La guerre des réfugiés

Israël veut inclure la question des réfugiés juifs venus de pays arabes dans tout futur accord de paix.

P12 0512 521 (photo credit: Reuters)
P12 0512 521
(photo credit: Reuters)
Une réunion exceptionnelle s’est tenue fin septembre dans les locauxde l’ONU à New York.

Exceptionnelle, dans la mesure où elle avait été suscitée par Israël etautorisée à être menée à bien, en dépit des objections arabes etpalestiniennes. Une curiosité pour les diplomates, car le sujet (les réfugiésjuifs chassés des pays arabes) était docilement évité par Israël depuis plus de60 ans.

La conférence, à laquelle assistaient hauts fonctionnaires onusiens etambassadeurs de pays occidentaux, a été retransmise en direct sur le site del’ONU sous le titre : « L’histoire cachée du Moyen-Orient : Justice pour lesréfugiés juifs venus de pays arabes ». Elle annonce un tournant majeur dans lapolitique israélienne : désormais, les réfugiés juifs constitueront un facteurcentral dans tout dialogue de paix avec les Palestiniens ou les pays arabes.

L’objectif : présenter en parallèle les questions des réfugiés juifs etpalestiniens, afin de les résoudre en tandem.

Cette nouvelle orientation a suscité un débat houleux qui touche le coeur mêmedu conflit israélo-palestinien. Il faut dire qu’elle soulève des questionsfondamentales : dans quelle mesure peut-on comparer les deux groupes deréfugiés ? Pourquoi Israël a-t-il opéré ce tournant radical dans sa politique ?Le gouvernement cherche-t-il, par-là, à créer un nouvel obstacle à une solutionà deux Etats, à laquelle il ne croit guère, ou, au contraire, à créer uningénieux gambit pour désamorcer un problème sur lequel nul n’est prêt à céder? En d’autres termes, la nouvelle politique facilitera-t-elle un futur accordde paix (comme l’affirme le gouvernement israélien) ou constituera-t-elle unsérieux obstacle à la résolution du conflit (comme le soutiennent sesopposants) ? D’autres questions ont également surgi : si le problème desréfugiés juifs des pays arabes est si important, pourquoi l’a-t-on si longtempsnégligé ? Les 860 000 Israéliens originaires de pays arabes se considèrent-ilscomme des réfugiés désireux d’obtenir enfin justice, ou comme des pions sur unéchiquier politique de haut vol ? Enfin, qu’en pensent les Palestiniens et lespays arabes ? 

De gré ou de force ? 

Il ne s’agit pas ici de remettre en questionla grande histoire de l’exode des Juifs orientaux. Plus l’entreprise sionisteremportait de succès et plus les Juifs vivant en pays arabes souffraient. Des pogromsse sont déclarés en Irak, en Libye et en Egypte, au début et au milieu desannées 1940. Puis, la résolution de l’ONU de novembre 1947 sur la partition dela Palestine allait déclencher une vague d’émeutes antijuives dans toute larégion. Les Juifs ont alors subi agressions, attentats à la bombe, menaces demort, tortures, meurtres, boycotts, gels de comptes bancaires, expropriations,interrogatoires arbitraires, retrait de citoyenneté et d’autres formes dediscriminations légales. Bref, ils sont devenus des otages dans le conflitisraélo-arabe.

Ainsi des centaines de milliers d’entre eux ont-ils fui entre 1947 et 1951,souvent les mains vides, en laissant derrière eux maisons et commerces. Selonles estimations israéliennes officielles, jusqu’à l’année 1972, plus de 800 000Juifs de pays arabes ont émigré en abandonnant des biens équivalant à un totalde 6 milliards de dollars actualisés. En comparaison, le chiffre donné parIsraël pour les réfugiés palestiniens s’élève à 600 000, et les biens qu’ils auraientperdus équivalent à quelque 3,9 milliards de dollars.

Si le succès du sionisme a eu pour conséquence involontaire la mise en dangerdes Juifs des pays arabes, il a également attiré ceux-ci en Israël,indépendamment de tout autre facteur. Beaucoup de « Mizrahim » (Juifsorientaux) ont ainsi fait leurs valises de leur plein gré pour ce retour à Sionet ils sont aujourd’hui très nombreux à refuser le qualificatif de réfugiés. Legouvernement israélien aura donc à répondre, entre autres, à une questioncruciale : sur ce chiffre de 860 000 immigrants, combien pouvaient êtreconsidérés comme des réfugiés à leur arrivée ? 

Faire entendre leurs droits 

Ilest vrai que, pendant des années, les dirigeants israéliens ont entretenu lemythe : les Juifs venus de pays arabes à la fin des années 1940 et au début desannées 1950 étaient mus par une profonde aspiration au retour à Sion. Mais celaest faux, dans la majorité des cas. Ce mythe a toutefois été bien utile durantla période de construction de l’Etat, ce qui explique pourquoi lesgouvernements israéliens successifs ont préféré mettre en veilleuse le problèmedes réfugiés.

Pour eux, il n’était pas question d’assimiler les « Ma’abarot » (camps detransit sous tentes pour nouveaux immigrants dans les années 1950) à des campsde réfugiés.

Autre crainte des autorités : en agitant la question des réfugiés juifs, ellesrisquaient d’encourager les demandes palestiniennes du droit au retour, quiauraient alors occupé le devant de la scène. Et que dire des complicationslégales. Si le sujet des réfugiés devenait par trop central, les Juifs auraientpu être tentés de remplir des dossiers de compensations individuels auprès despays arabes qu’ils avaient dû fuir, et être imités en retour par lesPalestiniens qui auraient alors déposé nombre de plaintes contre Israël.

Mais tous les Mizrahim (Juifs des pays arabes) n’étaient pas d’accord avec lapolitique de profil bas adoptée par les autorités. A partir des années 1970,l’Organisation mondiale pour les Juifs des pays arabes, puis le JJAC (Justicefor Jews from Arab Countries : Justice pour les Juifs de pays arabes), qui luisuccède, commencent à faire pression sur le gouvernement israélien, sans grandrésultat. Le JJAC ne relâche toutefois pas ses efforts et travaille à la constitutiondu dossier politique et juridique des réfugiés juifs.

En 2007, il publie un document intitulé « Réfugiés juifs de pays arabes :Campagne pour les droits et les réparations », qui stipule, entre autres, quetous les documents établis dans le cadre du processus de paix au Proche-Orient(la déclaration 242 de l’ONU, les traités de paix avec l’Egypte et la Jordanie,les accords israélo-palestiniens, les paramètres Clinton de 2000, la feuille deroute de 2003) font invariablement et délibérément référence à la question desréfugiés, et que celle-ci doit inclure à la fois les Palestiniens et les Juifsoriginaires de pays arabes.

En d’autres termes, si un gouvernement israélien décidait soudain de s’attaquerau problème des réfugiés juifs, il aurait les lois internationales de son côté.

Sur un pied d’égalité 

Le tournant dans cette affaire arrive avec le discours deNetanyahou à l’université Bar-Ilan, en juin 2009. Ce jour-là, le Premierministre accepte un modèle à deux Etats comme base de négociations avec lesPalestiniens. Il charge alors Ouzi Arad, conseiller à la sécurité de l’époque,de préparer les futures négociations. Arad s’entoure d’universitaires et defonctionnaires du gouvernement pour formuler la nouvelle position israéliennesur le sujet des réfugiés juifs.

Le 24 mai 2011, ce comité de travail soumet sa recommandation, qui estrévolutionnaire : les réfugiés juifs doivent occuper une place centrale dans defuturs pourparlers avec les Palestiniens. La stratégie israélienne se doit demettre en parallèle les deux populations de réfugiés et déclarer les deuxproblèmes indissociables. Au cours des négociations, on réclamera descompensations pour les réfugiés juifs. Israël invitera ensuite les deux groupesde réfugiés à renoncer au droit au retour et à accepter des compensations enéchange. Ces compensations se feront dans une proportion de 3 à 2, puisque lesréfugiés juifs ont été plus nombreux et que la valeur globale des biens qu’ilsont perdus est supérieure.

L’idée sous-jacente est de désamorcer un problème très sensible et chargéd’affect, en transformant les demandes irréalistes des Palestiniens à reveniren Israël en questions pragmatiques de compensations financières pour les deuxgroupes. Jusqu’à présent, aucun dirigeant palestinien ne s’est montré disposé àenvisager une réflexion de ce type.

Les recommandations du comité Arad sont adoptées par le gouvernement israélien,qui lance alors dans le pays une campagne de sensibilisation au problèmelongtemps négligé des réfugiés juifs orientaux. Danny Ayalon, vice-ministre desAffaires étrangères, en prend la direction et présente un clip-vidéo destiné à« révéler la vérité sur les réfugiés », informant diplomates et législateursaux quatre coins du globe et organisant des conférences internationales àJérusalem et à New York. Il recommande aussi aux Israéliens venus de paysarabes de raconter leur histoire personnelle et de la poster sur Internet.

Tout le monde en sortira gagnant 

L’histoire familiale d’Ayalon lui-même reflètebien la complexité du phénomène. C’est par sionisme que son père quittel’Algérie pour le Yishouv en 1947, après avoir travaillé sur la côte algérienneà aider les immigrants illégaux venus du Maroc à se rendre en Palestine. Puisil embarque à son tour pour Marseille, puis la Palestine. Il n’a que 16 ans etn’a absolument rien d’un réfugié.

Pour ses parents, en revanche, c’est une autre histoire : en 1962, des émeutesantijuives liées à la guerre d’Indépendance contre la France les contraignent àfuir l’Algérie, laissant derrière eux une fortune considérable. Ils pourraientdonc, pour leur part, prétendre au statut de réfugiés et à des réparations.Sauf que ce n’est pas en Israël qu’ils choisissent de s’installer, mais àStrasbourg… Dans son spacieux bureau du ministère des Affaires étrangères,Danny Ayalon, ancien ambassadeur d’Israël aux Etats-Unis, se montre détendu etsympathique. Membre influent du parti d’extrême-droite Israël Beiteinou(désormais allié au Likoud), il estime justifié de mettre l’accent sur le problèmedes réfugiés juifs et ne doute pas que cette façon de faire amènera la paix.

« Tout d’abord », raconte-t-il, « il faut sensibiliser l’opinion publiqueisraélienne, afin que les gens connaissent leur histoire et accordent aux Juifsoriginaires de pays arabes la reconnaissance et le respect qu’ils méritent.Mais bien sûr, il s’agit aussi d’un argument très important à présenter à nosvoisins sur la voie d’une réconciliation véritable. » Ayalon parle d’une «réconciliation fondée sur la vérité », sur le modèle de l’Afrique du Sud, danslaquelle chacune des deux parties reconnaît les souffrances de l’autre, laconfiscation de ses biens et son déplacement forcé.

Cette nouvelle optique israélienne, affirme-t-il, ne constitue pas un obstacleà la paix, mais ouvre au contraire la voie à une solution : un fondsinternational destiné à dédommager les deux groupes de réfugiés, comme l’aprescrit le président américain Clinton dans son plan de paix de 2000, connusous le nom de « paramètres Clinton ».

Et si les réfugiés juifs sont pris en compte dans le programme descompensations, souligne-t-il, il deviendra d’autant plus facile auxPalestiniens d’obtenir de l’argent. « Je tiens à préciser très clairement »,déclare-t-il par ailleurs, « que nous ne soulevons pas ce problème dans le butde nier les droits que peuvent avoir les Palestiniens. Au contraire, si lesPalestiniens voulaient coopérer sur la base de ce principe, tout le monde ensortirait gagnant ! » 

Des réfugiés à durée indéterminée… 

Ayalon nie vigoureusementque cette nouvelle politique soit une tactique visant à neutraliser lesrevendications de droit au retour des Palestiniens sur le territoire israélien,puisque, affirme-t-il, « un tel droit n’existe pas. » Il s’explique : tout aulong du XXe siècle, souligne-t-il, des dizaines de millions de réfugiés àtravers le monde se sont établis dans les pays où ils s’étaient réfugiés. Seulsles Palestiniens, utilisés par le camp arabe comme des pions dans le conflitavec Israël et entretenus par les agences de l’ONU, ont délibérément conservéun statut de réfugiés à durée indéterminée, qu’ils traînent depuis plus desoixante ans.

Au même titre que les autres réfugiés dans le monde, ils devraient pouvoirs’installer dans les pays qui les ont accueillis, obtenir des compensations, etcesser de penser qu’ils pourront revenir un jour en Israël. « La plupart desacteurs de la communauté internationale ont déjà compris cela », conclutAyalon. « Alors vous voyez, nous n’avions pas besoin d’un argumentsupplémentaire. » Néanmoins, la nouvelle position israélienne a provoqué desdébats intellectuels enflammés entre partisans de l’Etat juif etpro-Palestiniens.

Hanan Ashraoui, militante passionnée pour les droits des Palestiniens, ne mâchepas ses mots : si Israël se revendique comme le foyer du peuple juif, les Juifsqui y retournent ne peuvent pas être considérés comme des réfugiés ! Côtéisraélien, on lui rétorque que, dans son empressement à dénier le statut deréfugiés à des Juifs, elle semble bel et bien reconnaître Israël comme le foyerdu peuple juif.

Alan Dershowitz, professeur de droit à Harvard et ardent défenseur d’Israël,renchérit : selon le critère d’attribution du statut de réfugié formulé parAshraoui, les Juifs fuyant le nazisme ne pouvaient pas être considérés commedes réfugiés. Et d’inviter la représentante de l’OLP à un débat public sur lesujet.

Faux parallélisme 

Il importe de remarquer que les Palestiniens rejettent enbloc la nouvelle approche israélienne, invoquant deux grands arguments : siIsraël a lui aussi un problème de réfugiés, disent-ils, c’est avec les Etatsarabes concernés, et non avec eux. Et ils suggèrent alors qu’au lieu descompensations, les deux groupes soient autorisés à revenir, les uns comme lesautres, là où ils étaient. Autrement dit, le fait qu’Israël ait accueilli desréfugiés venus de pays arabes n’a aucun rapport avec le problème des réfugiéspalestiniens et le droit au retour de ceux-ci. Israël n’a mis ce sujet enavant, affirmentils, que pour éviter d’affronter la question palestinienne.

Les Palestiniens ne sont pas les seuls à protester contre la nouvelle positiondu gouvernement en matière de réfugiés.

Les intellectuels de gauche dits « mizrahi » en ont été pour leur partprofondément offensés. Certains y ont vu une conspiration visant à autoriserles pays arabes à conserver les biens juifs et Israël à garder les propriétéspalestiniennes, sans rien verser aux réfugiés ni aux propriétaires dépossédés.

Yehouda Shenhav, professeur de sociologie à l’université de Tel Aviv, co-fondateurdu groupe de défense des Mizrahi, Hakeshet Hamizrahit (Coalition orientaledémocratique de l’arc-en-ciel), a notamment donné de la voix : le traité depaix israélo-égyptien de 1979, soutient-il, a considéré les biens abandonnéscomme étant propriété de l’Etat et rejeté toutes les revendicationsindividuelles.

Il rappelle en outre un événement survenu en 1991, juste après la guerre duGolfe : un Juif irakien, qui avait vu sa maison de Ramat Gan détruite par unmissile Scud, avait réclamé des dédommagements à l’Irak. Toutefois, l’Etat nel’avait pas autorisé à inclure dans sa demande des revendications pour lesbiens qu’il avait laissés derrière lui à Bagdad en 1951, quand il avait dû fuirle pays.

Shenhav conteste par ailleurs la tentative de placer les réfugiés juifs etpalestiniens sur un pied d’égalité, arguant qu’il s’agit d’un fauxparallélisme, puisqu’il n’est pas question de droit au retour pour les Juifs.Toute cette affaire, conclutil, « n’est qu’une manière d’exacerber les tensionsavec les Palestiniens et d’approfondir le fossé qui sépare les deux camps. »Au-delà des compensations et des polémiques, la question fondamentale restedonc la suivante : la prise en compte des réfugiés juifs va-t-elle permettre demieux avancer vers la résolution du conflit ou se révéler, au contraire, unnouveau bâton dans les roues pour des négociations déjà bien mal en point ?