La classe moyenne : une espèce en voie de disparition ?

C’est sur elle que repose le fardeau de l’économie. Sans elle, les sociétés ne peuvent survivre ou prospérer : comment se porte la classe moyenne ?

JFR20 521 (photo credit: Nir Elias/Reuters)
JFR20 521
(photo credit: Nir Elias/Reuters)
Voici ce qu’Aristote écrivait voilà plus de 2 500 ans :« Heureux sont les États dont les citoyens disposent d’un patrimoine modeste etsuffisant ; car lorsque certains possèdent beaucoup alors que les autres n’ontrien (…) une tyrannie peut naître de l’un des deux extrêmes.

Lorsque la classe moyenne est importante, il y a moins de risques de discordeset de divisions ». Ces propos du grand philosophe, qui figurent dans son traitéLa Politique, restent aussi pertinents aujourd’hui qu’ils ne l’étaient à sonépoque.

Or, cette classe moyenne, qui garantit notre économie et notre démocratie, estune espèce en voie de disparition en Israël comme dans les autres paysoccidentaux. La conséquence en est une menace croissante pour notre économie etnotre démocratie – une division, une extension des inégalités dans la richesseet les revenus, et une hargne grandissante entre des groupes aux intérêtspolitiques divergents.

En janvier dernier, le centre Adva, institut d’analyse politique, publiaitainsi un rapport alarmant : selon les chercheurs Noga Dagan-Bouzaglo et EtiConnor-Atias, « La classe moyenne israélienne n’est plus qu’une illusion. Elleressemble de plus en plus au prolétariat défini par Marx pour consister en “desindividus sans moyens de production autonomes, réduits à vendre leur force detravail pour subsister”. » Et c’est bien là que réside tout le problème. Laclassique division des classes a changé. Auparavant, un travail garanti, unrevenu stable et solide, et une certaine assurance de ne pas tomber dans lapauvreté étaient les critères de l’appartenance à la classe moyenne. Critèresdésormais menacés dans l’ensemble des pays occidentaux.

En Israël, deux tiers des actifs gagnent un salaire situé entre un revenuminimum et un revenu moyen. Beaucoup d’entre eux n’appartiennent donc plus à laclasse moyenne et vivent même parfois dans la pauvreté.

Par ailleurs, si on reprend la classique division en trois classes sociales,beaucoup de ceux qui font partie du tiers supérieur, comme les directeurs,gagnent des sommes astronomiques.

On a donc une société plutôt divisée en deux, avec d’un côté des travailleurssur le seuil de la pauvreté et d’un autre des privilégiés aux revenusexorbitants. Or, on l’a bien compris, une société ne peut survivre ou prospérersans classe moyenne.

En matière de chiffres, le revenu brut moyen d’un ménage en Israël oscilleentre 9 700 shekels et 16 300 shekels – soit entre 25 % de moins et 25 % deplus que la moyenne générale du pays, estimée à 12 600 shekels. Au cours desvingt dernières années, la proportion de la population qui appartient à laclasse moyenne est tombée de 4 à 1 alors que la classe supérieure a renforcéses rangs et inclut trois Israéliens sur huit. L’OCDE (Organisation decoopération et de développement économique), composée de 34 pays riches dontIsraël, a récemment fait le constat inquiétant d’une classe moyenne enperdition : ceux qui en faisaient partie sont devenus plus riches ou – et c’estle plus souvent le cas – plus pauvres.

La société se fragmente avec un fossé de plus en plus grand entre lespopulations aisées et défavorisées. Les économies sont chancelantes et il leurmanque les deux qualités de la classe moyenne : l’éthique du travail et lecomportement d’épargne.

De l’Occident vers l’Orient 

Alors comment en est-on arrivé là ? Il y aplusieurs raisons essentielles.
Tout d’abord et avant tout, l’effondrement de la sécurité de l’emploi, unecaractéristique qui faisait généralement l’apanage de la classe moyenne.Originellement, cette dernière était composée d’employés de production, dotésd’un salaire élevé, mais ce n’est plus le cas. Ces emplois de production –comme ceux de l’automobile aux Etats-Unis, payés à 24 dollars de l’heure – sontdésormais passés en Asie.

De même en Israël, une large proportion de la production est sous-traitée àl’étranger.

En d’autres termes, la classe moyenne, dominante et prospère dans les paysoccidentaux, n’a pas disparu, mais elle s’est simplement déplacée vers la Chineet l’Inde.

Selon une étude de l’OCDE de 2010, faite par Homi Kharas, si 60 % de laconsommation mondiale de la classe moyenne actuelle est encore le fait desAméricains et des Européens, en 2050, elle ne sera plus que de 10 %. Lamajorité des dépenses de cette classe moyenne proviendra alors de Chine etd’Inde pour plus de 50 %. Selon Thomas Friedman, journaliste au New York Times,l’Inde, à elle seule, compte 300 millions d’individus de classe moyenne etenviron 300 millions d’autres qui vont bientôt y accéder. Une autre cause dudéclin de la classe moyenne est la baisse de l’emploi dans la fonctionpublique. Selon un rapport du centre Adva, le secteur public constitue avec 29% la plus grande source d’emploi pour les familles aux revenus moyens.Cependant, les postes comme les salaires de ce secteur ont diminué dans les paysoccidentaux où les gouvernements luttent pour parer aux déficits de leursbudgets.

Concrètement, en Israël, le déficit budgétaire s’élève au moins à 40 milliardsde shekels. Le nouveau gouvernement de coalition devra y faire face. Maisquelle que soit la manière, la classe moyenne sera frappée de plein fouet : lesimpôts augmenteront et les services se réduiront. Sans oublier que ladétérioration des services publics atteint la classe moyenne par deux fois :d’abord par la réduction des postes et des salaires et par le fait que ladiminution de ces services la touche directement.

« On ne prête qu’aux riches »

La possession de biens immobiliers est une autrecaractéristique de la classe moyenne. La hausse des prix du logement est doncune autre cause importante de son déclin en Israël. La multiplication et lahausse de l’habitat ont rendu l’accès à la propriété très difficile.

La classe supérieure qui a acheté des appartements à Tel-Aviv a vu leur valeurdoubler au cours de la dernière décennie.

Ceux de la classe moyenne, qui ont pu acheter quand les prix étaientraisonnables, sont saufs. Par contre, les jeunes couples qui aspirent à accéderà la propriété ne s’en sortent pas. Avec leur emploi, par ailleurs souventprécaire, ils ne peuvent rembourser les exorbitants emprunts nécessaires àl’achat d’un appartement. De plus, si la valeur de leur bien venait à décliner,ils se retrouveraient avec des dettes impossibles à rembourser.

Stanley Fischer, directeur de la Banque centrale d’Israël, a bien tenté de restreindrela hausse du prix de l’immobilier, mais ses efforts n’ont que partiellementréussi. D’après le ministère du Logement, on estime qu’une moyenne de 129 moisde salaire (plus de dix ans) est nécessaire pour acheter un appartement, ce quiest bien plus long que dans les autres pays occidentaux.

La globalisation a aussi frappé la classe moyenne, en Israël et en Occident.Comme la production est passée en Asie, les pays de l’ouest se sont de plus enplus axés sur les services.

D’un côté, Israël s’en est bien accommodé : ses 60 milliards de dollars annuelsd’exportation dans le domaine du hightech ont stimulé sa croissance économique.Mais, d’un autre côté, la mondialisation est aussi l’une des principales causesde l’inégalité grandissante.

De plus, la majorité du revenu national brut d’Israël est constitué par desservices (ainsi qu’un tiers de ses exportations, soit 20 milliards de dollars).Or, dans ce secteur, soit vous gagnez une fortune, disons, comme ingénieurinformatique, soit vous ne recevez que le salaire minimum comme un préposé demagasin ou un serveur. En fait, seule une petite partie des professions adirectement bénéficié de l’industrie high-tech et des exportations.

Finalement, les difficultés des petites entreprises jouent également un rôledans la disparition de la classe moyenne. Beaucoup de ses membres sont destravailleurs indépendants et ont de plus en plus de mal à maintenir à flotleurs entreprises. L’an dernier, selon les données de l’industrie en Israël :41 500 entreprises ont fait faillite et ont dû fermer – un chiffre enaugmentation de 6 % par rapport à 2011.

Le manque de crédit est une cause majeure de ce phénomène. « On ne prête qu’auxriches » est devenu le leitmotiv des banques qui refusent souvent l’allocationde prêts. C’est d’autant plus injuste que ce sont justement les magnats et nonles patrons des petites entreprises, qui ont fait perdre des sommes énormes àces mêmes banques et aux fonds de pensions.

La victoire du « nous » ?

Le mythe de la classe moyenne est apparu au soir desélections de janvier dernier. Lors de la célébration de sa victoire, avec ses19 sièges à la Knesset, Yair Lapid, le dirigeant de Yesh Atid, a déclaré 23fois : « Nous avons gagné ». Ce « nous » était non seulement le parti, mais laclasse moyenne dans son ensemble, puisque le message de Lapid, tout au long desa campagne, était d’« aider la classe moyenne ».

Le problème est qu’une grande partie de l’électorat de Yesh Atid appartient àla classe supérieure : quelque 35 % des électeurs dans la communauté prospèrede Savion ont voté pour Lapid qui a aussi remporté de 29 à 32 % du vote desquartiers haut de gamme similaires, comme Ramat Hasharon, Kfar Shmaryahou etCésarée – alors que la moyenne de ses électeurs dans le pays était de 14 %. Si laclasse supérieure a voté pour lui, c’est tout simplement parce qu’il en faitpartie : il conduit une voiture de luxe – et surtout, ces électeurs de laclasse aisée pensent que cette star des médias de 48 ans se battra pour leurspropres intérêts.

Quant à ceux de la véritable classe moyenne, il n’y a presque aucune chancepour que Lapid puisse les défendre puisque le budget de 2013-2014 est déjàentériné.

Si le nouveau budget réussit à combler l’énorme déficit, c’est, de toutes lesmanières, la classe moyenne qui en payera le prix. Comme partout, c’est ellequi assume principalement les impôts : les pauvres, en général, n’en payent paset d’ailleurs ne le devraient pas ; quant aux riches, ils parviennent à leséviter. Le fardeau tombe donc sur la classe moyenne.

Même si les 19 nouveaux députés de la Knesset de Yesh Atid veulent sérieusementaider la classe moyenne, ils risquent eux-mêmes de rapidement oublier à quoiune famille de classe moyenne est confrontée. Aujourd’hui, un membre de laKnesset perçoit 38 250 shekels, c’est-à-dire trois fois le revenu moyen d’unménage, sans compter les avantages dont il bénéficie. A partir du moment où il(ou elle) prête serment et siège à la Knesset, aucun des 120 députés de laKnesset ne fait plus partie de la classe moyenne.

La sagesse d’Aristote

Le Forum économique mondial, l’organisation qui avait misen place le clinquant sommet de Davos en présence de l’élite des dirigeants etchefs d’entreprise, a récemment émis un rapport : dans les cinq prochainesannées, la plus grande menace sera l’augmentation globale de l’inégalité dansla distribution des richesses et des revenus. Comme Aristote l’avait prédit : «Quand certains possèdent de grandes richesses, alors que d’autres n’ont presquerien, une tyrannie peut se mettre en place ».

Pourtant la disparition de la classe moyenne n’est pas une fatalité. Parexemple, dans les pays scandinaves, le prélèvement d’impôts élevés sur lesriches, un solide réseau social, des services complets pour tous, des systèmesd’éducation consistants, et des programmes d’éducation permanente pourl’emploi, ont réussi à maintenir la classe moyenne et à favoriser un tauximportant de mobilité sociale. Au Danemark, le PIB par habitant est 60 foisplus élevé qu’en Israël.

La classe moyenne israélienne, de plus en plus affaiblie, risque fort d’êtredéçue par l’échec du gouvernement et de la Knesset à répondre à ses besoins,même si Lapid et Yesh Atid sont sincères. Le mouvement pour la justice socialepourrait être de nouveau nécessaire.

Le problème de base n’est pas de répartir plus équitablement le fardeauéconomique sur la classe moyenne puisqu’il n’y a nulle part où le déplacer. Ils’agit plutôt d’augmenter la classe moyenne pour que ce poids pèse moins lourdsur chaque budget familial. Il est temps de laisser tomber les vieux mythes surla classe moyenne et de faire face à la réalité.

Tenons compte de la sagesse d’Aristote : l’économie comme la politique ontdésespérément besoin d’une large classe moyenne, forte et solide.