Le repentir et le salut

La parasha Bo s’ouvre en mettant l’accent sur l’essentiel dans la confrontation entre Dieu et le Pharaon.

P23 JFR 370 (photo credit: Wilhelm Kotarbinski)
P23 JFR 370
(photo credit: Wilhelm Kotarbinski)
Dieu va« durcir le cœur du Pharaon » afin d’accomplir ses prodiges etqu’Israël raconte aux générations successives comment il s’est « joué »de l’Egypte.
L’entêtement duPharaon est légendaire ; il a quelque chose d’inéluctable en ce sens qu’ilrésulte d’une composante majeure de la pensée égyptienne, selon laquelle lePharaon n’est rien moins qu’un dieu. Le prophète Ezéchiel, dans la haftara lueshabbat Vaera, signale très clairement : « Ainsi parle le SeigneurDieu : me voici contre toi, Pharaon, roi d’Egypte, ô, grand crocodile,accroupi au milieu de ses fleuves, qui a dit : il est à moi, mon fleuve,je me suis fait moi-même » (Ez. XXIX, 3). Le Pharaon est donc un dieu quis’est créé lui-même ! Il ne peut donc pas se soumettre à une quelconqueautorité et conçoit obligatoirement un sentiment d’invulnérabilité. Il refuseradonc toujours d’obéir à l’injonction du Dieu d’Israël : « laissepartir mon peuple ».
L’entêtement duPharaon est exemplaire aussi si l’on prend en compte le midrash : il nousapprend, que sur le point d’être englouti dans la mer Rouge, le Pharaon serepent et reconnaît la toute-puissance de Dieu. Cela veut dire que la téchouvaest accessible à tout un chacun, à tout moment, quelle que soit la gravité desfautes commises, intentionnelles ou involontaires. Citons cette fois Jérémie,dans la haftara (rite ashkénaze) de cette semaine. Il s’agit d’une prophétie àl’adresse de l’Egypte sur laquelle le royaume de Juda, sous le règne deSédécias, s’est appuyé dans l’espoir illusoire de repousser Nabuchodonosor etd’empêcher la destruction du Temple.
Jér. XLVI,25-26 : « …Voici que je vais châtier Amon de No, sur Pharaon et surl’Egypte sur ses divinités et sur ses rois ; sur Pharaon et sur tous ceuxqui s’appuient sur lui. Je les livrerai aux mains de ceux qui en veulent à leurpersonne, aux mains de Nabuchodonosor… »
Ezéchiel (XIX,22), enfin, dans la haftara (rite tunisien et babylonien) de conclure :« L’Eternel frappera l’Egypte ; il la frappera puis la guérira. Ilsreviendront jusqu’à l’Eternel qui les exaucera et les guérira »1.
Dieu et Israël
Certes, Dieu nesaurait s’abaisser en se mesurant à un homme, fut-il roi d’Egypte ! Maisl’objectif reste l’histoire d’Israël et, avec elle, celle de l’humanitéentière. Et c’est le deuxième verset de notre parasha : « Afin que turacontes aux oreilles de ton fils et du fils de ton fils comment je me suisjoué de l’Egypte et comment j’ai accompli mes prodiges contre eux. Et voussaurez que c’est moi, l’Eternel ! »
Trois des dixplaies, les bêtes sauvages, la peste et la mort des premiers-nés, sontcaractérisées par le fait qu’elles séparèrent les Egyptiens des Hébreux. Danschacune d’elles la même expression est employée : והפליתי, jedistinguerai, והפלה ה׳, Dieu distinguera, et אשר יפלה ה׳,que Dieu distinguera. Pour les autres plaies aussi, les Hébreux ne furent pastouchés parce qu’elles s’attachaient à un territoire bien déterminé del’Egypte ; et comme les Hébreux étaient concentrés dans la région deGoshen, ils n’étaient pas touchés ; et cela pouvait laisser croire à unpur hasard. Les trois derniers fléaux pouvaient se propager et donc contamineraussi le secteur de Goshen2.
On sait que lesfléaux qui ont frappé l’Egypte avaient pour objectif la libération d’Israël.Pour que la démonstration publique destinée au Egyptiens et à l’humanité soitcomplète, encore fallait-il qu’Israël lui-même entre en scène.
C’est dans lechapitre XII que nous trouvons, décrit avec force détails, le rituel del’agneau pascal, nommé Pessah mitsrayim, la célébration de la fête en Egypte,avant même l’exode.
Car cettecélébration est la condition sine qua non de l’intervention divine. Il fallaitque le peuple ait le courage d’affronter son oppresseur dans ce qu’il ad’essentiel, dans ce qui fait son identité, en affirmant sa propre foi en unDieu unique.
Le premier sensest celui de la téchouva. L’expression
משכו וקחו לכם צאןsignifie : « écartez-vous de l’idolâtrie » selon R. YossiHagalili (midrach Mekhilta sur XII, 21). Malgré l’esclavage, les Hébreuxn’avaient pas manqué d’être profondément influencés par le culte des idoles,les mœurs et les conceptions égyptiennes. En traînant le mouton, l’une de leursnombreuses divinités, puis en le réservant durant quatre jours au pied de leursdemeures en attendant de l’égorger et de marquer de son sang le linteau deleurs maisons, les enfants d’Israël montraient clairement qu’ils avaient rompudéfinitivement avec le paganisme. Le courage nécessaire à ce comportementfrisait la témérité, car c’est au péril de leur vie qu’ils agissaient, bravantla colère et l’indignation des Egyptiens blessés dans leurs croyances les plusimportantes. Ce courage est le signe d’une volonté incontestable derésipiscence totale. Il implique aussi une libération mentale de l’étatd’esclave. Libre dans sa tête, l’Hébreu est fin prêt pour la libération physique.Il se défait de cette humiliation qu’il a subie durant des siècles. Sans cettelibération intérieure, il n’est point d’homme libre. Par opposition àl’entêtement du Pharaon, pour qui la téchouva est quasiment impossible, commesi c’était Dieu lui-même qui avait endurci son cœur, les Hébreux deviennentlibres par la téchouva.
Le sang sur lespoteaux et les linteaux des maisons signifie que le sacrifice de l’agneau a étéeffectivement accompli. Le dieu de l’Egypte n’est qu’un animal de chair et desang, sans aucun pouvoir, à la merci de l’homme. L’agneau sera consommé enfamille, au vu et au su de tous, durant toute une nuit, « de la tête auxpieds », ligoté sur un gril. Imaginons l’odeur dégagée par tous ces feuxsur lesquels brûlent dans les rues de l’Egypte et sa campagne, l’animaladoré ! Tous les Egyptiens avaient dû la humer après avoir entendu lesbêlements de l’animal-dieu que les Hébreux avaient égorgé auparavant.
Par ce rituel,le peuple d’Israël méprisé et avili par des siècles d’esclavage relève la têteet toise ses oppresseurs. Il est sur le point de quitter le pays, à minuit, àl’heure où un deuil terrible frappera le pays, dans chaque maison où setrouvera un premier-né. Il est fin prêt pour la délivrance parachevée par Dieului-même.
1. Traductiondu Rabbin Cl. Brahami dans Péroch Qatan, Ed. Sine-Chine.
2. Explicationde Ramban, cité par Jocobson dans Bina Bamiqra, p.71.
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