Kiryat Shmona, ville en souffrance

Pas d’incidents dans le nord depuis la fin de la seconde guerre du Liban, mais les habitants de Kiryat Shmona sont vigilants.

P12 JFR 370 (photo credit: Jini)
P12 JFR 370
(photo credit: Jini)
La frontière nordd’Israël est plutôt calme depuis sept ans, hormis des menaces toutes récentes.Durant cette période de relative accalmie où une poignée d’incidents seulementest survenue, la vie quotidienne s’est poursuivie sans interruption notoire.Les rivières coulent paisiblement et de nombreux visiteurs viennent à ladécouverte des sites touristiques de la région. Les agriculteurs travaillentleurs terres tranquillement, sachant que les frontières toutes proches sontsécurisées et seul le chant des oiseaux vient rompre le silence.
Les dommages causés par les roquettes Katioucha qui se sont abattues sur laGalilée pendant la seconde guerre du Liban ne sont plus visibles. Les maisonsont été rénovées et les routes élargies. En apparence, rien ne laisse croirequ’une guerre a eu lieu ici.
La nouvelle génération, qui a grandi à Kiryat Shmona ces sept dernières années,n’a pas directement fait l’expérience du conflit et n’a aucun souvenir du sonstrident des sirènes d’alarmes, ni du sifflement et des grondements desroquettes Katioucha. Et pourtant, des signaux indiquent, à chaque instant,qu’une dégradation subite de la situation pourrait se substituer à cetteatmosphère pastorale.
Bien que tous les regards soient tournés vers la Syrie voisine, le Liban restela principale préoccupation des résidents locaux. Le point de passage connucomme « The Good Fence », (la bonne frontière), que les travailleurs libanaistraversaient quotidiennement pour venir travailler en Israël, a été démanteléet remplacé par une enceinte fortifiée. L’atmosphère bucolique cache une autreréalité. D’un côté de cette enceinte, les soldats de Tsahal sécurisent lafrontière libanaise, et de l’autre, flottent les drapeaux du Hezbollah : mis enberne au terme de la dernière guerre, ils sont à nouveau hissés sous le nez desrésidents de Kiryat Shmona qui s’en inquiètent plus que quiconque, car au fildes années, ils ont particulièrement souffert des tirs de roquettes Katioucha.
Une population traumatisée
Une enquête,menée le mois dernier conjointement par le centre de ressources du Collègeacadémique de Tel Hai et le centre de recherche pour une intervention d’urgencede l’Université Ben Gourion, s’est penchée sur les réactions et le ressenti de400 habitants de Kiryat Shmona à propos de leur sécurité. Selon les révélationsde l’enquête, malgré l’absence de récents incidents aux abords de cettefrontière, plus de la moitié des personnes interrogées estiment, dans une largemesure, que leur vie, ainsi que celle de leurs familles et de leurs proches,est en danger. Les deux tiers ont même confié penser que l’Etat d’Israël toutentier était menacé de totale destruction.
Les résidents ont également été interrogés sur les récents développements dansla région. Plus de 40 % ont avoué avoir peur, 50 % ont déclaré être stressés,plus de 60 % se sont dits préoccupés et 30 % ont avoué être terrassés parl’angoisse. Mais malgré ces statistiques préoccupantes, 80 % des sondés se sontdits capables de récupérer et de revenir à une vie normale peu après uneattaque et estiment que la communauté dans son ensemble en a d’ailleurs laressource.
« Pour ma part, je n’ai pas l’impression que quelque chose a changé », noteItzik Marciano, un résident. « Je ressens la même chose que dans les années1990, c’est-à-dire un manque de sécurité. J’ai construit un abri blindé et jem’assure qu’il contient toujours suffisamment d’eau potable dedans pour le casoù un conflit éclaterait. On ne sait jamais quand quelque chose va se passer ».
Vivre avec la peur au ventre
Bien que lesrésidents des hauteurs du Golan aient pour la plupart été en mesure depoursuivre leurs activités quotidiennes en dépit de la proximité du conflitsyrien, les habitants de la Haute-Galilée, qui ont connu de nombreuses guerres,sont très préoccupés par la récente coopération entre le Hezbollah et leprésident syrien Bachar Assad. « Nous savons déjà ce que le chef du HezbollahHassan Nasrallah est capable de faire », déclare Marciano. « J’ai passé toutemon enfance dans des abris pour échapper aux roquettes Katioucha dans lesannées 1990. Et je vis toujours avec le sentiment qu’à tout moment, la guerrepourrait éclater, et qu’en une fraction de seconde notre vie apparemmentpaisible et notre sécurité pourraient être à nouveau compromises. Quand j’aientendu que des roquettes étaient tombées sur le plateau du Golan, j’aiimmédiatement couru à la municipalité pour obtenir la clé de l’abriantimissile. Je vis avec cette peur au ventre tous les jours ».
Le professeur Mooli Lahad, président du Collège académique Hai au centre deressources Tel, est un spécialiste renommé dans le domaine du trauma. Pendantdes années, il a eu à traiter des individus affectés par des événementstraumatisants tels que la guerre. Malgré sa vaste expérience, il ne s’attendaitpas aux résultats révélés par l’enquête et les a trouvés extrêmementpréoccupants. « J’ai été très surpris par les chiffres. J’espérais que notretravail, réalisé à Kiryat Shmona pendant de nombreuses années, aurait un effetplus durable. »
Pénurie de moyens
Le centred’accueil Hosen de Kiryat Shmona avait été créé sur les recommandations d’unecommission d’enquête. L’objectif : doter les fonctionnaires de la municipalitéet les résidents locaux d’outils pour gérer les situations d’urgence, ce qui aété fait au moyen de sessions de formation pour les citoyens et lesprofessionnels, ainsi que par la mise en place de plans d’interventiond’urgence.
« Le centre Hosen fonctionnait à merveille, » se souvient Nissim Malka, lemaire de Kiryat Shmona. « Sa simple existence a contribué à créer un sentimentde sécurité dans la ville. Il a aidé les services de sécurité à se préparer auxsituations d’urgence et offert aux résidents assistance psychologique etformations ». Son fonctionnement a coûté des dizaines de milliers de shekelspar an. Il a été financé par des contributions privées ainsi que desorganisations à but non lucratif, mais en 2009 il a dû fermer ses portes parmanque de financement. Un autre centre Hosen fonctionne encore à Nahariya, maisMalka affirme qu’il n’a plus les moyens de fournir des services aux habitantsde la ville.
« Cela fait un bon moment que les résidents n’ont plus fait d’exercices pourparer aux situations d’urgence », poursuit Lahad. Kiryat Shmona est unique,dit-il, car contrairement à d’autres communautés de Haute-Galilée, seshabitants ont souffert de situations traumatisantes au cours des 30 ans decombats qui ont fait de nombreuses victimes parmi les résidents la ville. « Cesderniers ont vécu sous le feu pendant de nombreuses années. Il est trèsdifficile de rester fort quand une communauté a enduré autant de frustrations.Je suis sûr que, si cette étude avait été faite dans une autre ville, commeRosh Pina, les résultats auraient été très différents. Kiryat Shmona a unehistoire unique en matière de traumatisme. Nous savons à quoi nous attendreavec le Hezbollah. Le fait que les combattants de la milice chiite aientrejoint Assad en Syrie a certainement eu un impact négatif qui renforcel’inquiétude des résidents », insiste le Professeur Mooli Lahad.
Pas comme dans le Golan
Lahad fait échoau sentiment largement répandu selon lequel les conséquences de la fermeture ducentre Hosen se seraient fait immédiatement ressentir. « Les gens ne sont passtupides. Nous n’avons pas peur de menaces imaginaires. Nous sommes inquietsparce que, malheureusement, nous avons beaucoup d’expérience en la matière. Leshabitants regardent les journaux télévisés. Mais ils voient aussi ce qui sepasse sur le terrain. La situation change en temps réel juste sous leurs yeux.Ils savent que s’ils entendent des détonations aux abords de la ville unsamedi, il ne s’agit pas d’un exercice. Ce type de comportement soulève denombreuses questions et les résidents sont conscients du moindre changement desituation et inquiets pour l’avenir. » Lahad explique comment ceux qui viventsur les hauteurs du Golan ont réussi à poursuivre leurs activités au jour lejour, en dépit des fluctuations sur le terrain. « Très peu de ceux qui habitentsur le plateau du Golan se souviennent de 1973 et de la guerre de Yom Kippour.Ils sont installés là depuis 40 ans, dans un calme relatif. Les résidents deKiryat Shmona, eux, ont connu une expérience complètement différente. En outre,les municipalités du Golan ont pris des mesures considérables pour que leurshabitants soient constamment en formation, en leur offrant des conférences, descours de perfectionnement et de coordination avec les équipes d’urgence.
« Les habitants ont davantage l’impression de maîtriser la situation quand ilssavent que leur communauté est préparée à toute éventualité et prête à faireface à une situation d’urgence à tout moment. Ils ont besoin de savoirexactement ce qu’ils sont censés faire quand ils entendent une sirène. »
Ne compter quesur soi-même
Il ressort malgrétout quelque chose de positif de cette enquête et une des statistiques estencourageante : certes, les résidents de Kiryat Shmona n’ont pas caché leursinquiétudes et leurs préoccupations réelles face à la situation, mais 80%d’entre eux estiment être capables de relever le défi.
« Kiryat Shmona a été fortifiée », explique Lahad, « mais les chambres blindéesdoivent être rénovées, le réapprovisionnement en fournitures doit être adaptéaux besoins et les formations poursuivies. Après la seconde guerre du Liban,les habitants ont perdu confiance dans le pays, leur gouvernement, l’armée etles municipalités locales. Voilà la situation telle qu’elle est aujourd’hui.L’état d’esprit général s’est légèrement amélioré récemment, cela s’explique enpartie par le calme qui a régné presque sans interruption depuis sept ans,ainsi que la force de dissuasion instituée depuis la guerre, qui obligeNasrallah à se terrer dans un bunker souterrain.
« Malheureusement, on n’a pas assez fait pour préparer le terrain et pour êtrecapables de faire face à la prochaine situation d’urgence. Les préparatifs ontcommencé, mais ce n’est pas suffisant. Le secteur arabe, par exemple, n’apresque aucune infrastructure de prête ». « Les officiels, à Jérusalem,oublient qu’au nord du pays, des Israéliens vivent au jour le jour comme dessoldats sur le champ de bataille, qui veillent sur la frontière israélienne »,déplore le chef du conseil municipal de Metoula, Herzl Boker. « Au lieu d’encouragerles Israéliens à venir s’installer au nord en leur offrant des subventions etd’encourager l’ouverture d’usines dans la région, comme ils avaient promis dele faire pendant la guerre, nous sommes obligés de faire seuls face à nosproblèmes, en ne comptant que sur nous-mêmes. »
Budgets coupés
Ces dernièresannées, un certain nombre de stations de villégiature et des promenades ont étéconstruites côté libanais de la frontière, et les maires israéliens ont observéces travaux avec inquiétude, et peut-être aussi avec un peu d’envie. « Alorsque le Liban se développe et construit des résidences de vacances qui donnentsur Metoula, tout le monde ici, côté israélien, traîne des pieds. Il y a eubeaucoup de discussions sur la protection de la périphérie, mais ces mots n’ontpas été suivis d’actes », déplore Herzl Boker.
« Nous avons le sentiment que, depuis la dernière guerre, l’Etat nous aoubliés. Par exemple, la localité de Metoula a été durement affectée par sonretrait de la liste des priorités nationales, car cela signifie qu’elle neperçoit plus de subventions de l’Etat pour des événements culturels et autresinstitutions, dont la ville a grandement profité par le passé, ni de boursespour étudiants. Pendant la guerre, les autorités avaient promis de nous verserdes fonds destinés à résoudre ces problèmes de sécurité. Mais c’est fini, nousn’obtenons rien. A tel point qu’aujourd’hui nos abris ne sont même plus auxnormes. L’Etat a oublié d’investir dans la ligne de front d’une prochaineguerre. »
Et Malkad’ajouter: « En 2008, une subvention de 2,5 millions de shekels a étésupprimée, pourtant destinée à entretenir les 534 abris de Kiryat Shmona. Avecpour conséquence d’en laisser le fardeau financier incomber à la municipalité,ce qui ne manquera pas de grever son budget. Il ne me reste plus qu’à faire descoupes budgétaires dans d’autres domaines, qui sont malheureusement importantspour les résidents de Kiryat Shmona, pour pouvoir assumer le coût de laréfection des abris afin qu’ils soient aux normes et opérationnels. »
Des menaces surl’emploi
Mais ces coupesbudgétaires ont affecté davantage que les infrastructures de sécurité. Lesusines locales en ont également pâti. « Dans le passé, les propriétairesd’usines obtenaient des subventions, des remises sur l’impôt foncier, dans lebut d’encourager les habitants à rester à Kiryat Shmona », se souvient Malka. «Les usines locales ont également donné la priorité aux appels d’offres venantdu gouvernement. Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui et maintenant lespropriétaires d’usine ne sont plus incités à ouvrir des entreprises ici. »
Début juillet, lesyndicat des travailleurs de l’industrie locale et les services de sécurité,ont manifesté contre le retard des commandes du ministère de la Défense quipose des problèmes de trésorerie aux usines qui pourraient se voir contraintesà fermer leurs portes. Plus de 150 personnes ont bloqué la route 90 de KiryatShmona, en criant: « Nous voulons du travail. » « Nous ne laisserons personnedétruire ce que nous avons construit pendant des années en travaillant si dur», affirme Moshe Cohen, manager de production de Simat Industries. « Si lesusines ne reçoivent plus de commandes dans un proche avenir, elles devrontlicencier des travailleurs, ce qui va frapper directement des centaines defamilles Kiryat Shmona. » Six entreprises de la ville ont déjà été affectéespar des retards de commandes de pièces détachées et forcées d’envoyer nombre deleurs employés en congés sans solde. Et le danger augmente. « Je suisextrêmement préoccupé. Sans commandes il n’y a pas de travail, l’usine tourne àpeine et je ne peux plus dormir la nuit », confie Cohen les yeux humides.
La guerre, le prix de l’emploi
La plupart desrevenus de Simat proviennent de la fabrication des tanks Merkava, mais ceprojet est en suspens suite aux coupes budgétaires du ministère de la Défense.Il y a dix ans, après que deux de ses fils aient quitté le Nord pour allertenter leur chance dans le centre d’Israël, Cohen a persuadé son troisième filsde venir travailler avec lui à Simat. « Je l’ai convaincu que cette usine avaitun avenir, que c’était un projet qui avait le soutien national. J’ai éveillé safierté sioniste, mais apparemment cette fierté nationale n’existe qu’à lapériphérie », pointe-t-il tristement.
Pourtant, cela n’aura été que de courte durée. Car Tzachi Cohen annoncetristement : « Malheureusement, j’ai été forcé de quitter Kiryat Shmona. J’aideux enfants à charge, et je ne sais plus quoi faire ». Et le père d’ajouter :« Nous ne parlons pas d’individus qui ne savent pas comment prendre soind’eux-mêmes, mais d’employés couronnés de succès, qui ont investi leursmeilleures années et une énergie sans faille dans ces usines. Il est du devoirdu gouvernement de nous aider ».
D’autres structures touchées par le retard endémique dans les commandes sontles Industries Saina et Frères, Bluvstein Steel Works et Avimor Metal Works,ainsi que des petites entreprises prestataires de ces usines. « Nous ne pouvonspas continuer comme ça », clame Victor Ben-Shimol, père de cinq enfants. Nousne devrions pas avoir à attendre qu’une guerre éclate pour avoir du travail. «Nous avons été oubliés ».