissinger comme mandataire, il veut monter un important pont aérien pourfaire pendant au pont aérien soviétique. Il veut que les Soviétiques sachentqu’il ne mettra fin à ces transports d’armes que s’ils cessent eux aussi lesleurs. Il souhaite donner à Israël les moyens de gagner la guerre, mais ne veutpas que les Arabes sortent complètement perdants. Et il veut que la guerre s’achèvede façon à humilier l’Union soviétique et permettre à Washington d’en récolterles fruits politiques. Et c’est exactement ce qui s’est passé.
Ça va Golda ! Ça suffit !
Rééquipée et redynamisée, Tsahal passe à l’offensive.Ce qui avait commencé trois semaines plus tôt par une cuisante retraite sesolde par les supplications des Egyptiens et des Syriens qui réclament uncessez-le-feu, et par l’humiliation de leur protecteur et bailleur, l’Unionsoviétique.
Les forces israéliennes arrivent à seulement 40 kilomètres des portes de Damas,se frayent un chemin le long de la route du Caire, écrasent deux arméeségyptiennes, en encerclent une troisième, et sont sur le point de frapper lecoup de grâce lorsque le président et le secrétaire d’Etat américains mettentla pression sur le Premier ministre israélien, en lui disant en substance : «Ça va, Golda ! Bon travail ! Ça suffit ! Arrête ! C’est fini ! » Et cela setermine effectivement ainsi : Israël remporte la victoire, mais les Arabes nesont pas vaincus. La puissance militaire résiduelle de l’Egypte – la Troisièmearmée – est sauvée de l’anéantissement total et l’armée israélienne se voitprivée d’une victoire décisive. Ce qui permet au président égyptien Anouarel-Sadate de déclarer à son peuple qu’il a lavé la honte de la guerre des SixJours de 1967.
Kissinger peut maintenant se rendre dans la région pour peaufiner les modalitésde l’issue de la guerre. Les concessions israéliennes vont lui servir demonnaie d’échange pour convaincre Sadate que Washington – et non Moscou – estdésormais l’arbitre de la situation au Moyen-Orient, et que cela vaut la peined’être ami avec l’Amérique.
Golda Meir n’en fait pas mystère quand elle déclare, en toute franchise, à soncabinet : « Appelons un chat un chat. Noir, c’est noir, et blanc, c’est blanc.Il n’y a qu’un seul pays vers lequel nous pouvons nous tourner, et parfois nousdevons lui céder. Mais c’est le seul véritable ami que nous ayons, et c’est unami très puissant. Il n’y a rien là de honteux quand un petit pays comme lenôtre, dans une telle situation, doit céder aux Etats-Unis. Et quand nousacceptons, n’allons pas, pour l’amour du ciel, prétendre qu’il en estautrement, et que noir, c’est blanc. »
Une vieille femme, grand chef de guerre
La guerre de Kippour a fait 2 688 victimes parmi les soldats israéliens. Aussi,quand les réservistes sont démobilisés et rentrent chez eux, leur colèreéclate. Une colère alimentée par cette fureur à nulle autre pareille que lesIsraéliens réservent à leurs héros tombés au champ d’honneur.
Pourquoi a-t-on laissé le pays se faire prendre par surprise ? Ils veulentsavoir. Les manifestations antigouvernementales se multiplient.
En avril 1974, suite aux constatations de l’incontournable commission d’enquête(la commission Agranat), Golda Meir autrefois indomptable, la femme même quiest l’incarnation épique de véritables légendes et de vérités légendaires, sevoit déchoir complètement aux yeux de la nation épuisée et endeuillée.
Pour avoir laissé l’armée israélienne sommeiller tandis que l’ennemi mobilisaitses troupes, elle et ses collègues ministres, ébranlés moralement, sontcontraints de démissionner.
Pour beaucoup, le nom de Golda Meir évoque le souvenir de la grand-mèreinvincible du peuple juif. A bien des égards, elle l’était. Cette vieillefemme, au visage ridé et aux yeux fatigués, qui ne connaissait rien auxaffaires militaires, s’est distinguée comme un grand chef de guerre lorsque leplus horrible des conflits est arrivé.
Et pourtant, au fil des ans, au moment où des milliers de familles endeuilléesse lèvent pour réciter le Kaddish, on se souvient que c’est sous son mandat quela guerre du Kippour nous est tombée dessus il y a 40 ans. C’est quelque choseque l’histoire n’oubliera jamais.
L’écrivain, diplomate à la retraite, est l’auteur des Premiers ministres (TobyPress), aujourd’hui un célèbre documentaire (Moriah Films).