Juif ou Australien, faut-il choisir ?

L’affaire du Prisonnier X soulève des soupçons de bi-patriotisme chez les Juifs australiens.

Ben Zygier 370 (photo credit: Screen shot ABC News)
Ben Zygier 370
(photo credit: Screen shot ABC News)
Sydney, Australie. Plus les détails sont tombéssur la vie et la mort mystérieuse du Prisonnier X – identifié par une émissiontélévisée australienne comme étant Ben Zygier – plus le mur de silence quientourait ses proches s’est fissuré.

Mardi 19 février, Israël a dévoilé une partie du rapport sur la mort de Zygier,confirmant qu’il s’est pendu avec un drap, dans la douche de sa cellule de laprison d’Ayalon à Ramle, le 15 décembre 2010. Le rapport, délivré par la jugeDaphna Blatman Kedrai, n’a ni infirmé ni confirmé les données qui révélaientque Zygier, un israélo-australien, était un agent du Mossad. Toutefois, 20pages sur les 28 que contenait initialement le rapport ont été censurées.

L’histoire énigmatique de Zygier a fait son irruption dans les médias du mondeentier, dominant les unes israéliennes et australiennes depuis la révélation deson suicide, la semaine dernière, dans l’émission de radiodiffusionaustralienne « Programme des correspondants à l’étranger ».

Pour les 110 000 juifs australiens, l’affaire a soulevé des soupçons de «double patriotisme », à leur encontre. « Tout le monde ne parle que de ça ici,tout le monde ! », note un ami de Zygier qui, comme nombre des personnesinterrogées sur le sujet, acceptera de s’exprimer sous couvert d’anonymat.

« Mais personne ne veut avoir affaire à la presse. La famille reste trèsfermée, les parents sont dévastés. L’annonce de sa mort a été un choc terrible.On nous avait dit qu’il travaillait pour le Mossad, et avait péri en pleineopération. » Les raisons de son emprisonnement restent floues. Pourquoiétait-il maintenu dans une cellule hautement sécurisée, construite à l’originepour l’incarcération du tueur d’Itzhak Rabin, Yigal Amir ? Pourquoi, de surcroît,ce père de famille de 34 ans, qui avait immigré en Israël avant de se marieravec une Israélienne, s’est donné la mort.

Endoctrinement ? 

Selon un ami, Zygier avait un compte Facebook sous le pseudoBen Alon, le nom de plume qu’il utilisait en Israël ; le compte a aujourd’huiété supprimé. Il aurait notamment eu en sa possession des passeports sous lesnoms de Ben Allen et Benjamin Burrows.

Début 2010, Zygier avait nié avec véhémence être un agent du Mossad lors deconversations répétées avec un journaliste australien.

Mardi, le bureau du Premier ministre a émis un communiqué pour taire lesrumeurs qui faisaient de Zygier une sorte d’agent double travaillant égalementpour les services de sécurité australiens. « Nous affirmons que M. Zygiern’avait aucun contact avec l’organisation des services de sécurité d’Australie», insiste le communiqué.

En Australie, le cas a lancé une interrogation générale : les Juifs sont-ilsfidèles à Israël au détriment de leur propre pays ? « A quel moment la loyauté enversIsraël est-elle synonyme de déloyauté envers l’Australie ? », questionne JosephWakim, fondateur du Conseil arabe australien, sur un site d’opinion politiqueen ligne. Wakim s’en prend particulièrement au programme Taglit-Birthright, quioffre des voyages gratuits en Israël pour les jeunes juifs de la diaspora, unesource selon lui, d’endoctrinement des citoyens australiens vers une identitéisraélienne.

Zygier était lui-même diplômé du mouvement de sioniste « Hashomer Hatzaïr »,avant de servir dans Tsahal.

Ben Saul, professeur de Droit international à l’université de Sydney a posté uncommentaire en ligne, mercredi 20 février : « Voici venu le temps où les Juifsne peuvent pas rester et Australiens et Israéliens. Il faut choisir son camp ».

Anthony Loewenstein, un juif résolument critique face à Israël, a accusé lesjuifs d’un double patriotisme via une émission radio, suggérant que les écolesjuives encourageaient les enfants à servir dans l’armée israélienne.
Une voie qui pourrait les mener au Mossad.

Le président de la Fédération sioniste d’Australie, Philip Chester, qualifie de« mal informées et espiègles » ces allégations sur le programme sioniste. Cesmouvements ne sont pas des camps de recrutement pour le Mossad.

« Contrairement aux affirmations de ces commentateurs, ils ont pour missiond’éduquer la jeunesse juive, l’informer de son héritage et sur l’Israëlaujourd’hui. Ils n’ont rien à voir avoir avec le recrutement dans les servicessecrets », explique Chester dans un communiqué.

Dans le Galus Australis, magazine juif en ligne, un citoyen à doublenationalité, Yaron Gottlieb a fait part de sa « fidélité totale » vis-à-vis desdeux pays. « Si nous, en tant que communauté juive, nous nous sentons mal àl’aise quand par exemple un Jordanien-australien se bat au profit dugouvernement jordanien, de la même manière on peut s’attendre à ce que notreengagement pour Israël soit source de critique », écrit-il.

Les Australiens ordinaires, « ne vont pas soupçonner chaque juif australien ets’interroger quant à leur patriotisme : quel pourcentage de juifs australienssacrifierait son passeport à la demande du gouvernement israélien ? » Pour sapart, la famille de Zygier a tenté de tasser toute forme de discussion sur lavie personnelle et professionnelle de l’agent.

Jamais revenu

Henry Greener, un ami de la famille, qui s’est exprimé à latélévision australienne deux jours après les révélations, a confié avoir étéréprimandé pour s’être exprimé en public.

Concernant la famille Zygier, il livre : « Ils étaient horrifiés que je puissepasser à l’antenne, que je puisse me passer de leur permission ».

Greener, qui tient une émission télévisée juive hebdomadaire, a des souvenirstrès chaleureux à l’égard de Zygier. « Je connaissais Ben depuis toujours,c’était un enfant génial, un homme bon. Il était emprisonné, mais personne nesait pourquoi. Je veux voir la Justice s’exprimer. Une “justice” en huis clos,ce n’est pas la vraie justice ».

Au moment de la mort de Zygier, son père, Geoffrey, était le directeur exécutifde la communauté juive de Melbourne.

Le président actuel de la communauté, John Searle, dit ne pas pouvoirs’exprimer sur l’affaire. « Je ne veux pas faire de commentaire car la familletraverse un grand bouleversement, empli d’angoisse et de chagrin », exprimeSearle, « je pense qu’on devrait les laisser en paix ».

Des amis à Melbourne racontent avoir vu Zygier vivant, en 2009, pour ladernière fois.

« Il nous a déclaré qu’il partait en visite en Israël pour deux semaines, etn’est jamais revenu, laissant son appartement en état », relate un ami trèsproche.

Un de ses amis, issu d’un autre mouvement de jeunesse sioniste, rapporte : « Jesuis absolument certain qu’il n’aurait jamais trahi Israël. C’était un sionistefier de l’être. Seuls lui et un autre ami de la même année ont vraiment faitleur Aliya, alors qu’une dizaine parlait de le faire sans passer aux actes.

Il ne trahirait jamais son pays. » Selon lui, les amis proches de Zygier sesentent très frustrés, « parce que s’ils avaient su qu’il était en prison, ilsse seraient battus pour l’en faire sortir ».

La mère de Zygier, Louise, qui s’emploie à rassembler des fonds au centre juifde l’université Monash de Melbourne, est toujours aussi bouleversée.

« Pauvre Louise, elle ne s’est pas remise de la mort de son fils. Cettehistoire a ravivé la douleur », raconte son amie et de conclure : « Les membresde la famille ne parleront pas publiquement, nous avons tous décidé qu’il n’yavait pas de déclaration car aucun dénouement heureux n’est possible.
Personne ne connaît toute la vérité, et il est peu probable qu’on la connaisseun jour. »