Israël et le Moyen-Orient : la dernière guerre

Les conséquences de la guerre de Kippour paraissent moins écrasantes 40 ans après.

P19 JFR 370 (photo credit: Tsahal)
P19 JFR 370
(photo credit: Tsahal)
Tout a commencé sans crier gare, à 2 heures de l’après-midi. 10 000 obustirés par 2 000 canons d’artillerie se sont soudainement déversés sur les 436soldats israéliens des 16 avant-postes répartis le long du canal de Suez, commepour faire écho aux coups de tonnerre qui avaient jadis paralysé leurs ancêtresau pied du mont Sinaï. Au même moment, 8 000 fantassins égyptiens émergeaientde l’eau et 240 avions de guerre descendaient du ciel.
A la fin de la journée, près de la moitié de ces soldats israéliens étaientmorts, d’importantes troupes égyptiennes campaient dans le Sinaï et 1 400 tankssyriens avaient pris position sur les hauteurs du Golan. Et une réalitéévidente se dégageait de l’épais brouillard qui planait sur le champ de bataille: Israël était assommé.
40 ans plus tard, cette guerre, qui a coûté 2 522 vies humaines à Israël,traumatisé une génération et laissé une marque profonde dans la société, lapolitique, l’économie et la psyché de l’Etat juif, refuse de se laisseroublier.
Aujourd’hui, les combattants, désormais grands-pères, écrivent leurs mémoires,s’expriment spontanément en public et ressortent leurs journaux intimes del’époque, mais aussi des photographies, des enregistrements, ou même les raresfilms qu’ils ont pu prendre en super-8. Une quête collective destinée à leurpermettre de tourner enfin la page.
Quant aux autres citoyens d’Israël, qui observent en spectateurs le chemin déjàparcouru, ils peuvent s’autoriser à faire irruption dans ces thérapies degroupe improvisées, à poser une main compatissante sur l’épaule des vétérans, àles regarder les yeux dans les yeux et à leur murmurer la consolation lancéepar Jérémie à Rachel : « Il y a une compensation à tes efforts… » Sur le planstratégique, cette guerre figurera longtemps parmi les grandes surprises del’histoire militaire, aux côtés de Pearl Harbour et de l’opération Barbarossa.
Car Israël avait été pris au dépourvu. Il avait sous-estimé les intentions, lescapacités, l’armement et la motivation de ses ennemis. Pour ses dirigeants, leprésident égyptien Anouar el-Sadate n’était qu’un fanfaron ; les générauxn’avaient pas jugé bon de rappeler le moindre réserviste, les pilotes se sontfait humilier par les missiles intelligents guidés par radars et les tankistespar le missile Sagger anti-tank porté à l’épaule.
Et malgré tout, non seulement l’armée israélienne a remporté la victoire, maison peut considérer, 40 ans plus tard, qu’elle a tiré de cette guerre desbénéfices à long terme qui éclipsent les revers initiaux.
La der des ders ?
Tactiquement, la guerre s’est jouée sur deux fronts : dans leGolan, la septième brigade, dépassée en nombre, est parvenue à repousserl’assaut des blindés syriens et à ouvrir ainsi à Tsahal la voie vers Damas.Dans le Sinaï, la Troisième armée égyptienne s’est retrouvée encerclée etTsahal a franchi le canal de Suez, s’arrêtant à une heure de route du Caire àpeine. Pourtant, ce que l’on a appelé héroïsme et qui s’est révélé en effetdéterminant pour l’issue des combats allait en fait bien plus loin que cela.
Tout d’abord, le souvenir de cette victoire, survenue dans des conditions aussidifficiles, et des prises d’initiatives fructueuses à tous les niveaux de lahiérarchie, du fantassin au général, a contribué à promouvoir une culture del’inventivité qui profite à Israël dans une multitude d’autres domaines. Plussignificatif encore, la véritable Apocalypse qui a suivi des batailles deblindés qui comptent parmi les plus importantes de l’histoire a dissuadé lesennemis d’Israël de se hasarder à déclencher de nouvelles guerresconventionnelles.
Voir Israël remporter un conflit qui, du point de vue arabe, avait étédéclenché dans les conditions les plus favorables qui soient, a convaincu lesdirigeants arabes de renoncer à la guerre traditionnelle et d’opter pourdiverses alternatives : de la guérilla au terrorisme, en passant par lesaccords de paix. Si les Arabes ne se sont certes pas convertis au sionisme, ilsont abandonné l’option militaire traditionnelle et cela représente, pourIsraël, un bénéfice stratégique de taille, résultat direct de la guerre deKippour.
Du kibboutz aux implantations
Le capitaine Motti Ashkenazi se trouvait au nord,dans l’un des avant-postes qui avait subi le premier assaut syrien. Sa positionavait été attaquée sans relâche pendant toute la durée de la guerre. Il en estsorti indemne, mais dès la fin des combats, il s’est rendu à Jérusalem, s’estposté devant le bureau du Premier ministre Golda Meir et a exigé la démissiondu gouvernement.
Très vite, des milliers d’autres protestataires en proie à une immensedésillusion l’ont rejoint. Ainsi est née la première manifestation spontanéeefficace. L’année suivante, Golda Meir démissionnait et il était clair que lesrépercussions de ce Pearl Harbour de l’Etat juif ne se limitaient pas au seuldomaine militaire : elles touchaient aussi la politique, la société et l’étatd’esprit des Israéliens.
L’avenir politique ? On pouvait déjà s’en faire une petite idée en constatantque, pour la première fois, les militaires avaient préféré le Likoud auxTravaillistes aux élections de décembre 1973. Et, de fait, le scrutin suivantallait amener la première défaite du parti travailliste de l’histoire du pays,et la perte définitive de son hégémonie.
Ainsi l’establishment, composé jusque-là de socialistes laïcs, est peu à peudevenu traditionaliste et capitaliste. La génération des Israéliens nés enEurope qui avait dirigé Israël durant ses trente premières années d’existencedisparaissait et l’idéal pionnier cessait d’être le kibboutz libéral pourdevenir les implantations religieuses.
A l’automne 1973, tous les protagonistes de ces transformations en coursavaient conscience d’une crise profonde ; certains sentaient avec appréhensionqu’ils étaient en train de perdre leur mainmise sur la société israélienne,d’autres avaient hâte que cela arrive.
Progressivement, la guerre de Kippour en est venue à apparaître comme ledéclencheur d’un schisme phénoménal. Tel n’a pourtant pas été le cas.
Embellie économique et culturelle
Le domaine le plus visible dans lequel lepragmatisme et la résilience d’Israël prévalent est l’économie. A la fin de laguerre, Israël était pris à la gorge sur le plan financier. La conscience quel’on n’aurait pas gagné la guerre sans les expéditions d’armements opérées enurgence par l’Amérique, la dépendance à l’aide américaine qui en a découlé,l’inflation qui a débuté cette année-là et s’est vite révélée incontrôlable,ainsi que l’envie face aux richesses pétrolières des Arabes, qui jetaient une ombresur l’économie mondiale, tout cela a généré un pessimisme économique qui estvenu compléter l’atmosphère générale de cynisme et de désespoir.
Mais 40 ans plus tard, le shekel israélien figure parmi les monnaies fortes dumonde, le taux de croissance du pays est l’un des plus élevés de la planète, lechômage, l’inflation et les taux d’intérêt comptent parmi les plus bas et lesinnovations font l’admiration des investisseurs, qu’ils habitent Tokyo ou NewYork. Plus encore, depuis plus de 15 ans, Israël n’accepte plus l’aide civileaméricaine.
Tous ces accomplissements sont le fait d’Israéliens de tous bords et de toutesorigines, qui se rencontrent quotidiennement sur leurs lieux de travail etréalisent ensemble ce qu’une société trop divisée ne pourrait jamais accomplir.
Et l’on peut en dire autant de la culture israélienne qui, au cours des 40dernières années, a vu l’émergence – jusque-là inimaginable – d’écrivains et decinéastes religieux comme Haïm Sabato, rabbin et rosh yeshiva qui s’est vudécerner un prix littéraire pour un livre sur la guerre de Kippour.
En fait, le trafic culturel initié par la guerre s’est révélé à double sens.
Cette profonde perplexité, encore accrue par la mort de David Ben Gourion cinqsemaines après le cessez-le-feu, s’est exprimée à travers les chansonspopulaires composées à cette époque. Trois d’entre elles, restées célèbres,inspirent une mélancolie qui émeut, aujourd’hui encore, beaucoup d’Israéliens.
L’une d’elles a été écrite par Haïm Hefer, combattant de la guerred’Indépendance. Elle évoque un soldat qui parle à sa petite fille de la guerrede 1973 : « Au nom des pilotes qui se sont jetés dans des combats furieux, aunom des artilleurs qui formaient une ligne de feu le long du front, au nom detous les pères qui sont partis se battre et ne sont pas revenus, je te prometsque ce sera la dernière guerre ».
Réconciliés dans la prière
Dans la chanson Lou yehi, Naomi Shemer, l’auteure deYerushalaïm shel zahav, décrit : « Une voile blanche sur l’horizon, devant unlourd nuage noir… des bougies de fête qui brillent aux fenêtres à la nuittombante… Quel est ce bruit de guerre qui me parvient ? C’est le son du shofaret des tambourins… Si le messager se tient à la porte, que l’on mette dans sabouche des paroles bienveillantes… Que tout ce que nous implorons se réalise !» Le souffle de prière commun à ces deux chansons était dans l’air du temps, àtel point qu’il s’est propagé jusqu’au kibboutz Beit-Hashita, créé par desmarxistes et athées endurcis. Nichée dans la vallée de Jezriel, au nord du montGuilboa, où les personnages bibliques Saül et Jonathan sont morts au combat,cette communauté avait perdu 11 de ses fils dans la guerre. Le compositeur YaïrRosenblum y vivait quand il a écrit une musique pour Ounetaneh Tokef, la prièrequi dit qu’à Rosh Hashana, Dieu prévoit et qu’à Yom Kippour, il scelle leverdict de chaque individu : « Qui vivra et qui mourra, qui est à sa fin et quine l’est pas, qui par l’eau et qui par le feu, qui par l’épée et qui par lesbêtes sauvages, qui par la faim et qui par la soif… » Ce chant a réconcilié lesparangons sionistes du Nouveau Juif, ces combattants athées du kibboutz, avecle rabbin Amnon de Mayence, l’auteur de la prière et dernier Vieux Juif, unsage qui, selon la légende, s’est laissé tuer parce qu’il refusait de seconvertir.
C’est dans les moments les plus solennels des jours saints du judaïsme que cechant est entonné chaque année dans des milliers de synagogues en Israël. Ilest même interprété par des chantres ultraorthodoxes.
Petite leçon d’humilité
La guerre de Kippour a eu bien d’autres effets sur lasociété israélienne que les divisions politiques ; le plus décisif est sansdoute l’humilité. Après l’arrogance et les fanfaronnades qui avaient suivi laguerre des Six Jours, on a d’abord vu se manifester de la colère et del’acrimonie, puis ce qui est apparu un moment comme du désespoir a vite cédé laplace à une sorte d’apaisement et à de constructifs examens de conscience.Cette humilité est particulièrement manifeste là où l’on en a le plus besoin,c’est-à-dire dans les réflexions et les discours des généraux israéliens.
40 ans plus tard, il est donc clair que la société israélienne n’a pas étéappauvrie par la guerre de Kippour, mais qu’elle a au contraire rebondi avec vigueurpour poursuivre dare-dare son développement.
A Ben Gourion, qui s’en est allé à un moment où les traumatismes de la guerreétaient encore frais, l’on a envie de dire plusieurs choses : qu’aucune arméearabe ne s’est plus attaquée à Israël depuis 1973. Que deux traités de paix ontété conclus. Que la population a plus que doublé et l’économie plus quequadruplé. Qu’il y a plus de Juifs ici que dans tout autre pays du monde. Quele nombre de Juifs israéliens vient pour la première fois de dépasser le chiffretrès lourd de 6 millions. Que les Juifs d’Union soviétique sont venus et quel’Union soviétique a disparu. Que la société israélienne, certes variée etcomplexe, reste intacte au moment où partout ailleurs dans la région, lesguerres civiles font rage. Et que Ounetaneh Tokef, écrit dans l’Allemagnemédiévale et mis en musique au kibboutz Beit-Hashita, a résonné le mois dernierdans tous les coins du pays entre Métoula et Eilat.